En ouverture de la neuvième édition du FFCP, Sim Seong Bo présentait son premier et dernier film puisqu’il n’a plus réalisé depuis. Jusqu’alors scénariste, notamment sur Memories of Murder de Bong Joon Ho avec qui il partage une amitié et une vision commune du cinéma, Sim Seong Bo s’est enfin vu offrir l’opportunité de réaliser. Après avoir traversé un long périple, il se voit enfin confier les rênes de ce long-métrage produit et coécrit par le réalisateur de Parasite.
Informations & synopsis de Sea Fog
- Titre original : 해무
- Titre anglais : Sea Fog
- Pays : Corée du Sud
- Réalisation : Sim Seong Bo
- Scénario : Sim Seong Bo, Bong Joon Ho
- Date de sortie : 13/08/2014
- Genres : Drame, thriller, horreur
- Durée : 1 h 51
Capitaine d’un navire de pêche, Kang Chul Joo est confronté à de gros problèmes financiers, mettant en péril son exploitation. Afin de sauver ce qui peut encore l’être, son équipage et lui acceptent de transporter des clandestins chinois vers la Corée du Sud. Après un vent d’euphorie, la traversée bascule dans l’horreur.
Casting & bande-annonce
Sea Fog : La face cachée de la Corée
Dans un nouveau rapport publié par un institut privé (KPPIF), il est estimé que la population coréenne diminuera d’un quart d’ici à 2044. Conséquence, la population en âge de travailler s’élèverait à 27 millions, contre 36 millions recensés en 2023. Une situation alarmante pour l’économie du pays qui commence déjà à se vérifier depuis deux ans. C’est dans ce contexte de déclin de sa population que la Corée du Sud est devenue de plus en plus dépendante des travailleurs étrangers. De surcroît dans une société qui prône le travail dans les bureaux au détriment du travail de col bleu mal perçu, comme évoqué dans Save the Green Planet.
C’est donc autour de cette base sociologique que Sim Seong Bo choisit de développer une partie de son récit. Face au manque de main d’œuvre, notamment dans les secteurs mal payés ou avec des tâches difficiles à accomplir, les travailleurs immigrés, recensés au nombre de 923 000, sont devenus essentiels. Ces travailleurs ont trois fois plus de risques de mourir sur leur lieu de travail que les Coréens. Principalement à cause des entreprises qui refusent bien souvent d’assurer une formation relative à la sécurité, estimant qu’il s’agit de temps perdu sur la production.
Si la plupart des travailleurs étrangers sont entrés légalement sur le territoire, le gouvernement coréen a engagé depuis 2008 une « chasse » aux clandestins qui voient leur statut de « travailleur légal » déréglé à cause des restrictions intenables sur le visa de travail obtenu à leur arrivée. L’expulsion se fait ainsi aux frais des clandestins qui sont maintenus en détention le temps de réunir la somme nécessaire pour payer le billet de retour vers leur pays d’origine.
Sea Fog : inspiré d’un fait divers
Le film s’inspire d’une pièce de théâtre coréenne, elle-même tirée d’un fait divers survenu en octobre 2001 près de Yeosu, ville portuaire de la province du Jeolla du Sud, dont les côtes sont parsemées d’îles. Lors de cette tragédie qui a secoué le pays, 25 clandestins en provenance de la Chine sont morts de suffocation dans le réservoir d’un bateau de pêche coréen. Les corps ont été jetés à la mer par l’équipage. Les survivants ont été arrêtés par les autorités et ont révélé les faits, ce qui a provoqué l’arrestation des huit membres de l’équipage du navire coréen.
Du réalisme social à l’horreur
Sim Seong Bo a choisi de situer son récit en 1998, soit trois ans avant les évènements tragiques de Yeosu. Ce choix s’explique par la volonté du réalisateur de montrer la situation économique et sociale de l’époque, lorsqu’une grave crise économique frappe l’Asie du Sud-Est et les pays voisins en 1997. La Corée fut parmi les plus touchés, provoquant de terribles conséquences pour la population. Les Coréens ont ainsi subi de plein fouet les inégalités sociales qui se creusèrent, et le taux de chômage. Sans compter le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté qui a augmenté de façon significative causant une hausse de 50 % des cas de suicides.
Sim Seong Bo nous place donc en présence de personnages désespérés face à la pauvreté. Il nous montre que c’est cette détresse qui pousse les protagonistes, Chinois ou Coréens, à prendre tant de risques pour survivre. D’un côté des clandestins chinois réduits à une pauvreté qui les incite à quitter leur pays afin d’améliorer leur existence, et de l’autre, des pêcheurs coréens qui ne reculent devant rien pour préserver leur exploitation en transportant ces clandestins, seule source de revenu possible pour l’équipage durant cette crise.
Comme précisé plus haut, Sea Fog a été coécrit et produit par Bong Joon Ho. Il n’est donc pas anodin d’y trouver cette thématique sociale chère au réalisateur de The Host, ainsi que le basculement d’un genre vers un autre.
Le film de Sim Seong Bo a tout d’une traversée entre les genres : une première partie sur fond de drame social et une seconde qui chavire vers l’horrifique, où l’homme devient le pire ennemi de son semblable. Il dépeint une humanité qui n’en a que le titre, tant la noirceur de celle-ci éclabousse cette odyssée funeste.
Dans le premier acte, le protégé de Bong Joon Ho s’attelle à montrer avec réalisme le quotidien des pêcheurs, puis les conditions de l’immigration. Pour passer inaperçus auprès des autorités en cas de contrôle, les clandestins chinois sont entassés dans une cale obscure, lieu qui servait habituellement à stocker les poissons pêchés avant de rentrer au port. Bien qu’il ne semble pas exister un autre moyen de les cacher, cette mise en scène est représentative de la considération de l’équipage envers les clandestins, vus comme de vulgaires marchandises. Un élément plus symptomatique de cette absence d’égard, est sans nul doute le fait que certains marins vont jusqu’à offrir de meilleures places à bord aux femmes chinoises en échange de faveurs.

Emprunt au drame social, Sea Fog revêt inévitablement un aspect documentaire par son contexte historique et le quotidien des pêcheurs filmé avec minutie, caméra à l’épaule afin de renforcer cette immersion au cœur du réel. Le film a d’ailleurs été principalement tourné en mer. On remarque également le souci du détail de Sim Seong Bo dans la composition des pièces du bateau afin de nous baigner au plus près de la réalité. Mention particulière à la salle des machines, pièce déterminante du récit et qui refoule d’innombrables détails qui interagissent avec les protagonistes.
Dans la seconde partie, le film s’écarte du drame social pour dériver vers l’horreur dès l’instant où le drame intervient à bord du bateau. Ainsi toute la première partie, notamment la cruauté et l’insensibilité de l’homme face à la misère d’autrui, sert de prérequis nécessaire à cette bascule vers la noirceur et la folie.
L’arrivée d’un épais brouillard, prélude à l’horreur, n’est pas sans rappeler The Fog de John Carpenter, inspiration assumée de Sim Seong Bo. À l’instar du film de Carpenter où l’apparition du brouillard précède celle de créatures fantomatiques, le voile brumeux sert de rideau s’apprêtant à révéler la monstruosité des hommes au grand jour.


Bien que nous soyons en mer avec l’horizon à perte de vue, l’atmosphère qui règne devient rapidement étouffante. En effet, il n’y a pas d’échappatoire pour ces personnages esseulés sur ce bateau au milieu du brouillard, ce qui renforce l’aspect « huis clos » du décor. Afin d’accentuer cette ambiance, la valeur des plans évolue. Le réalisateur délaisse les plans larges au détriment de plans plus resserrés sur les protagonistes afin de capter la peur et la folie qui les submerge.
L’atmosphère anxiogène qui règne au sein du décor est appuyée par le choix esthétique de couleurs plus froides. Ainsi, le choix du vert s’explique pour l’aspect surnaturel relié à la brume qui s’invite. Tandis que le bleu fait davantage référence à l’isolement et au calme avant la tempête. Lorsque le bleu se transforme en teinte plus foncée, comme c’est le cas dans Sea Fog, il est alors vecteur de représentation de la mort. Ce choix de couleur plus froid et sans émotion colle parfaitement avec la caractérisation des principaux membres de l’équipage, notamment le capitaine Kang.

Kim Yun Seok dans le rôle du capitaine Kang
Considéré comme l’un des meilleurs acteurs coréens, Kim Yun Seok, à l’image de ses précédents rôles, notamment dans The Chaser et The Murderer de Na Hong Jin, est bluffant dans son incarnation de capitaine de navire prêt à tout pour sauver son rafiot.
Alors qu’il était considéré comme le meilleur pêcheur du coin, l’âge et la crise économique ont finalement eu raison de son statut. Bien qu’il ait perdu en considération, l’objectif du capitaine Kang reste le même : donner du travail à son équipe et surtout protéger son bateau avec qui il entretient une relation presque symbiotique.
Dans une interview accordée lors du BIFFF 2015, Sim Seong Bo déclarait : « On s’est dits que ça serait plus cohérent si le capitaine ne faisait qu’un avec son bateau. Je voulais mettre en avant la manière dont il perd peu à peu son humanité. »
Cette union entre Kang et son bateau est matérialisée par l’idée que Kang sombre de plus en plus dans la folie et l’inhumanité à mesure que son embarcation se détériore. Parallélisme qui fait référence à une autre inspiration de la mythologie maritime au cinéma : Les Dents de la Mer et son capitaine Quint joué par Robert Shaw.


Conclusion
Récompensé de deux prix aux Blue Dragon Film Awards 2014, équivalent des Oscars du cinéma en Corée, Sea Fog est une œuvre saisissante, grâce à son aspect social inspiré de faits divers tragiques, mais également par son chavirage vers l’horreur dans une ambiance de huis clos maritime.
Sources : Les Échos I Radio France I East Asia I Le Monde diplomatique I BIFFF
Sources images : HanCinema I AlloCiné I CinéLounge





