Grand Prix du Festival du film asiatique de Deauville en 2009, Breathless n’est pas sans rappeler le cinéma de Takeshi Kitano (L’Été de Kikujiro) qui cultivait lui aussi la rupture de ton, et cette faculté à jongler entre cinéma du réel et fiction. Pour son premier long-métrage, Yang Ik June signe un récit rageur et émouvant, avec en toile de fond le regard critique sur le patriarcat et les violences domestiques au sein de la société coréenne.
Informations & synopsis de Breathless
- Titre original : 똥파리
- Titre anglais : Breathless
- Pays : Corée du Sud
- Réalisation et scénario : Yang Ik June
- Date de sortie : 16 avril 2009 en Corée du Sud et 14 avril 2010 en France
- Genre : drame social et familial
- Durée : 2 h 10
Leader intraitable d’une bande de voyous, Sang Hoon met toute sa rage dans son métier de recouvreur de dettes. Sa vie et son quotidien sont une histoire de violence, à tel point qu’il semble incapable d’exprimer son attachement.
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Le destin place sur son chemin Yeon Hee, une jeune lycéenne au passé étrangement similaire au sien, qui va lui tenir tête. Peu à peu, ces deux paumés vont s’apprivoiser et s’évader ensemble d’un monde fait d’inhumanité.
Breathless : casting & bande-annonce
Un film en marge du système
Yang Ik June est un autodidacte qui fait figure d’exception dans le paysage cinématographique coréen. À la fois producteur, scénariste, réalisateur, monteur et acteur principal, Yang Ik June a tourné Breathless en marge du système de production classique. Habitué des seconds rôles et vivant difficilement de son métier, il décide de vendre sa maison et emprunte auprès de ses parents et ses amis pour financer le film. Alors que le budget moyen d’un film coréen est de quatre millions d’euros, celui de Breathless est évalué autour de 275 000 euros. Pour ce faire, Yang Ik June réunit des comédiens amateurs ou rencontrés lors de précédents tournages et avec qui il entretient une relation particulière.
Au delà de la production et du parcours singulier du jeune cinéaste alors âgé de 33 ans, Breathless détonne par une esthétique et une violence non codifiées. Caméra à l’épaule et en lumière naturelle, à la façon d’un documentaire, la réalisation confère une dimension très naturaliste au récit, plongeant le spectateur au cœur d’une violence familiale omniprésente et taboue en Corée. Yang Ik June prend le parti pris d’une violence crue et malaisante, filmée au plus près des personnages, tandis que les parenthèses de douceur sont souvent tournées avec distance et pudeur.
Critique du système patriarcal coréen
Si les violences familiales inhérentes au modèle patriarcal établi ont été soulevées dans quelques longs-métrages, jamais un film coréen n’avait été aussi loin dans son traitement que Breathless. Cette plongée au sein des violences familiales est inspirée par la propre histoire du réalisateur et les témoignages de son entourage, comme il l’expliquait au moment de la sortie du film :
« Entre 15 et 20% du film sont des scènes que j’ai vécues moi-même. Quand je revois le film aujourd’hui, j’ai l’impression que c’est mon histoire. Breathless n’est donc pas l’expression métaphorique de quelque chose. Beaucoup de gens de mon âge ont vécu cette réalité. Beaucoup ont été exposés à la violence familiale. Le film est le regard d’un individu sur une génération. Dans cette société coréenne pas très saine, dictatoriale, on a vraiment imposé trop de responsabilités aux pères. Cela s’est traduit par cette violence, comme s’ils retournaient, à l’égard de leur propre famille, la répression, la violence que l’État exerçait sur eux. Les pères rendus impuissants deviennent alors les bourreaux de leurs fils, voilà ce dont je voulais parler ».
Yang Ik June dépeint une société étouffée par le poids de la pression dans un système presque dictatorial, où même les pères socialement faibles se comportent comme des dictateurs dans leur foyer. Il filme ici des individus devenus des monstres à cause de l’environnement dans lequel ils évoluent et qui transmettent cette monstruosité à leurs proches.
Le film réussit avec brio son immersion aux origines du mal. Sans chercher à dédouaner ou condamner définitivement les bourreaux et victimes, Yang Ik June, à l’image d’un Kim Ki Duk, expose quelques unes des causes d’un mal plus profond, bâti sur des fondations sociales pernicieuses.
« Quant aux violences domestiques, ceux qui les commettent sont toujours les pères, comme on peut le voir dans le film. Et il y a une raison à cela, dans le passé, la Corée a été très souvent colonisée, elle a aussi été très souvent envahie, donc la situation économique en Corée était très dure. Et donc les pères, qui étaient responsables de la famille, n’avaient pas une bonne conduite et n’exprimaient pas d’amour envers la famille. Ce qu’ils pensaient était qu’ils avaient besoin de gagner de l’argent pour que la famille puisse bien vivre. Au lieu d’aimer leur famille, ils veulent gagner de l’argent. Parce qu’ils sont tellement obsédés par l’idée de gagner de l’argent, ils entraînent leur famille avec violence vers cet objectif, au lieu d’y aller ensemble. Et c’est de là que vient la violence domestique ».
Une violence en héritage
Le sujet principal de Breathless est la chaine de transmission involontaire d’une violence cyclique qui se répète à travers les générations. Alors qu’il n’était encore qu’un enfant, la mère et la sœur de Sang Hoon, personnage central du film, sont mortes suite aux violences répétées du père, en découle une colère qui trouve sa source dans la haine de la figure paternelle.
Devenu adulte et désormais en âge de déverser sa vengeance, nous découvrons un Sang Hoon frappant à répétition un père soumis et transpirant de culpabilité depuis la mort de sa femme et sa fille. Les rôles sont dorénavant inversés, le père fait office d’enfant sans défense, victime d’un fils qui endosse à présent le rôle du père violent au sein de son foyer. Entre les deux hommes, la communication est brisée et ne s’exerce plus qu’à travers les coups portés. Le réalisateur pose alors la question de la rupture du passé et de comment parvenir à briser cette chaine au cœur d’une dualité entre haine et nécessité du père.
Si la violence est traitée comme une maladie héréditaire transmise d’une génération à l’autre, c’est pour mieux approfondir les répercussions de ces violences domestiques sur le futur de ces enfants. De par son titre original, 똥파리 , qui se traduit par « mouche à merde », le film parle de cette jeunesse marginalisée qu’on balaye d’un revers de main, et qui éprouve les pires difficultés à s’intégrer et avancer à la suite de ces drames familiaux.
C’est ainsi que Breathless pourrait s’apparenter à une galerie d’enfants traumatisés, semblables à des animaux sauvages acculés, qu’il serait impossible d’approcher sans chercher au préalable à les apprivoiser. La rencontre entre Sang Hoon et Yeon Hee, jeune lycéenne effrontée, illustre parfaitement cette approche. Prisonnier d’une fureur depuis le drame familial dont il a été témoin, Sang Hoon ne sait pas s’exprimer autrement que par la violence et les insultes, un comportement entretenu par son métier de recouvreur de dettes. Lorsque le jeune homme rencontre Yeon Hee, il apparait désarçonné et séduit par cette adolescente qui lui tient tête et dont l’impudence lui fait écho. Les insultes mutuelles deviennent une manière déguisée de s’apprivoiser et de s’avouer que les deux écorchés s’apprécient. Le sarcasme se transforme alors progressivement en attachement, puis en un besoin viscéral de reconstruire ce qui avait été détruit et entrevu durant leur enfance, une famille aux racines saines.


Breathless : accueilli comme un choc
À sa sortie en 2009, Breathless a été mal accueilli par la majeure partie de l’opinion publique coréenne car le film faisait office de coup de pied dans la fourmilière au sein d’une société bien établie et dont certaines réalités funestes restent inavouées.
À ce propos, Yang Ik June confiait :
« Certains réalisateurs coréens cherchent encore à dissimuler la réalité de notre pays. Cela fait partie de notre culture, cette honte, ce goût du secret. Ne rien dire à l’extérieur. Moi, j’aimerais que ça change ! C’est pour ça, aussi, que j’ai créé le personnage du petit frère de l’héroïne dans le film. Il faudrait commencer à faire bouger les choses avec la génération de ce petit frère, justement. Qu’il ait une vie meilleure que la nôtre. J’ai bon espoir. Je l’ai senti en discutant avec le public en Corée après les projections. Ce film a provoqué un choc là-bas ! Les gens ont réagi de manière assez forte, mais pour certains c’était une thérapie. Des gens m’ont même dit que ce film les avait guéris : ils sont capables, désormais, de voir cette violence avec moins de haine. Quand j’ai montré Breathless pour la première fois à des personnes plus âgées que mes parents, j’étais très nerveux, surtout avec les hommes, qui étaient ceux qui avaient infligé la violence. Mais ils avaient déjà eux-mêmes accepté leur violence, reconnu leurs erreurs, et le film a été très bien accueilli par ces gens ».
En ce sens Breathless a un effet catharsis aux yeux de Yang Ik June qui ressentait le besoin de se réconcilier avec sa famille à travers ce film. Néanmoins il s’agit d’un récit qui parle au-delà de la propre histoire du réalisateur et qui dépasse les frontières coréennes, notamment à une époque où la lutte contre l’idéologie patriarcale n’a jamais été aussi exposée.
Conclusion
Quinze ans après sa sortie en salles, Breathless demeure un récit nécessaire à la mise en lumière d’un mal trop longtemps dissimulé au sein de la société coréenne. À travers le développement d’un personnage principal acteur et victime d’une spirale de violence, Yang Ik June nous livre assurément l’un des anti-héros les plus émouvants du cinéma coréen.
Sources : ScreenAnarchy | AsianWiki | il était une fois le cinéma | Ciné Lounge | Sens Critique | AlloCiné
Sources traduction : anglais vers français : K.Owls







