Matériau naturel, le bois se fait rare dans le paysage sud-coréen. Dans les temples bouddhiques, les statues de Bouddha font partie d’un savoir-faire et d’un héritage en perdition. À travers l’histoire, l’esthétique, les techniques et la transmission, voyons ensemble les spécificités d’une partie de la sculpture sur bois coréenne avec le mokjogakjang.
La forte influence bouddhique
Une survivance de l’époque des Trois Royaumes
Il est supposé que la sculpture sur bois fut introduite avec l’arrivée du bouddhisme à l’époque des Trois Royaumes, en particulier à Silla. L’officialisation du bouddhisme se fait en 528 par le roi Beopheung et devient la religion centrale de ce royaume. Le premier temple finit d’être construit en 544, après dix années de travaux. Toutefois, les premières sculptures étaient en pierre, non en bois. Grâce à cet intérêt pour le bouddhisme, les temples et statues sont encore bien visibles aujourd’hui malgré des destructions liées aux invasions étrangères.
Plusieurs problèmes mettent à mal la sculpture du bois. Sous Joseon, le bouddhisme fut remplacé par le néo-confucianisme. Bien que le bois fut un matériau de construction important, différents événements ont conduit à son épuisement : l’invasion japonaise, la Guerre de Corée ainsi que l’urbanisation rapide qui a suivi la reconstruction du pays. La culture du bois perdit de l’intérêt au profit du béton et du plastique. Tout ceci explique la faible utilisation du bois et la complexité de conserver les objets à valeur historique, s’ils ont pu être sauvegardés. Pourtant, d’après l’Administration du patrimoine culturel en 2000, la plupart des architectures et des trésors liées au bois sont issues du bouddhisme.
Les spécificités de la sculpture sur bois
Cet art concerne aussi bien la sculpture sur bois elle-même que l’artisan qui la pratique. Pour ce faire, on a bien évidemment besoin de bois. Mais pas issu de n’importe quel arbre. On privilégie le pin, le sapin, le gingko, le paulownia, le zelkova et le robinier. Le choix du bois se fait selon le « sujet ». Les différentes parties d’un arbre n’ont pas les mêmes caractéristiques. Une fois le bois sélectionné, il faut le récolter et bien le sécher. Pour une statue représentant Bouddha, cette étape peut prendre deux à trois ans pour éviter des fissures et une déformation. Il est important que l’ensemble soit identique. Soit on utilise un seul tronc, soit on utilise une technique de greffe. Avec un cadre de serrage, les arbres plus petits sont collés ensemble et greffés. Ensuite, vient la découpe.
« En ce qui concerne le processus de production des sculptures en bois, une esquisse est d’abord réalisée sur du bois bien sec et les parties restantes sont découpées. Lorsqu’une forme brute est faite, l’intérieur est creusé pour éviter les fissures ou pour créer un espace permettant d’insérer des objets auxiliaires selon la coutume. Après les finitions, la laque et les couleurs sont appliquées pour compléter l’objet. »
Source : Korean Heritage Service
Pour que la statue devienne un véritable trésor de Bouddha, elle doit passer une cérémonie d’habillage. L’intérieur du ventre doit être creusé afin d’y placer des objets précieux, encens et textes sacrés. C’est par cette cérémonie qu’elle est consacrée.
Parmi les outils de confection, les couteaux plats, triangulaires, en demi-cercle ou circulaires sont les plus utilisés. À cela s’ajoutent des ciseaux à bois, des râpes ou limes pour les finitions.
Le mokjogakjang, un secteur d’artisanat peu représenté
Un patrimoine immatériel récent
Ce n’est que le 31 décembre 1996 que le mokjogakjang est désigné Patrimoine culturel immatériel important n°108 avec la reconnaissance du travail de Park Chan Soo (박찬수). Il est le principal représentant du style coréen de la sculpture sur bois. Il commença tôt à sculpter afin d’aider sa famille financièrement. Dix ans plus tard, il découvrit la sculpture bouddhiste et se spécialisa en tant que technicien en réparation du patrimoine culturel. Ainsi, il put faire des recherches et apprendre des techniques traditionnelles. Pourtant, son style de sculpture et son travail sortent de l’ordinaire.
Il mélange à la fois les méthodes traditionnelles et modernes pour ses sculptures. Sa particularité ? Il utilise un moktak (목탁), un instrument de percussion bouddhiste. C’est une sorte de poisson en bois, plus petit que le mogeo, servant lors des prières. Ici, Park Chan Soo s’en sert pour frapper ses ciseaux à bois, à la place d’un marteau. Ses œuvres s’inscrivent aussi dans ce mélange. D’habitude, les statues de Bouddha ont une allure pensive et calme, symbole de sérénité et de méditation. Le sculpteur propose plutôt des statues souriantes et plus joyeuses. De plus, il fait aussi des statues de personnes ordinaires et des jangseung, les totems coréens. Il fut exposé au Centre Culturel coréen de Londres en 2010.


« Je suis récemment revenu d’un bref séjour au temple, et le moine qui s’est occupé de moi m’a transmis le message suivant : « Amusez-vous. Soyez heureux. Ne soyez pas si sérieux ». »
Source : London Korean Links
Détenteur de prix, il a également écrit plusieurs livres et est conservateur d’un musée qui propose des ateliers et des cours. Le Mok-A Museum tient son nom de Park Chan Soo et de son nom bouddhiste « Moga » signifiant « arbre en bourgeon ». Le musée se situe à Yeoju et expose des sculptures, des reliques bouddhistes et des objets artisanaux. Plus de six mille pièces y sont recensées. Il a pour but de transmettre l’art traditionnel bouddhiste et de contribuer à la vie culturelle de la région.
Autre porteur de l’héritage du mokjogakjang : Jeon Gi Man (전기만). Après la libération de la Corée du joug japonais, il s’inscrit dans une école d’art à Haeju, son lieu de naissance. Spécialisé en peinture occidentale, il s’intéressa néanmoins à la sculpture sur bois. Après la guerre de Corée, où il servit en mer du Vietnam, il commença à gagner sa vie en vendant des produits touristiques en bois. Puis, il se spécialisa avec la confession de coffres en bois. Il se forgea une réputation en tant que participant à des expositions artisanales pour le Dong-A Ilbo et en tant que juge pour des concours nationaux de compétences.
Jeon Gi Man finit par s’essayer à la sculpture des statues de Bouddha. Inspiré par son enfance lorsqu’il accompagnait sa grand-mère aux temples, il tenta de représenter des statues de l’époque des Trois Royaumes et principalement celles de Goryeo. Peu satisfait, il se concentra sur l’ère Joseon grâce à la direction du moine Seok Jeong dans les années 1970. C’est ainsi qu’il trouva son style et réalisa plus d’une centaine de statues ! Ses statues de Bouddha expriment l’équilibre : les postures sont stables, les expressions faciales maîtrisées. De 1984 à 1995, il sculpta au temple Haeinsa qui abrite le Tripitaka Koreana. Son travail fut reconnu bien culturel immatériel important n°108 en 2001.


Mais une transmission laborieuse
Si la sculpture du bois revient peu à peu via l’art et le désir de remettre la nature au centre de la création (je pense notamment au sculpteur Lee Jae Hyo), le mokjogakjang n’inspire pas de nouveaux talents.
On peut noter la présence de Lee Bang Ho (이방호) désigné en 2009 bien culturel immatériel d’Incheon n°22. En rendant visite à sa tante, un ami de son cousin expérimentait la sculpture sur bois. Ce fut sa première expérience. Mais ce n’est qu’après avoir vu le travail de Park Chan Soo, des années plus tard, qu’il s’engagea dans la sculpture sur bois et devint son apprenti. Il se familiarisa à la calligraphie, la sculpture sur bois et en 3D. Ses statues de Bouddha furent exportées au Japon où il connut un bon succès.
Singularité dans la reconnaissance du mokjogakjang : Kim Kyu Seok (김규석) et ses moules à gâteaux de riz. Il est détenteur du patrimoine immatériel de Jeollanam n°56 (2013). Ces moules, appelés tteoksal (떡살), servent de presse afin de donner la forme et les motifs voulus. Il apprit la sculpture sur bois auprès de Lee Joo Cheol (이주철) puis se spécialisa avec les tteoksal et Lee Yeon Chae (이연채). Cette dernière, elle-même détentrice du bien culturel immatériel de Gwangju, était une artisane de la nourriture rituelle du sud. Elle fut connue pour son « restaurant rituel Nam » et en tant qu’artiste culinaire. Elle préparait des plats pour divers événements, des assiettes à thé et des sculptures de gâteaux.
Les gâteaux de riz sont offerts aux dieux lors de rituels ou festivals pour amener la bonne fortune et éloigner les mauvais esprits. Il existe une multitude de motifs pour souhaiter des vœux de santé, de richesse, etc. Kim Kyu Seok est l’unique sculpteur de bois spécialisé dans la fabrication de tteoksal. Pour les réaliser, les bois les plus courants sont le kaki, le tilleul, le dattier et le bouleau. Il tire profit de la technique du shijeonpan (시전지판) : des motifs sont imprimés sur du papier avant d’être calqués sur le bois à travailler. Le sculpteur a restauré cette pratique en s’appuyant sur des archives du musée de l’université de Yeongnam.
Son activité fut colossale : il créa plus de six mille pièces ! En parallèle, il a écrit plusieurs livres regroupant cinq cents œuvres de motifs, reliefs et incrustations qu’il produisit sur quarante ans. Il fit aussi construire un centre d’ébénisterie à Damyang (près de Gwangju) en 1996. La création de ces moules n’était pas considérée par l’administration et le monde culturel jusqu’à l’immense travail de Kim Kyu Seok. Comme il n’y avait pas de catégorie appropriée, la fabrication des tteoksal fut répertoriée dans la sculpture sur bois.
Sources : London Korea Links | Korea Heritage Service | Journal of the Korean Wood Science and Technology | Chaîne YouTube K-Heritage | Korean Heritage Agency | Incheon Metropolitan City
Sources images : BambooBeast sur Wikipedia | Korean Heritage Agency | Incheon Metropolitan City | Facebook Kim Kyu Seok | Site de Yeoju | pikisuperstar sur Freepik
Traduction anglais > français : K.Owls




