Dix ans après The World of Us, Yoon Ga Eun livre son troisième long-métrage avec The World of Love, un drame familial poignant sur une ado résiliente qui se reconstruit après une agression sexuelle. Succès surprise au box office coréen et plébiscité par de nombreux réalisateurs de renom tels que Bong Joon Ho et Hirokazu Kore Eda, le film est sorti dans les salles françaises depuis le 6 mai.
Informations et synopsis de The World of Love
- Titre original : 세계의 주인
- Titre anglais : The World of Love
- Pays : Corée du Sud
- Réalisation et scénario : Yoon Ga Eun
- Date de sortie : 22/10/2025
- Genres : Drame
- Durée : 1 h 59
Joo In, lycéenne insouciante, mène en apparence une vie paisible jusqu’au jour où l’un de ses camarades fait circuler une pétition visant à empêcher la réinstallation dans le quartier d’un délinquant sexuel s’apprêtant à sortir de prison. Joo In refuse de signer cette pétition qui fait ressurgir un passé qu’elle tentait de surmonter.
Casting et bande-annonce

The World of Love : le droit à la résilience
Yoon Ga Eun dépeint le cheminement et la tentative de reconstruction d’une adolescente après le drame dont elle a été victime. Joo In fait preuve d’une résilience incroyable, à tel point que certaines de ses amies en viennent à douter de la véracité de son passé, tant il leur semble inconcevable que sa joie de vivre puisse coexister avec le traumatisme associé à l’agression subie.
Joo In n’a pas vocation à voir son existence détruite à jamais, elle est animée par une volonté farouche de mener une vie normale et de surmonter cette épreuve malgré l’adversité. Son statut de victime ne la condamne pas, elle refuse que ce drame ruine définitivement sa vie ou que son passé la définisse.

Contrairement à ce qui a pu être avancé dans certains médias, The World of Love n’est pas le premier film coréen à aborder les violences sexuelles sur mineurs. En revanche, il pourrait bien se distinguer en étant le premier à se focaliser aussi nettement sur le vécu des victimes et leur parole. En effet, Silenced (2011) s’attache davantage à la dénonciation des faits et à l’enquête, tandis que Hope (2013) tourne davantage autour de la reconstruction familiale. Ainsi, c’est bien par le prisme des victimes que The World of Love semble aller plus loin, explorant en profondeur le vécu intérieur, la dimension psychologique du traumatisme et les répercussions sur l’entourage.
The World of Love : les relations en clair-obscur
Yoon Ga Eun montre les deux aspects des relations amoureuses car ce sont ces deux faces qui contribueront à construire ces futurs adultes, à faire d’eux ce qu’ils seront à l’avenir, marqués à la fois par les joies de l’amour mais aussi par les déceptions, les blessures, les traumatismes et les doutes qui en découleront. Le film démontre à quel point les blessures passées et non soignées ont et auront des répercussions sur les comportements futurs. Au delà de Joo In, le personnage de Han Mi Do, sa meilleure amie, incarne ce constat. Plus âgée, elle a, elle aussi, été victime de violences sexuelles par le passé et peine à surmonter ce traumatisme. Freinée par une justice incapable de rendre un verdict qui pourrait amorcer un processus de guérison, elle en vient à se considérer comme anormale à l’inverse de Joo In.

Le lien entre Joo In et sa mère illustre également cette oscillation entre ombre et lumière. Pendant la majeure partie du film, leur relation semble presque idyllique, jusqu’à la scène marquante dans une station de lavage automatique. À l’intérieur de la voiture, Joo In hurle sa douleur face au silence de sa mère, tandis que le bruit des rouleaux étouffe partiellement ses cris. D’une intensité rare, cette scène marque une forme de libération : Joo In exprime enfin les non-dits accumulés depuis des années. On peut y voir une métaphore d’une purification émotionnelle, tant ce personnage impétueux apparaît, dès le début du film, comme animé d’une colère latente cherchant un exutoire à la rage qui sommeille en elle. Le taekwondo qu’elle pratique y contribue, mais ne suffit pas à tout apaiser.


The World of Love : un large panel de personnages
En plus de son aspect authentique, le film se distingue par la richesse de ses personnages secondaires, tous essentiels de par leur connexion à Joo In. Yoon Ga Eun choisit de montrer l’impact du drame sur l’entourage de l’adolescente : il ne s’agit pas seulement d’une tragédie individuelle, mais d’un événement dont les répercussions touchent chaque personne en interaction avec elle.
La mère culpabilise en silence de ne pas avoir su protéger sa fille, de ne pas avoir vu ni entendu les signes, alors même que son métier de responsable de maternelle devrait la rendre attentive à ce type de situations. Elle tente de faire face mais étouffe sa douleur dans l’alcool. Le père, quant à lui, submergé par un sentiment de honte, choisit lâchement de quitter le foyer pour s’isoler, rompant presque tout lien avec Joo In. Le jeune frère de Joo In, Hae In, apporte une autre dimension. Bien qu’il ne soit pas possible d’assurer que son eczéma soit lié à la tragédie touchant sa famille, son attrait pour la magie traduit un désir de faire disparaître les tourments qu’il perçoit autour de lui.
The World of Love : un réalisme débordant
L’une des grandes forces du film réside sans doute dans son approche quasi-documentaire, dépourvue de tout sensationnalisme. La réalisatrice parvient à nous faire oublier à maintes reprises qu’il s’agit d’une fiction. Ce réalisme passe notamment par le positionnement sobre de la caméra, qui maintient une distance juste avec les personnages, ne s’en rapprochant que lorsque cela est nécessaire, alternant plans fixes, caméra à l’épaule et légers panoramiques. Les acteurs, notamment les plus jeunes, impressionnent par leur naturel malgré leur inexpérience, renforçant encore cette impression d’authenticité. Mention spéciale au jeune interprète de Hae In, remarquable de justesse, qui apporte une forme de légèreté constante au récit, parfaitement intégrée à l’écriture de Yoon Ga Eun qui parvient à conserver parfaitement le ton de son film de bout en bout.
La mise en scène sobre et distanciée capte subtilement le quotidien d’une jeunesse en quête d’identité, aux prises avec les premiers ébats et les traumatismes. Le cinéma de Yoon Ga Eun fait écho à celui de son mentor, Lee Chang Dong, de par sa faculté à magnifier les scènes banales du quotidien et aborder un sujet aussi lourd avec une touche de légèreté et d’humour particulièrement touchante.
Si la réalisatrice a connu des difficultés à obtenir des financements lors du développement du projet, les producteurs estimant que la thématique rebuterait le public, le succès en salles démontre au contraire que les spectateurs sont avides de récits nouveaux et ancrés dans le réel.
Conclusion
Malgré la dureté du sujet, The World of Love demeure un film porteur d’espoir, qui refuse de céder au misérabilisme. En choisissant d’aborder une thématique aussi grave avec une certaine légèreté, Yoon Ga Eun signe un film audacieux et d’une grande justesse.
Sources : AlloCiné | HanCinema (en anglais)
Source image de une : Vogue Korea





