Lee Chang Dong est assurément l’un des plus grands réalisateurs coréens de sa génération. Avec Oasis, son deuxième film, il dresse le portrait intime d’un amour déjanté entre deux exclus de la société : un déficient mental et une femme souffrant de paralysie cérébrale. Une œuvre singulière et sans pudeur qui questionne sans pareil notre regard sur le handicap au sein d’une société qui se veut pourtant progressiste.
Informations & synopsis de Oasis
- Titre original : 오아시스
- Titre anglais : Oasis
- Pays : Corée du Sud
- Réalisation et scénario : Lee Chang Dong
- Date de sortie : 15/08/2002
- Genre : Drame
- Durée : 2 h 12
Jong Du a été incarcéré à la place de son frère qui, en état d’ébriété, avait renversé un homme et pris la fuite. Tout juste sorti de prison, Jong Du décide de rendre visite à la famille de l’homme décédé et rencontre Gong Ju, une jeune femme atteinte de paralysie cérébrale et laissée à l’abandon par sa famille. Au gré des rencontres et malgré un sinistre préambule, les deux exclus tombent amoureux.
Casting & bande-annonce

Oasis : le cinéma intimiste de Lee Chang Dong
Ancien ministre de la Culture de 2003 à 2004, poste dans lequel il ne se reconnaissait pas, Lee Chang Dong a d’abord été professeur de langue et poète, avant de faire ses débuts au cinéma à l’âge de 40 ans, par le biais de l’écriture de scénarios pour Park Kwang Su, réalisateur de L’île étoilée (1993) et Chilsu and Mansu (1988).
À travers sa filmographie, Lee Chang Dong s’est forgé une réputation de réalisateur intimiste, ses films étant axés sur une exploration lente des émotions. Qu’il s’agisse du handicap, du deuil, de la solitude ou de la précarité, les thématiques sociales abordées par Lee Chang Dong sont toujours centrées sur les évolutions intérieures des protagonistes.
Déjà têtes d’affiche du second film de Lee Chang Dong, Peppermint Candy, Moon So Ri et Sul Kyung Gu interprètent avec brio ces deux rôles complexes invitant à une profonde réflexion.
Oasis : la place du handicap en Corée
Comme beaucoup d’autres pays et malgré son statut de grande puissance économique, la Corée du Sud accuse un retard conséquent dans le développement d’infrastructures permettant d’intégrer dans de meilleures conditions les personnes souffrant d’un handicap physique ou mental.
Si le président Moon Jae In avait commencé à se pencher sur la question du handicap lors de son mandat de 2017 à 2022, son successeur Yoon Suk Yeol a entravé le développement social amorcé.
En Corée, la part de la population handicapée représente 5 %, soit 2,6 millions de personnes. Au même titre que les personnages principaux d’Oasis, ces citoyens se sentent délaissés par l’État, qu’il s’agisse du manque d’infrastructures ou de l’absence de programmes afin de faire évoluer drastiquement le regard sur le handicap.
Les habitués du métro de la capitale coréenne ont peut-être déjà remarqué des manifestations de la part de la SADD, association qui lutte contre les discriminations liées au handicap, notamment lors des heures de pointe, afin de réclamer de meilleurs accès au métro pour les personnes handicapées. Car même si seules 16 stations sur les 640 ne sont pas pourvues d’ascenseurs, l’accession à bord du métro reste très difficile, de par l’écart trop large entre le quai et la rame, ainsi que par l’absence de personnel aidant à la pose de rampes facilitant l’entrée.
Outre le métro, les bus de Séoul restent inaccessibles aux personnes à mobilité réduite puisque près de la moitié des véhicules sont adaptés à leur accueil. Ce chiffre chute à 27,8 % à l’échelle nationale.
Quant aux établissements scolaires, ils ne dérogent pas à ce constat puisque l’on dénombre 29 classes ou établissements adaptés à Séoul, délaissant un grand nombre d’enfants dont le handicap nécessite une éducation spécialisée.
Au-delà des transports, des écoles et des quartiers jugés impraticables pour les personnes se déplaçant en fauteuil, l’un des problèmes majeurs demeure la discrimination à l’encontre des handicapés. En 2020, selon une étude du ministère de la Santé, deux tiers des handicapés interrogés se disaient victimes de discrimination, point constitutif du film de Lee Chang Dong.
Oasis : le rejet du handicap
Si le poids inhérent au handicap, souvent synonyme d’exclusion, semble déjà extrêmement lourd à vivre, c’est sans compter sur le regard de la société qui accentue cette mise à l’écart, au point de reléguer les invalides au rang de citoyens de seconde zone.
Dès le début du film, Jong Du et Gong Ju apparaissent méprisés par la société, allant jusqu’à être perçus comme des fardeaux par leur entourage respectif.
Jong Du s’apparente à un déficient mental qui ne peut pas trouver sa place parmi les autres, il est observé avec dédain et ses interactions se finissent toujours avec révulsion.
À sa sortie de prison, on le retrouve crachant du haut d’un immeuble en ciblant les passants, puis à l’extérieur d’une épicerie en train de croquer dans un bloc de tofu… Ces actions suffisent rapidement à signaler l’incapacité de Jong Du à s’intégrer en société comme un adulte responsable, ce qui l’amène à être rejeté de tous, y compris par sa famille, qui a déménagé sans lui communiquer la nouvelle adresse, et alors qu’il était en prison pour un crime pour lequel il a endossé la responsabilité à la place de son frère, on peut dès lors penser que la propre famille de Jong Du a utilisé sa carence intellectuelle, ou du moins sa naïveté, pour s’en débarrasser.


Quant à Gong Ju, elle est abandonnée par son frère aîné, qui la laisse vivre seule dans un appartement vétuste, sous la surveillance occasionnelle du voisinage, semblable à une plante sans considération qu’on viendrait arroser de temps à autre pour s’assurer qu’elle ne meure pas.
Tous deux inadaptés à la vie en société, l’un par sa personnalité, l’autre par son physique, Jong Du et Gong Ju incarnent les victimes d’une société coréenne très conformiste et sectaire envers les personnes ne répondant pas au modèle établi.
Oasis : l’esthétique au service du rejet
Lee Chang Dong ne se limite pas à narrer le rejet de ses personnages, il le fait ressentir à travers sa mise en scène.
Le personnage de Jong Du est dévoilé pour la première fois à l’arrêt de bus, il est en chemise à manches courtes et ne porte pas de chaussettes alors que l’action se déroule en plein hiver et que tous les passants autour de lui sont vêtus chaudement. Son attitude quasi animale et son accoutrement détonnent au milieu de ce lieu très fréquenté, c’est une façon pour Lee Chang Dong d’accentuer l’isolement autour de son personnage.
Outre l’idée de filmer régulièrement en caméra à l’épaule, ce qui accentue l’aspect documentaire et l’instabilité émotionnelle des personnages, le réalisateur de Burning utilise beaucoup de cadrages fixes et des plans larges dans lesquels Gong Ju et Jong Du se révèlent seuls. On retrouve également de vastes espaces clos ou dépeuplés qui intensifient la solitude dont sont victimes les deux protagonistes, ainsi que la rupture avec la société dont ils sont exclus.
Oasis : la transformation des marginaux
Jong Du, ne sachant pas comment interagir et incapable de distinguer le bien du mal, sa relation avec Gong Ju commence de manière très violente et douloureuse, notamment par une tentative de viol avortée.
Sans en avoir nécessairement conscience, Jong Du va vers la seule personne qui ne le rejette pas car Gong Ju n’en a pas la capacité. D’abord attiré par son physique sans en connaître la raison, l’attrait de Jong Du pour Gong Ju s’apparente à une forme d’attraction enfantine, caractéristique du personnage.
Progressivement, leur relation évolue favorablement, allant jusqu’à occulter le regard d’autrui, pourtant tenace. À travers les émotions suscitées par cette rencontre et son amour naissant, Jong Du fait preuve de maturité et de responsabilité en prenant soin de Gong Ju. Pour cette dernière, cette rencontre va faire office de révélation spirituelle qui rompt avec le monde dans lequel elle vivait esseulée jusqu’à présent. Leur relation devient alors une bulle de liberté et de revendication d’un amour affranchi des codes sociaux établis au sein d’une société excluante.
Oasis : la chute des frontières ou la transgression des codes
À travers la relation de ces personnages bannis de par leur handicap et leur rang social, Lee Chang Dong nous offre une refonte colossale des normes sociales et physiques coréennes. Filmer la rencontre et l’intimité entre une handicapée et un déficient mental ne répond pas aux codes des histoires d’amour classiques portées à l’écran.
Oasis nous questionne de bout en bout sur le regard que nous portons sur le handicap, notamment dans une société de plus en plus sophistiquée et très axée sur l’apparence.
La plupart des gens détourneraient le regard en apercevant Gong Ju, à cause de la laideur attachée à son handicap. La jeune femme est habituée à ce rejet, tout le monde cherche à l’éviter à cause de son physique, c’est une réaction quotidienne instinctive qui la conduit à ne plus sortir de chez elle.
Si certaines scènes peuvent s’avérer dérangeantes, voire éprouvantes, il nous appartient de nous demander si cette gêne est légitime ou plutôt due à un biberonnage cinématographique d’unions dites « parfaites », et, de surcroît, à un embarras de voir la promiscuité entre deux personnes handicapées qui nous ouvre les yeux sur une réalité tout aussi légitime mais que nous avons tendance à dénier. Ainsi, Lee Chang Dong déjuge avec subtilité une croyance basée sur l’idée que seules les personnes dites « normales » ont un droit d’accès justifié à l’amour.
Conclusion
Prix de la mise en scène à la Mostra de Venise en 2002, Oasis est un magnifique plaidoyer pour le droit fondamental à l’amour, qui plus est pour ceux que la société rejette. Par le biais de son récit subversif, Lee Chang Dong réalise une œuvre profondément touchante, qui questionne nos préjugés et notre perception de la beauté du monde.
Sources et sources images : HanCinema | AsianWiki | IMDb | EPJT | AlloCiné








