À l’approche d’Halloween, les esprits et les figures de l’au-delà envahissent nos imaginaires. À première vue, les peintures coréennes Gamno-do, peuplées d’esprits tourmentés et de scènes de souffrance, semblent appartenir au même univers visuel. Pourtant, derrière cette apparente proximité se dessinent deux rapports bien différents à l’invisible.
Généralement traduite « peintures du nectar » ou « peintures du doux nectar », les peintures bouddhiques coréennes Gamno-do (감로도) représentent le rituel du nectar : une cérémonie d’offrandes destinée à soulager les souffrances des esprits affamés et à favoriser la délivrance des âmes errantes, notamment celles des défunts privés de descendants pour accomplir les rites en leur mémoire.
Peintures du nectar
Ces œuvres, très codifiées, sont des compositions à plusieurs niveaux : elles mettent en relation le monde des humains, le monde bouddhique et le monde des esprits en souffrance. L’organisation verticale de chacune d’entre elles peut alors servir de fil conducteur pour guider le regard de leur spectateur.
En son cœur, on y retrouve des figures volontairement saisissantes voire choquantes. Les esprits affamés sont représentés de façon disproportionnée, parfois même avec une gorge extrêmement étroite, ou d’autres fois encore avec une langue de serpent. Ces représentations permettent d’incarner une souffrance qu’aucune solution ordinaire ne pourrait apaiser. Pourtant, ces œuvres ne présentent pas uniquement une vision désespérée de l’au-delà. Les scènes de désespoir, de mort et de violence y côtoient des figures bouddhiques ainsi que différents symboles du salut, tels que les quatre instruments rituels du Dharma ou le nectar (gamno), qui représente l’enseignement du Bouddha.
Alors, de par ses couleurs et ses motifs surprenants, sans contexte, ces peintures peuvent évoquer une scène tout droit sortie des enfers. Sa fonction religieuse transforme pourtant le sens de cette apparence inquiétante.
Une peinture conçue pour le rituel
Selon l’étude de Park Taylor, chercheur en histoire de l’art, le genre du Gamno-do apparaît au XVIe siècle, dans la Corée de la dynastie Joseon (1392 – 1910). Chacune de ces peintures sont conçues comme des peintures d’autel utilisées durant les cérémonies au cours desquelles de la nourriture est offerte aux esprits des défunts. Ainsi, ces œuvres, associées aux rites d’offrande de nourriture, ne sont pas uniquement des récits illustrés de l’au-delà : elles participent directement à ces rites. Les offrandes et les cérémonies permettent alors de créer une relation entre communautés humaines et les êtres en souffrances dont les Gamno-do seraient une sorte de pont.
Aujourd’hui, environ 70 peintures sont conservées, produites entre le XVIe siècle et le début du XXe siècle. Tout au long de sa pratique, ce genre artistique garde une structure reconnaissable tout en intégrant quelques changements iconographiques liés aux époques ou aux régions.
Les esprits affamés : représenter la souffrance des morts
Dans la cosmologie bouddhique, les esprits affamés représentés dans ces peintures sont associés à un état de manque et de souffrance. La soif et la faim sont alors représentées par la déformation des corps des personnages. L’œuvre Painting of the King of Sweet Dew Saving Hungry Ghost est un cas particulièrement parlant : un esprit affamé démesuré occupe le centre de la composition. Selon le Musée national de Corée, il s’agirait d’une représentation de tous les êtres confrontés au malheur et à la douleur.
Le thème du devoir des vivants envers les morts est prédominant dans cette représentation. En effet, le bouddhisme ne tend pas à condamner les esprits face à leurs supplices mais plutôt à trouver la possibilité d’une délivrance des morts et d’une renaissance. Les souffrances représentées peuvent également être associées au karma (les conséquences des actes), bien que tous les esprits ne soient pas des individus punis pour une faute précise.
Des peintures rituelles qui donnent à voir l’invisible
Les cérémonies pouvaient être le théâtre de différentes offrandes, différents rites, de la musique, des danses et des peintures mises en scènes à des emplacements particuliers. Ces images participaient alors à l’organisation visuelle du rituel. Il est notamment mis en avant que les Gamno-do réalisés durant le XIXe siècle accordaient davantage de place aux scènes de cérémonie et à la vie quotidienne.
Les Gamno-do offrent une forme visuelle à la souffrance des morts et à la possibilité de les délivrer. Les esprits n’y sont pas uniquement des figures effrayantes ou fantastiques, ce sont les destinataires d’un rite. Ainsi, la puissance visuelle de ces œuvres tient précisément de ce double registre : elles mettent en opposition des êtres tourmentés et une possibilité de salut.
Sources : National Museum of Korea (1) (2) l KOAJ (1) (2) l Jogye Order of Korean Buddhism




