À l’occasion du 140e anniversaire des relations diplomatiques franco-coréennes, Pierre-Emmanuel Roux revient dans Le Narwal ou les tribulations coréennes d’un baleinier français sur un épisode méconnu de l’histoire franco-coréenne, qui s’est déroulé il y a… 175 ans !
Qui est Pierre-Emmanuel Roux ?
Pierre-Emmanuel Roux est un historien, maître de conférences en histoire de l’Asie orientale prémoderne à l’Université Paris Cité et à l’École française d’Extrême-Orient. Il est titulaire de maîtrises en langues et civilisations chinoises et coréennes obtenues à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), ainsi que d’un doctorat en histoire à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Ses travaux portent principalement sur l’histoire religieuse et juridique de l’Asie de l’Est entre le XVIIe et le XIXe siècle, sur l’histoire des mobilités et l’histoire transnationale de l’Asie de l’Est.
Pierre-Emmanuel Roux a écrit plusieurs ouvrages, tels que La Croix, la baleine et le canon : La France face à la Corée au milieu du XIXe siècle (2012), lauréat du Prix Auguste Pavie, et Au tribunal du repentir : La proscription du catholicisme en Chine, lauréat du Prix Giles 2025, et a notamment rédigé l’article Cartographie clandestine et religion de contrebande dans la Corée du Chosŏn : André Kim Taegŏn et sa Carte de la Corée, publié en 2022.
Que raconte Le Narwal ou les tribulations coréennes d’un baleinier français ?
Le 2 avril 1851, alors que la pêche à la baleine est à son âge d’or, le baleinier français Narwal s’échoue au large de la péninsule coréenne, alors méconnue des Occidentaux. Dès l’arrivée à Shanghai de plusieurs rescapés du naufrage, le consul de France Charles de Montigny, qui rêve de se rendre en Corée, s’empresse de monter une expédition de sauvetage. Alors que beaucoup craignaient le pire, cette aventure dans une terre interdite aux étrangers se finira sur un banquet avec les autorités locales.
Dans son essai, Pierre-Emmanuel Roux revient sur cette expédition inattendue et les interactions entre la mission française et les autorités coréennes, nous présentant un épisode inédit de l’histoire des relations franco-coréennes. Il questionne par la même occasion l’image d’une Corée hostile aux étrangers pendant l’époque Joseon, dans un contexte de répression des missions chrétiennes.


©L’Atelier des cahiers
Mon avis sur Le Narwal ou les tribulations coréennes d’un baleinier français
Un essai à mi-chemin entre l’ouvrage scientifique et le roman d’aventure
En prenant cet essai en main, on comprend rapidement qu’on fait face à un ouvrage scientifique, avec la rigueur qui en découle, que ce soit par les notes de bas de page, la bibliographie ou les rappels des sources. Il s’agit d’un sujet spécifique qui intéressera les passionnés de Corée qui ont déjà l’habitude de lire des essais historiques.
Néanmoins, cet aspect semble avoir été considéré par la maison d’édition et l’auteur qui ont cherché à rendre l’essai accessible au plus grand nombre. Pour ce faire, le récit prend la forme d’un « roman d’aventure » dont le découpage rappelle celui d’un journal de bord, et dont les illustrations facilitent l’immersion du lecteur. Les phrases, généralement courtes et au vocabulaire simple, ne demandent pas non plus autant de concentration que la plupart des essais sur l’histoire de l’Asie que j’ai pu lire.
Le seul regret qu’on pourrait avoir est l’absence d’une carte retraçant le parcours du Consul le long des côtes coréennes citées dans l’ouvrage, qui aurait pu compenser les nombreuses références aux points cardinaux et permis de se représenter visuellement son trajet.


Une histoire à plusieurs voix et plusieurs échelles
J’ai aimé le fait que l’auteur mette en avant plusieurs points de vue, afin de ne pas raconter une histoire eurocentrée. La diversité des sources, des rapports administratifs coréens à la presse occidentale, permet de comprendre la manière dont le naufrage du Narwal est vécu par tous les acteurs. Cet aspect plaira à ceux qui s’intéressent aux questions interculturelles, dans la mesure où l’événement est, selon les sources, raconté d’une manière reflétant les pratiques locales. Il est également intéressant de découvrir les stratégies mises en place pour communiquer (signes, recours au chinois écrit) et leurs conséquences sur la perception des interlocuteurs.
Pierre-Emmanuel Roux insiste aussi sur l’histoire à plusieurs échelles : j’ai été étonnée de voir que ce naufrage en disait long sur l’histoire de la Corée, mais aussi de l’Extrême-Orient, de l’Occident et de la mondialisation. Avant la découverte du pétrole, la baleine était l’une des ressources les plus convoitées, poussant les baleiniers occidentaux, aux équipages multinationaux, à s’aventurer à l’autre bout du monde à sa recherche. Ainsi, malgré sa volonté de fermeture au monde, la péninsule coréenne restait liée à la Chine, subissait l’incursion de missionnaires et se trouvait sur la trajectoire des navires occidentaux.

Le Narwal, un miroir des relations franco-coréennes ?
Un point qui m’a marquée est la manière dont cet essai bouscule les idées reçues. En effet, l’image d’une péninsule hostile à l’étranger mérite d’être nuancée, la Corée disposant alors d’une réglementation dédiée à l’assistance des navires en détresse.
En outre, Pierre-Emmanuel Roux montre que ce naufrage sert les intérêts d’une France qui cherche à établir des relations avec la Corée : dans l’esprit des Français, la Corée, qui ne figure pas sur leurs cartes, n’est qu’un territoire susceptible de s’ouvrir à leurs intérêts politiques et économiques.
Enfin, l’essai permet de réfléchir au décalage entre l’importance que revêt aujourd’hui ce naufrage et sa portée limitée à l’époque. Le gouvernement coréen n’avait alors pas eu de contact avec les naufragés et ignorait qu’il avait eu affaire à des Français. Dans ces circonstances, le naufrage du Narwal n’est donc pas le point de départ des relations franco-coréennes. Il s’agit cependant d’un événement précurseur qui s’inscrit dans les prémices des dialogues à venir, jusqu’à l’accord de 1886. Les lecteurs comprendront que, si les relations franco-coréennes ont évolué depuis, certaines problématiques restent d’actualité, comme le souligne l’auteur lui-même en conclusion.
Où trouver Le Narwal ou les tribulations coréennes d’un baleinier français ?
Pierre Emmanuel Roux, Le Narwal ou les tribulations coréennes d’un baleinier français, L’Atelier des cahiers, Collection Essais, 264 pages, 2026 (ISBN : 978-24-88413-08-4).
Les premières pages de l’essai sont disponibles gratuitement sur le site de la maison d’édition.
Un grand merci à l’Atelier des cahiers de nous avoir envoyé cet ouvrage !

