Adaptation de la nouvelle de Lee Beom Seon, Aimless Bullet est considéré comme l’un des premiers chefs-d’œuvre de l’histoire du cinéma coréen. Son réalisateur, Yu Hyun Mok, dresse le portrait d’une population en reconstruction, en perte de repères et d’aspirations, dans un pays scindé en deux depuis la guerre de Corée. Ce mélodrame néoréaliste, fondateur du cinéma coréen, est disponible sur YouTube en version restaurée et sous-titrée en anglais.
Informations & synopsis d’Aimless Bullet
- Titre original : 오발탄
- Titre anglais : Aimless Bullet
- Pays : Corée du Sud
- Réalisation : Yu Hyun Mok
- Scénario : Lee Beom Seon
- Date de sortie : 13/04/1961
- Genre : Drame
- Durée : 1 h 47
Dans un pays entamant sa reconstruction après la guerre de Corée, deux frères, tous deux vétérans, tentent d’échapper à la misère et à la morosité de leur quotidien, chacun d’entre eux ayant recours à un cheminement différent afin de libérer une famille vouée à végéter dans la détresse.
Casting & bande-annonce
Aimless Bullet : portrait de Yu Hyun Mok
Né en 1925 à Sariwon et désormais en Corée du Nord, Yu Hyun Mok a bénéficié d’une éducation privilégiée avant d’être rattrapé, à l’instar des personnages d’Aimless Bullet, par l’horreur de la guerre de Corée. Dès l’enfance, il se découvre une passion pour le cinéma. D’abord marqué par Arirang (1926), sa trajectoire prend un tout autre virage lorsqu’il découvre Crime et Châtiment de Pierre Chesnal (1935). Alors étudiant en théologie, il décide de changer de cursus afin d’étudier le cinéma à l’université de Dongguk à Séoul, établissement où il créera le premier ciné-club coréen en 1947, le Film Art Research Group.
Yu Hyun Mok est diplômé en 1950, mais la guerre de Corée éclate et divise le pays en deux. Le jeune homme est séparé de sa famille et est témoin d’un conflit qui coûta la vie à son père et à ses six frères et sœurs. Encouragé par sa mère, Yu Hyun Mok persévère néanmoins à l’idée de devenir réalisateur, malgré les tragédies familiales ayant fait surgir le chagrin et le désespoir en lui. Ces drames résultant de la guerre ont grandement façonné les thématiques abordées tout au long de sa carrière. Après avoir été assistant réalisateur, puis scénariste, il débute sa carrière de réalisateur en 1956 avec The Crossroad.
À l’image de la majorité des films de Yu Hyun Mok, adaptés d’œuvres littéraires, Aimless Bullet est issu d’une nouvelle du romancier Yi Beom Seon. Ce dernier révélait la perte de repères et de direction de la population dans cette période d’après guerre. Bien qu’interdite en Corée entre 1945 et 1998, à l’exception de la littérature qui sera autorisée au début des années 1960, Yu Hyun Mok est passionné de culture japonaise et en adapte plusieurs romans. Ce fut notamment le cas avec Even the Clouds (1959), Wife’s Confession (1964) et An Empty Dream (1965).
De par son esthétique et son regard sociopolitique, Yu Hyun Mok a été reconnu comme un réalisateur avant-gardiste par ses paires tout au long de sa carrière. Dans Daughters of Phamacist Kim (1963), et alors qu’il s’agit de l’histoire d’un père de famille, il opte pour un point de vue exclusivement féminin, une première à l’époque pour ce type de film. Il ajoute à cette idée un changement par rapport à la fin du roman qu’il juge trop conservatrice. Ainsi, il souligne l’importance d’une société égalitaire, aussi bien matriarcale que patriarcale.
Entre producteurs préférant opter pour des histoires plus commerciales et un public jugeant ses œuvres comme trop intellectuelles, Yu Hyun Mok a rencontré beaucoup d’échecs dans sa filmographie. Le succès de ses films passera principalement par les festivals internationaux. Ce fut notamment le cas d’Aimless Bullet, plébiscité au San Francisco International Film Festival de 1963, qui conserva la seule copie intacte et permis la restauration du film en 2015 par la Korean Film Archive. C’est par ce biais que vous retrouverez une partie des films cités ci-dessus, de même que Descendants of Cain (1968) et Rainy Days (1979), autres réalisations majeures du cinéaste.
Aimless Bullet : le film de famille
Parasite, The Quiet Family, Mother, The Tale of Two Sisters, The Host, ou plus récemment A Normal Family, le cinéma coréen regorge de films centrés sur la famille. Toutefois, rares sont ceux qui adoptent une approche aussi nihiliste – vision qu’il convient néanmoins de lire comme profondément réaliste au regard du contexte d’après guerre en Corée.
À partir de 1945, de nombreux films prennent le parti de relater l’histoire nationale à travers les tragédies découlant de l’occupation japonaise et de la guerre de Corée. Cet essor cinématographique est à l’origine de la formation d’un sous-genre, le film de famille. Ce mouvement questionne la place du père de famille dans une société patriarcale confucéenne en pleine évolution.
Cheol Ho incarne cette figure du père dans Aimless Bullet. Cependant, il ne s’agit pas d’une représentation valorisée au détriment des femmes. Ici, Yu Hyun Mok montre les pressions exercées sur les Coréens au sortir de la guerre, afin de reconstruire et guérir un pays où les gravats et les blessures jonchent encore les sols et les corps. Le film se concentre sur deux frères, tous deux vétérans de la guerre de Corée : Cheol Ho et Yeong Ho.
Cheol Ho est comptable, toujours le premier arrivé à son travail, mais pour quelle récompense ? Pour la satisfaction illusoire d’être un employé exemplaire dans un métier monotone, incapable de sortir sa famille de la misère. Dans leur modeste foyer, perché sur les hauteurs d’un bidonville, vivent sa femme, ses deux enfants, sa sœur, son frère et sa mère.


Au-delà de son passé de soldat, Cheol Ho endosse donc plusieurs casquettes au quotidien : comptable, père, frère, mari et fils… mais il semble vouer à échouer dans chacun de ces rôles. Sa femme est malade et souffre de malnutrition, sa sœur se prostitue auprès des soldats américains afin que la famille survive, son fils vend secrètement des journaux afin d’aider son père, tandis que sa mère souffre de stress post-traumatique et crie inlassablement « Allons-y ! »… Ce poids est devenu trop lourd à porter, aussi douloureux que la rage de dent qui le fait souffrir et dont il ne peut se délester, faute de moyens.
Yeong Ho, quant à lui, est au chômage et peine à trouver un emploi. S’il apparaît d’abord beaucoup plus désinvolte et détaché du sort de sa famille, il supporte de moins en moins de la voir dépérir. Il finit par reconnaître que, comme son frère ainé, il partage la responsabilité de lui offrir un avenir meilleur.
Reflet d’une population résignée, prisonnière de la souffrance
Qu’il s’agisse de barbelés, de barreaux , de chaînes, ou d’une grille dès l’ouverture du film, Yu Hyun Mok met en scène les entraves auxquelles les personnages demeurent soumis et dont ils ne peuvent se libérer. Même présenté sous son gigantisme, Séoul apparaît comme un espace clos et sans alternative dont on reste prisonnier.
Dès les premiers instants du film, un bar fait office d’échappatoire à la désolation du quotidien. On y retrouve des vétérans délaissés par la société et souffrant presque de la nostalgie d’une guerre qui leur permettait au moins de se sentir considérés. Sans emplois et regroupés au sein d’un espace où ils se sentent enfin entendus, ils se nomment respectivement par leurs anciens grades, commandant, sergent… Tous sont le vestige d’un temps où ils avaient un statut. Ces anciens soldats se rassemblent autour d’une pensée commune : ils ont sauvé un pays qui mourrait et les voici à présent résignés à mener une existence morne et sans espoir. Yeong Ho appartient à cette communauté et accepte une partie de son quotidien grâce à ce lien avec ses anciens compagnons d’armes.
Cette évasion du domicile familial n’est cependant que la déambulation d’un vétéran abandonné au cœur d’un pays ravagé. Cette réalité n’échappe pas à Yeong Ho, qui ne supporte plus cette passivité qui l’enfonce davantage dans un gouffre dont il ne sortira jamais sans une réaction drastique. S’il semble prêt à tout pour gagner de l’argent, Yeong Ho refuse malgré tout un rôle de vétéran, proposé par l’assistant réalisateur d’un film. Ce dernier est attiré par son look meurtri, sa blessure par balle, et non par sa personnalité. Yeong Ho refuse d’être assimilé à une bête de foire et la quête de richesse ne lui fait pas outrepasser certaines limites relatives à ses traumas. Ce constat le renvoie une nouvelle fois à l’idée qu’il n’échappera pas à son sort de façon licite.
Cheol Ho, à la différence de son cadet, porte sur ses épaules tout le poids d’une famille dont il ne peut se délester. Ce fardeau le ronge intérieurement, comme sa rage de dent, douleur lancinante qui l’accompagne sur le trajet monotone reliant son travail au bidonville où il vit. Tout au long du film, il traîne sa mélancolie comme un boulet attaché à la cheville, passant d’un lieu de tristesse, son emploi, à un autre encore plus accablant : son foyer. Sa maison devient une antichambre du désespoir, et l’on ressent tout le calvaire qui l’envahit lorsqu’il s’arrête devant la porte avant d’y pénétrer.
L’une des plus belles scènes du film intervient lorsque Cheol Ho se rend au commissariat pour récupérer sa sœur, arrêtée après s’être prostituée avec des soldats américains. Submergé par la culpabilité, Cheol Ho garde le silence car la honte s’efface devant le sentiment d’avoir échoué à protéger sa famille. En effet, il se reproche d’être en partie responsable de cette situation, persuadé que le poids de la misère familiale lui incombe, sa sœur étant poussée à se prostituer pour aider leur famille. Les plans qui suivent leur sortie du commissariat sont sublimes et traduisent magnifiquement la distance qui les sépare : tous deux sont d’abord divisés par une chaîne, puis par le trottoir, ils marchent en s’éloignant progressivement l’un de l’autre, enfermés dans leur propre douleur, partagés entre honte, déshonneur et souffrance silencieuse.
Conclusion
Aimless Bullet est un mélodrame profondément sombre qui ne peut être dissocié du contexte d’après guerre. Les grandes aspirations se sont évanouies, remplacées par des rêves plus modestes qui se veulent porteurs d’espoir, mais demeurent tout autant hors d’atteinte. Le film de Yu Hyun Mok est considéré, au même titre que La Servante de Kim Ki Young (1960), comme l’un des jalons majeurs de l’histoire du cinéma coréen.
Sources et sources images : HanCinema | MyDramaList | IMDb | Korean Classic Film | Koreanfilm













