La fin des années 1990 est marquée par l’émergence d’une nouvelle vague de réalisateurs plus critiques envers une société alors en pleine mutation. Mettant en scène les parias et les marginaux du miracle économique, les films de cette période abordent des thématiques nouvelles autour de la transformation rapide du pays et des laissés-pour-compte. Sorti en 2001, et bien que considéré comme un mélodrame, Failan s’inscrit dans la lignée de ce cinéma contestataire, malgré les limites associées au mélodrame traditionnel.
Informations & synopsis de Failan
- Titre original : 파이란
- Titre anglais : Failan
- Pays : Corée du Sud
- Réalisation : Song Hae Seong
- Scénario : Ahn Sang Hoon I, Kim Hae Gon, Song Hae Seong
- Date de sortie : 28/04/2001
- Genre : Drame
- Durée : 1 h 56
Failan, jeune immigrée chinoise, arrive en Corée dans le but de retrouver sa tante, seule famille qui lui reste. Alors que cette dernière a quitté le pays, Failan se retrouve seule et dans l’incapacité de travailler. Afin d’obtenir un visa, elle se voit proposer un mariage arrangé avec Kang Jae, un gangster raté et méprisé de tous. En échange d’argent, Kang Jae accepte le mariage mais refuse de rencontrer Failan. Plus tard, Kang Jae apprend la mort de Failan. Contre toute attente, ce décès va bouleverser l’existence de ce truand raillé.
Casting & bande-annonce

Failan : le mélodrame dépoussiéré
Si le cinéma coréen a connu un renouveau dans les années 50, c’est principalement dû à l’émergence du mélodrame moderne, en opposition au mélodrame shinpa japonais axé sur une exagération des ressorts dramatiques afin de créer des situations tragiques à l’excès, dans le seul but d’émouvoir le public.
Le mélodrame moderne ancre davantage son récit, toujours tragique, dans une réalité plus en phase avec les difficultés de la société coréenne contemporaine.
Libérée de l’occupation japonaise en 1945, la Corée a connu une importation massive de films américains, qui ont fait évoluer le mélodrame. Là où les Américains percevaient le cinéma comme une façon d’échapper à la négativité du quotidien, les Coréens vont au contraire puiser dans les problématiques relatives à l’après-guerre de Corée afin de libérer la détresse d’un pays ravagé et divisé.
Durant cette période, le mélodrame ciblait principalement un public féminin, misant sur l’idée que les femmes étaient plus susceptibles d’être sensibilisées par les tragédies vécues par les héroïnes. Néanmoins, de 1970 à 1990, l’attrait pour le mélodrame déclina au profit de la télévision.
Il faudra attendre le renouveau du cinéma coréen à la fin des années 90, emporté par la nouvelle vague, pour voir le mélodrame rejaillir et occuper quelques-unes des premières places du box-office, notamment par le biais du réalisateur Hur Jin Ho. Grâce à des succès tels que The Letter (1997), Christmas in August (1998), April Snow (2005) ou encore Happiness (2007), Hur Jin Ho révolutionne le genre. Bien que ses films s’axent souvent autour de romances triangulaires ou de personnages atteints de maladies incurables, il adopte des récits moins centrés sur la tragédie excessive, mais plutôt sur des sentiments davantage intériorisés. C’est dans cette filiation que s’inscrit Failan, avec cependant une réelle volonté de renouveler le genre.
Dans le contexte des années 2000 et en prenant en considération ce qui avait été réalisé auparavant, le film propose une histoire d’amour atypique puisqu’il s’agit d’un amour à sens unique, sans rencontre ni réel échange. Toute la transmission des sentiments amoureux se fait à travers le parcours de Failan, de ses lettres jamais envoyées et découvertes après la mort de la jeune femme. Contrainte à un mariage blanc avec Kang Jae pour survivre en Corée, Failan reste malgré tout attachée à la valeur de son union et voue admiration et reconnaissance pour celui dont elle ne possède qu’une photo, allant jusqu’à idéaliser ce gangster. C’est cette glorification aveugle de Failan pour le personnage de Kang Jae qui permet à ce dernier de se repentir à travers l’amour inattendu exprimé par cette inconnue.
Failan : l’immigration chinoise en Corée
La population coréenne ayant entamé son déclin, on parle d’une proportion de seniors âgés de plus de 65 ans qui pourrait atteindre 38 % de la population en 2050, les autorités ont encouragé les célibataires, notamment des hommes, à épouser des jeunes femmes étrangères. C’est ainsi qu’entre 1990 et 2005, 160 000 femmes étrangères, essentiellement chinoises, ont épousé des hommes coréens. Ces mariages, souvent motivés par des raisons économiques, posent des questions relatives aux difficultés d’intégration sociale et d’acceptation d’une population étrangère souvent féminine, victime de ségrégation sociale et raciale.
Pour ce faire, le gouvernement a donc mis en place des cours de langue et de civilisation destinés aux épouses étrangères, ainsi qu’une sensibilisation des hommes coréens à la culture du pays d’origine de leur épouse.
L’autre idée étant de progressivement tempérer l’éloge de la spécificité et de la supériorité de la culture coréenne, en vue d’élargir un discours axé sur le multiculturalisme qui permettrait de mieux cohabiter.
Ces actions tentent de répondre à l’arrivée grandissante d’immigrés dans la péninsule à partir des années 90, souvent confrontés à la discrimination et à l’isolement.
À travers le personnage de Failan, Song Hae Seong met en exergue la difficulté, pour un immigré déraciné, de vivre dans un pays dans lequel il n’a pas le moindre contact et où la diversité culturelle est peu développée.
Failan : portrait de marginaux
Singularité du cinéma de la nouvelle vague, le contexte social et politique du pays dans les années 2000 a fortement influencé Failan, qui adhère à un cinéma réaliste et surtout plus critique envers la société.
Marquée par la crise économique asiatique de 1997, la Corée du Sud est parvenue à opérer une transformation fulgurante, mais non sans dommages, créant ainsi de fortes inégalités et laissant une partie de sa population sur le carreau.
Si le processus de deuil est fatalement une thématique importante du film, il n’écrase pas pour autant les thèmes autour des marginaux et des laissés-pour-compte de la brutale croissance économique coréenne, aussi appelée Miracle de la rivière Han. Failan et Kang Jae partagent cette marginalité, ainsi qu’une difficulté certaine à s’intégrer. Ils vivent tous deux dans la précarité et le mépris, socialement exploités et sans perspective de voir leur horizon s’embellir, aucun ne semble avoir la mainmise sur son destin.
Failan est une immigrée chinoise sans ressources en Corée, esseulée et exploitée, tandis que Kang Jae, malgré sa position de gangster, est une petite frappe dans le milieu, constamment rabaissé par ses acolytes. Le quotidien de Kang Jae s’apparente donc à une vie misérable, ponctuée d’humiliations, notamment de la part de son chef, alors que tous deux ont débuté en même temps, seul Kang Jae est demeuré un subordonné, incapable de franchir les échelons.
Si les deux personnages principaux du film sont autant marqués par ce sentiment d’exclusion, une partie de la réponse à cette caractérisation trouve sa source dans la vie personnelle du réalisateur et le rejet de son premier film Calla. Song Hae Seong confessait à propos de la genèse de Failan : « Je voulais surtout communiquer aux autres ma raison d’être. Après l’échec de mon premier film, je suis allé au Japon où j’ai lu la nouvelle dont s’inspire Failan. J’ai pensé que je pourrais montrer avec ironie ma valeur en tant qu’être en parlant d’un homme mis au ban de la société, en quelque sorte un homme comme moi. Je pense que c’était là mon point de départ. »
Failan : une opposition marquée
Bien qu’ils soient dotés de similitudes liées à leur condition sociale, les différences entre Kang Jae et Failan sont très marquées à l’écran, qu’il s’agisse de leurs caractéristiques et donc de l’acting, ou encore de la scénographie privilégiée par Song Hae Seong.
Dès son introduction dans le film, Kang Jae nous apparait endormi dans une salle d’arcade en train de cuver, mégots et cadavres de bouteilles d’alcool aux pieds. Kang Jae vient de sortir de prison, condamné à cent jours d’emprisonnement pour avoir vendu des vidéos pornographiques à des adolescents, ce qui résume assez bien son piètre statut au sein de la pègre.
De l’autre côté, Failan, dont on vient de découvrir la maladie, parvient à dénicher un travail dans une blanchisserie. Bien que d’abord désarçonnée et vivant dans une chambre de bonne minuscule et vétuste, Failan se démène, au point de susciter l’admiration de la gérante chez qui elle vit : « Tu es une machine à laver en parfait état. Comment peux-tu laver tout ça avec un corps si maigre ? » Son courage se heurte à la paresse dont fait preuve Kang Jae pour sortir de sa précarité.
L’autre opposition mise en avant est la pureté de Failan qui détonne avec le milieu mafieux et l’immoralité dans laquelle semble s’enfermer Kang Jae. Le jeu des acteurs et l’esthétique va également dans ce sens. Cecilia Cheung, qui incarne Failan, livre une magnifique performance pleine de candeur, de fragilité et d’intériorité. Tandis que Choi Min Sik, dans le rôle de Kang Jae, fait davantage passer ses émotions à travers le langage corporel et un vocabulaire injurieux, traduisant la brutalité et la désillusion d’un personnage en contraste avec l’absence d’incrédulité de Failan.
À propos de la performance de sa partenaire, Choi Min Sik se montrait très élogieux : « Dans un film où les cultures et les langues sont différentes, il me semble qu’elle a montré exactement ce qu’il fallait. Cela signifie qu’elle a potentiellement beaucoup d’émotions à exprimer en tant que comédienne. Elle possède également beaucoup de douceur en elle. »
Côté mise en scène, Song Hae Seong fait le choix d’un environnement sombre et glauque pour Kang Jae qui apparait fréquemment dans un espace désordonné et crasseux, quand Failan est filmée dans un cadre plus lumineux afin de souligner sa pureté.


Conclusion
Le réalisateur Song Hae Seong dresse un portrait touchant autour de l’immigration, de la solitude et du deuil comme levier de rédemption. Porté par le talent de Choi Min Sik et de Cecilia Cheung, Failan renouvelle le mélodrame traditionnel en abordant des thématiques jusqu’alors très peu explorées dans le genre, lui insufflant une dimension sociale essentielle.
Sources et sources images : HanCinema | AsianWiki | IMDb | Revue Des Deux Mondes | AlloCiné









