Choi Xooang appartient à une génération d’artistes coréens marqués par les bouleversements économiques et sociaux récents de son pays. Son travail explore les angoisses et les émotions cachées des individus piégés par les normes imposées par la société. À la fois réalistes et dérangeantes, ses sculptures suscitent de fortes réactions chez le public.
La création des œuvres hyperréalistes
Le parcours de Choi Xooang
Né en 1975, Choi Su Yang découvre la sculpture en fréquentant un lycée artistique. Puis il suit une formation à l’Université nationale de Séoul, possédant l’équivalent d’une maîtrise en Beaux-Arts depuis 2005. La transcription en Choi Xooang serait une variante phonétique pour faciliter la prononciation, sans suivre le système de romanisation coréen. Peut-être pour aider à la reconnaissance et à sa médiatisation internationale, alors que la Corée du Sud n’était pas aussi connue que maintenant ?
Devenu sculpteur et artiste plasticien, sa première exposition est datée de 2002 pour ses sculptures miniatures figuratives en argile polymère peint. Cela marque le début de sa reconnaissance dans le milieu artistique. Il expose régulièrement, seul ou avec d’autres artistes, dans des musées et des galeries à travers le monde. Du côté francophone, ses expositions majeures passent par la Galerie Albert Benamou (située à Paris), et par la Belgique, au Musée d’Ansembourg à Liège.
Cependant, Choi Xoooang change de dimension à partir de 2007 : ses sculptures passent de miniatures à la grandeur nature ! C’est ainsi qu’il va exprimer son exploration entre les individus et la société.
La maîtrise dans les moindres détails
La particularité de l’hyperréalisme est de créer une reproduction du corps humain. Une illusion parfaite grâce à une précision technique. Mais ce n’est pas un mouvement artistique à proprement parler. Il s’agit plutôt d’une orientation esthétique qui a répondu à la domination de l’art abstrait dans les années 1960 aux États-Unis. Si les sculptures sont les plus mises en avant, il existe néanmoins des peintures et photographies hyperréalistes.
Mais ce souci du détail dans la sculpture fascine autant qu’elle dérange. Les artistes expérimentent de nombreuses techniques pour rendre le plus réel possible la texture de la peau, la musculature, les cheveux, les rides et imperfections. Pour y parvenir, le modelage et le moulage sont majoritairement utilisés, complémentés par la peinture. Est ensuite arrivée l’utilisation de la résine polyester et du silicone.
Pour Choi Xooang, une seule sculpture peut nécessiter entre deux à cinq mois de travail. Il utilise principalement la résine avant de la peindre avec tous les contrastes et ombres pour créer l’illusion du corps humain. Les personnes représentées sont des gens qu’il a pu croisés en observant son environnement. Il s’est aussi représenté avec sa femme et des amis, parmi des étrangers, dans la sculpture The Noise. Son père y est aussi représenté et a une autre sculpture à son effigie nommée The Hero.
Dans ses débuts, l’hyperréalisme reproduit des portraits, des scènes urbaines. Le quotidien en somme. Mais de plus jeunes artistes, dont fait partie Choi Xooang, adoptent une posture postmoderniste, où ils brouillent la frontière du réel avec des éléments surréalistes. Le tout dans une critique de la vie contemporaine et de la société de consommation.
L’impact visuel des sculptures de Choi Xooang
La puissance métaphorique des corps déformés
Dans un article publié initialement dans le magazine Artension (n°149), le travail de Choi Xooang est comparé aux monstres de Guillermo del Toro (lui-même influencé par H.P. Lovecraft). Mais l’artiste réfute l’influence. Les corps déformés, souvent nus, ne sont pas là pour faire peur, malgré le sentiment de malaise que cela peut provoquer pendant leurs observations. Toutefois, ce n’est pas forcément fait pour les âmes sensibles.




La différence réside dans les attitudes et dans les regards. Avec sa première série Islets of ‘A’, Choi Xooang interprète de manière personnelle le syndrome d’Asperger. Les créatures « mutantes » sont défigurées : elles sont chauves avec une chair crayeuse, des brisures… Mais ce qui marque, c’est la grandeur de leurs yeux ou de leur bouche. La fragilité qui en ressort crée un sentiment d’empathie. Pourtant, des personnes ont pu y voir une représentation grotesque. En réponse, l’artiste expliquait vouloir explorer les problèmes de communication que les personnes autistes pouvaient affronter.
Note : j’utilise exceptionnellement « Asperger », car c’était le nom de la série des sculptures, avant d’être changé en ‘A’, mais ce terme ne doit plus être utilisé. Il a été révélé en 2018 qu’Hans Asperger, le psychiatre autrichien ayant travaillé sur l’autisme, a été impliqué dans un programme d’euthanasie créé par les nazis, concernant les enfants handicapés. Déjà en 2013, le terme est retiré du DMS (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), au profit des troubles du spectre autistique.
Dans une autre série, The Blind for the Blind, on y voit des paires, des couples ou des doubles. Mais surtout, ce sont des gens qui semblent réduits au silence, rendus captifs par leur condition. Ils perdent leur individualité, leur conscience de soi à cause des normes imposées par la société. Les divers sentiments exprimés par les sculptures sont la peur, l’isolement, la tristesse, le désir, l’anxiété. Choi Xooang présente la condition humaine dans toute sa complexité et sa fragilité. Il interroge la notion d’identité, de nos relations vis-à-vis de l’autre.


Pour la petite anecdote, j’ai trouvé par hasard que la pièce The Wing sert de pochette au single Heroes du groupe ukrainien The Erised.
Pour Choi Xooang, quelque chose doit changer. Dans une interview pour le webzine Yatzer, il veut que le spectateur s’interroge et se pose des questions. Que les expositions soient des moments d’introspection où le public peut s’identifier et interpréter ce qu’il voit. Si vous êtes mal à l’aise, c’est que son travail fonctionne bien. Manipuler les proportions ou isoler des éléments corporels, fusionner des objets ou des parties d’animaux aux corps… Tout est là pour interpeller sur la perception de soi et de l’autre dans une société qui veut contrôler et réprimer les émotions.
« D’après ce que j’ai pu observer historiquement et dans la société coréenne récente, j’ai une confiance fondamentale dans la capacité des gens à trouver un équilibre avant que la société ne devienne extrêmement monstrueuse »
Interview de Choi Xooang pour la BBC
La « rupture » physique et artistique
Un événement majeur a failli coûter la carrière artistique de Choi Xooang. En 2018, il a deux blessures graves : un ligament rompu et un autre gravement déchiré sur ses deux bras. Après plus d’une année de pause, il ne peut plus travailler comme avant et change de style.
En 2021, pour son retour, l’exposition Unfold présente des mannequins anatomiques et des peintures abstraites. Un tournant significatif puisqu’il n’y a plus de sculptures hyperréalistes, bien que Choi Xooang ne s’éloigne pas du travail en dimension. Les peintures sont en fait des images dépliées de structures en 3D. Le papier a été plusieurs fois trempé dans de l’huile afin de le rendre translucide après le séchage. Par conséquent, la peinture est visible des deux côtés du papier. De plus, l’installation permet au public de se déplacer autour, comme c’est le cas pour les sculptures.


Mais ce qui m’a vraiment intéressé dans ce renouvellement, ce sont les écorchés colorés. En anatomie, ce sont des figures humaines dont la peau a été retirée pour étudier les muscles. Si leur esthétisme peut se rapprocher des sculptures hyperréalistes de Choi Xooang, pourquoi ces couleurs ? La réponse est assez simple : pendant sa convalescence, l’artiste s’est intéressé aux connaissances anatomiques, faisant un lien entre aspects scientifique et artistique. En effet, on peut constater que les muscles mis en valeur par les différentes couleurs sont fictifs ! Finalement, le réel et l’imaginaire sont toujours là.


Sources : Beaux Arts | CNN Style | Korea JoongAng Daily | Paris Art (1) (2) | Les Cahiers du Nem
Sources images : CNN Style | Qobuz | Instagram de Choi Xooang
Traduction anglais > français : K.Owls



