Compagnons de bois sculpté accompagnant les défunts vers l’au-delà, les kokdu sont des témoins silencieux d’une tradition funéraire coréenne vieille de plusieurs siècles. Loin d’être macabres, ils incarnent une vision singulière de la mort : celle d’un passage protégé, et même célébré par des figures tantôt bienveillantes, tantôt fantaisistes.
Origines et fonction des kokdu dans les rites funéraires coréens
La place des figurines sur le sangyeo
Les kokdu (ou plutôt kkokdu, 꼭두) désignent les figurines en bois placées en ornements sur les estrades funéraires (sangyeo). Elles étaient disposées selon une hiérarchie rigoureuse qui montrait l’ordre social du défunt. Fixées sur les quatre piliers et les barres du catafalque, elles formaient une escorte miniature.
Cette disposition transformait le sangyeo en un microcosme vivant, assurant que le défunt ne voyageait pas seul vers l’au-delà. Lors des grandes processions funéraires, amenant le cercueil jusqu’à la sépulture, ces sangyeo étaient portés à travers le village par les porteurs qui chantaient un dernier adieu.
Le nombre de kokdu variait aussi selon le statut social du défunt : souvent entre quatre et douze, parfois plus pour les yangban. Les figurines les plus petites mesurent environ dix centimètres et les plus grandes vont jusqu’à trente centimètres.
Une tradition populaire, entre protection spirituelle et accompagnement
L’existence des kokdu remonterait au XVe siècle, mais la plupart de ceux conservés sont datés entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Selon la croyance coréenne, le défunt risquait de se perdre en chemin, pris dans un espace intermédiaire entre le monde des vivants et l’au-delà. Les différents kokdu étaient donc à ses côtés pour éviter tout problème et lui permettre d’arriver jusqu’à sa destination.
Par leurs postures ou leurs motifs fantaisistes, ces figurines semblent en contradiction avec la circonstance funèbre. Face à la tristesse et à la solitude, leurs visages calmes et sereins apportent de l’apaisement. Mais cela ne s’applique pas uniquement à la personne décédée : les proches peuvent aussi être soulagés par les kokdu musiciens ou les acrobates. Le sangyeo, pourtant lié au malheur par sa dimension macabre, devient avec les figurines et la procession un événement plus joyeux. Les kokdu ne cherchent pas l’anatomie parfaite. Leurs traits sont simplifiés, leurs expressions parfois espiègles ou bienveillantes. Cette simplicité volontaire reflète l’art populaire et une vision de la mort moins rigide que celle de l’élite confucéenne.
Beaucoup de ces figurines étaient traditionnellement brûlées ou enterrées avec le défunt après la cérémonie, ce qui rend les kokdu retrouvés d’autant plus précieux. Et pourtant, la plupart des Coréens avaient oublié ce qu’ils représentaient.
Symbolique et diversité de ces figurines en bois
Un cortège aux multiples visages à travers les kokdu
La richesse des kokdu réside dans l’incroyable diversité de leurs représentations, offrant une galerie de portraits qui oscille entre le sacré, le quotidien et la satire. On y trouve une large palette de personnages fonctionnels : des fonctionnaires civils et militaires aux costumes précis, des musiciens jouant d’instruments traditionnels, ou des palefreniers tenant des chevaux et des bœufs. Mais le cortège inclut aussi des figures plus énigmatiques, comme des moines bouddhistes, des chamanes.
Les kokdu sont l’équivalent de gardiens, dont chacun a un rôle et un emplacement précis :
- à l’avant, des gardes armés ou des fonctionnaires ouvraient la voie pour écarter les obstacles physiques et spirituels ;
- sur les côtés, des musiciens et des serviteurs animaient la procession de leur présence silencieuse ;
- à l’arrière, des animaux réels ou mythiques, et des domestiques veillaient à ce que rien ne soit laissé derrière.
Parmi les animaux mythiques, le dragon, symbole du roi, incarne la puissance et protège le défunt. Les oiseaux sont perçus comme affranchis de toute contrainte terrestre. Ce qui fait du phénix un symbole de transcendance, de liberté, mais également de réconfort. On peut trouver aussi des végétaux comme la pivoine, le lotus et le pin.
De l’artisanat populaire au trésor culturel reconnu
Les kokdu étaient l’œuvre d’artisans anonymes, souvent des menuisiers de village travaillant le bois avec des outils simples. Leur style, qualifié parfois de « naïf », privilégiait l’expressivité du geste et la force symbolique au réalisme anatomique. Cependant, depuis la seconde moitié du XXe siècle, une réévaluation a transformé leur statut : de simples accessoires rituels, ils sont devenus des témoins précieux du patrimoine immatériel coréen.
Toutefois, tout cela aurait pu ne jamais arriver sans Kim Ock Rang. Dans les années 1970, elle a trouvé une figurine délaissée dans une boutique d’antiquité. Même le commerçant ignorait ce que c’était. C’est ainsi qu’elle commença sa collection de plus de 20 000 kokdu, recueillis sur une trentaine d’années à travers la Corée du Sud. Kim Ock Rang a décidé d’étudier ces figurines oubliées et de les sauvegarder autant que possible.
Elle fonda le Musée Kokdu, installé au Centre d’Art Dongsoon de Daehangno pour y exposer sa collection. Elle ouvra par la suite une annexe à Bukchon. Appelée Kokdurang Hanok, plus de 60 figurines y sont présentées en harmonie avec l’architecture traditionnelle. Il est possible de s’y reposer. En effet, les hanok sont souvent fermés et donc seuls leurs extérieurs sont visibles. C’est l’occasion d’admirer les kokdu avec des objets du quotidien traditionnel.
Kim Ock Rang a fait un don de plus de 1 100 pièces au Musée national du folklore de Corée. Ce musée a également organisé l’exposition intitulée Parade (ou Parade of Kokdu) pour présenter une partie de la collection, mettant en lumière le rôle de ces figurines tout en mettant en avant le travail de Kim Ock Rang, surnommée la « Reine des kokdu ». Cette même exposition a voyagé en Europe entre 2013 et 2014, faisant étape en Allemagne, en Hongrie, en Belgique et en France.
Sources : Korea Herald (1) (2) (3) | Korea Joong Ang Daily (1) (2) (3)
Source image de une : Encyclopedia of Korean Folk Culture






