À l’occasion de la commémoration du dixième anniversaire de la catastrophe du Sewol qui a fait 304 victimes le 16 avril 2014, le cinéaste Kim Hwan Tae, père d’une des victimes, livre avec Sewol: Years in The Wind un documentaire qui se focalise sur les familles des victimes, en particulier celles qui ont mené une lutte pour obtenir justice pour leurs enfants mais aussi pour empêcher qu’un tel désastre se reproduise en Corée du Sud.
Sorti en Corée au début du mois d’avril 2024, la plateforme Dochak Cinéma en partenariat avec le Ciné Scred a organisé et présenté au cinéma Le Champo à Paris (Ve arrondissement) une projection de ce documentaire.
Présentation de Sewol: Years in The Wind
Synopsis
Le 16 avril 2014, la vie de nombreuses familles a changé à jamais. Elles sont devenues celles qui ont perdu un proche qui avait embarqué à bord du ferry Sewol. Aujourd’hui, quel bilan tirer de ces dix années de lutte pour la reconnaissance et la mémoire de cette catastrophe face à des gouvernements corrompus et sourds à leur détresse ?
Un projet au long cours, dix ans à filmer des familles du Sewol
Dix années durant, Kim Hwan Tae a filmé des familles, des parents. Dès les premières heures de la catastrophe, caméra à la main, il capture l’essence du désastre : une incompréhension devant l’absence de mobilisation des autorités, le désespoir face à la non-reconnaissance de la catastrophe. Le cinéaste, lui-même père d’une des victimes, réalise ainsi un montage entre les images qu’il a accumulées pendant dix ans et des entretiens avec des groupes de deux ou trois parents qui ont œuvré pour obtenir justice jusqu’à aujourd’hui.
Chaque individu est défini par rapport au proche qu’il a perdu, qu’il soit décédé ou disparu – ou dans de rares cas, survivant. On voit ainsi défiler les « mères de » et les « pères de ». Au fil des années et des séquences, des visages deviennent familiers. Ces mêmes visages, on les retrouve ensuite dans les entretiens filmés aujourd’hui. Le temps a passé, ils ont vieilli. Mais ce qui transparaît surtout lorsqu’ils partagent leurs expériences de lutte et de mobilisation, c’est l’écoute des autres parents à leurs côtés. Les paroles sont recueillies, et ainsi, en entretenant la mémoire, ils semblent trouver peu à peu une paix à être ainsi réunis tous ensemble.
Dix ans à bord du Sewol, une lutte pour la reconnaissance et la mémoire
Naufrage du Sewol : dix années de lutte contre le pouvoir coréen
Kim Hwan Tae se focalise sur la mobilisation et la lutte des familles d’avril 2014 à aujourd’hui. D’année en année, le spectateur suit la constitution d’un mouvement qui prend pour symbole la couleur jaune avec ses innombrables bannières, parapluies et rubans. Inlassablement se succèdent pétitions, grèves de la faim, manifestations, commémorations pour obtenir justice. Et toujours la même peine, la même colère, le même désespoir. La demande semble pourtant anodine. Ces familles veulent savoir ce qu’il s’est passé, pourquoi le ferry a-t-il coulé, pourquoi les autorités ne se sont-elles pas mobilisées ? Mais elles se retrouvent face à un mur qui reste sourd à leurs questionnements. Ils sont ignorés ou manipulés. Des enquêtes sont lancées mais la lenteur ou l’insatisfaction sont au rendez-vous.
Une lueur d’espoir au moment de la destitution de la présidente Park Geun Hye laisse place à la colère lorsque la catastrophe n’est pas retenue comme motif de son renvoi du pouvoir. Puis, perçue d’abord comme un progrès, la présidence de Moon Jae In se montre décevante sur plusieurs points. La lutte est sans fin. Les familles ne connaissent finalement que peu de répit. Tout est fait pour les décourager, et en premier lieu, le temps qui passe…
Dix ans plus tard, la Corée a-t-elle changé ? Un devoir de mémoire
Un des fils directeurs du documentaire est l’ambition de ces familles d’empêcher qu’un événement tel que la catastrophe du Sewol ne se reproduise en Corée du Sud. Mais, inlassablement, le mouvement se heurte à des obstacles, la mobilisation des familles disparaît peu à peu de l’espace public. Le déchirement est encore plus grand fin octobre 2022 quand survient la tragédie d’Itaewon. Certains ont l’impression que ce qu’ils ont fait depuis 2014 n’a servi à rien, d’autres accueillent ces nouvelles familles endeuillées dans la lutte contre la violence d’État. Les familles du Sewol défilent à leurs côtés et arborent cette fois le violet. Conscient d’un certain échec de leurs ambitions, les pères et les mères des victimes du Sewol ne prévoient pas pour autant d’arrêter de commémorer l’incident. Ils sont les garants et dépositaires de la mémoire.
La conclusion du documentaire, dans ce contexte, ne peut qu’être pessimiste. La Corée ne semble pas avoir tant changé que cela. Pourtant, on retient la solidarité qui semble finalement primer, au bout du compte. Aujourd’hui, les familles du Sewol se mobilisent avec d’autres familles d’autres événements – notamment la répression de Gwangju – qui ont marqué la Corée du Sud par la violence d’État du gouvernement.
Mon avis sur Sewol: Years in The Wind
Sewol: Years in The Wind est un documentaire vraiment intéressant dans la mesure où la mobilisation de certaines familles des victimes de la catastrophe est filmée au plus près pendant les dix années qui nous séparent de la date tragique du 16 avril 2014. Aussi, loin de seulement réaliser un long-métrage « témoin » qui chercherait à restituer les moments marquants de la lutte, Kim Hwan Tae livre un documentaire où les émotions constituent l’essence de son objet cinématographique. Plein d’empathie, on accompagne le désespoir et la peine de ces parents qui s’accrochent à ce qu’ils peuvent pour continuer à lutter pour la reconnaissance de la catastrophe du Sewol. Pendant plus d’une heure et demi, nous sommes à bord avec eux.
Source : KOFIC

