Sous la lumière scintillante de cet après midi de décembre, nous nous sommes rendus dans les studios IProd où nous attendait le réalisateur et producteur indépendant français Christophe Diez. Spécialiste des films d’arts martiaux, il travaille, depuis plusieurs années, pour la valorisation de la Corée. Il a notamment monté le studio 3 Corée. Vous avez sans doute vu son chapeau avec lequel il arpente les événements coréens en France. Mais oui, c’est lui, l’homme au fouet dans The Package !
Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?
Christophe Diez : Alors je m’appelle Christophe Diez. Je suis réalisateur et producteur du studio Indépendance Prod. J’ai monté mon entreprise spécialisée dans la production et la réalisation de films pédagogiques, de documentaires et d’émissions télé sur le thème des arts martiaux et sports de combat en 1997, avec mon associé de l’époque Alexandre Chavouet. Maintenant en 2018, on travaille sur d’autres domaines d’activités mais on se concentre beaucoup sur les pays asiatiques. J’ai 44 ans et je suis groupe O négatif, celui qu’on donne à tout le monde (rire).
Vidéo de présentation des studios IProd
Quel est votre parcours en tant que réalisateur ?
Christophe Diez : Alors mon parcours en tant que réalisateur… En fait quand j’étais très jeune, j’avais un oncle qui habitait au rez-de-chaussée dans la cité où nous vivions. Il avait 2000-3000 films. Donc j’y allais tous les jours, même si ça déplaisait à mon père. Et puis je suis tombé amoureux du cinéma, et j’ai voulu en faire mon métier. Sauf qu’à mon époque, parce que je ne suis plus tout jeune, il n’y avait pas beaucoup d’écoles gratuites. J’ai voulu entrer dans une école publique car les écoles privées étaient trop chères pour moi, mais ce fut impossible.
En fait, pour entrer dans les écoles publiques ou privées, il fallait avoir au moins le bac. Moi je voulais déjà acheter ma caméra et commencer à filmer depuis l’âge de 14 ans. Donc j’ai commencé à travailler le week-end et les vacances scolaires dès l’âge de 15 ans avec mon grand-père dans le bâtiment. Puis à 16 ans, je bossais deux soirs dans la semaine et le week-end au Mcdo, et à 18 ans comme agent de sécurité.
Et là après mon bac, je n’ai pas été pris dans l’école publique et le privé était beaucoup trop cher. Donc avec le soutien de mes parents et mon apport financier, j’ai fait un crédit et je me suis acheté ma première caméra (Sony Betacam Sp uvw 100pk) qui coûtait à l’époque plus de 150 000 francs. C’était en 1992. J’ai commencé à créer des reportages, des courts métrages, des clips vidéos et j’ai monté une association. Mais j’avais besoin de me former car je n’avais aucune base technique.

Après environ trois semaines un mois, je me suis dis « Allez je me lance ». Et j’ai commencé à réaliser des courts métrages pour des gens, pour des associations. À un moment, j’ai aidé un ami à réaliser un court métrage et j’ai rencontré Alexandre Chavouet, un jeune pratiquant en arts martiaux avec qui je me suis lié d’amitié. On s’est dit : « Et si on montait une société de production ? » sans avoir de compétences en gestion et d’études liées à l’entrepreneuriat. Mais nous étions des jeunes fous avec plein d’envies et on voulait conquérir le monde. En 1997, on a ouvert notre studio et c’est ainsi que l’aventure a commencé !
Et je pense que dans la vie c’est important aussi de se dire « Ok c’est très bien d’avoir un bagage technique et de pouvoir aller dans les écoles mais on peut aussi se former par soi même et il ne faut pas en avoir peur ».
Comment avez-vous découvert la Corée ? Pourquoi avoir choisi de travailler avec ce pays en particulier ?
Christophe Diez : La Corée, ça ne fait que très peu de temps en fait. Avec mon associé, on était vraiment basé sports de combat et arts martiaux. On a fait environ 400 films. En tant que producteur à l’époque, on revendait essentiellement en VHS et en DVD, vers l’étranger et en France. On vendait des émissions pour Eurosport, pour M6.
Puis est venue la crise de 2008. J’avais alors 10 salariés. La crise a provoqué une chute de mon chiffre d’affaires de 75 % en à peine 2 ans. Il y a eu de gros problèmes financiers et humains surtout. J’ai du licencier mes salariés les uns après les autres.

Découverte de la Corée
J’ai créé une chaîne web Kickstartv en 2013-2014 avec deux nouveaux associés et une nouvelle société, Média Web Movie. Dans cette société, j’étais le directeur des nouveaux programmes. J’ai écrit une vingtaine d’émissions, reportages et séries télé. Je regardais sur les plates formes ce qui se faisait et ce qui intéressait le public.
Et là, un soir de mars 2015, je regardais Canalplay lorsque je suis tombé sur un truc, un drama coréen. Je me suis demandé : « qu’est-ce que c’est que ça !? ». C’était une comédie romantique (The Greatest Love avec Gong Hyo Jin). J’ai eu plusieurs premières impressions : « Comment ils jouent ? Qu’est ce que c’est que ça ? Comment ils pleurent ? ». Je ne comprenais pas pourquoi elle criait. Pourquoi ils se mariaient mais ne se tenaient pas la main. Mais en fait avec les dramas coréens, ce qu’il passe c’est que lorsque tu commences à regarder, tu as envie de continuer. Alors c’est, ou tu vas détester et tu changes tout de suite de chaîne ou tu t’interroges et tu ne décroches plus. Je matte deux trois épisodes et puis je m’attache.
À force je me dis : pourquoi ne pas écrire une série franco-coréenne ? Ayant regardé plusieurs autres séries avec Gong Hyo Jin, je commence à écrire un scénario pour elle. Parce qu’elle m’a tapé dans l’oeil (rire de Christophe… Non soyons sérieux). Elle jouait super bien, c’était une très bonne actrice qui jouait de manière plus naturelle. Son charisme et son charme m’attiraient pour imaginer un personnage. En parallèle de mon scénario, je commence à côtoyer le Centre Culturel Coréen en Septembre 2015, à rencontrer de plus en plus de gens. Puis j’ai réalisé plusieurs vidéos pour divers acteurs de l’écosystème coréen en France.
Voulez-vous nous parler de vos expériences sur le drama The Package ?
Christophe Diez : Au printemps 2016, le Centre Culturel Coréen m’appelle et m’annonce qu’un drama va être tourné en France. On me demande si je peux venir en tant que producteur français. En France, c’est très compliqué de tourner car il y a une législation très lourde. Il faut toujours une entreprise de production française partenaire du projet. Je rencontre la société de production franco-coréenne qui est en charge de s’occuper de la production de dramas en France, puis j’accepte de travailler sur The Package. Entre le moment où on m’a contacté en mai 2016 et le moment où j’ai commencé à tourner avec eux en août, tout est allé très vite ! Ce fut une sacrée expérience. J’ai pu voir comment tournaient les coréens.
Il y a quand même une grosse préparation avant les tournages ainsi qu’un découpage technique, mais même si je n’ai pas assisté à beaucoup de tournage de dramas, le but est d’aller vite car on n’a pas beaucoup de temps pour faire tous les épisodes. On m’a même raconté que parfois, ils tournaient le matin, montaient la séquence l’après-midi et l’incluaient dans un épisode diffusé le soir même. C’est impossible en France ! Il y a trop de hiérarchie pour faire cela. Les dramas, dans la majorité des cas, sont donc tournées semaine après semaine, en même temps que leur diffusion. En France, on tourne la saison et on la diffuse, la plupart du temps.
Justement, quelles sont les différences que vous avez pu voir entre le monde de l’audiovisuel en Corée et en France ?
Christophe Diez : C’est très compliqué quand on veut faire quelque chose avec la Corée. Les coréens aiment bien quand on fait beaucoup d’efforts. On dort sur les plateaux par exemple. Personne n’est gêné de voir quelqu’un dormir sur le lieu de travail. Si tu ne dors pas, c’est que tu n’as rien foutu.
On a une manière de tourner en France qui est la notre. En Corée, ils font les choses très différemment. Parfois sur les dramas, il y a des problèmes de faux plans ou de raccords mais réaliser 16 épisodes sur 4-5 mois en continu, c’est vraiment compliqué. Les équipes bossent facile 16h par jour, six jours par semaine. Tout le monde aide tout le monde et les équipes avancent très vite.
Par exemple, lors du tournage de The Package à St Malo, il y avait un traveling de 6 à 7 mètres géré par seulement 3 techniciens. Le réalisateur a subitement dit : « On le fait de l’autre côté maintenant ! ». Et là, je vois 20 personnes arriver, elles prennent le matos, le posent et en 5 minutes, on avait refait le traveling. Ça montre bien comment les coréens filment les dramas. En fait, ils tournent vite et ils font plein de plans, avec plusieurs champs de caméra.
Le but c’est de tourner, tourner, tourner et après on voit le montage. Au niveau technique, au niveau du matos, au niveau de l’organisation, les coréens sont vraiment bons. Ils ne réfléchissent pas pendant trois heures et avancent vite. Leur technique est hallucinante. C’est ainsi pour les dramas mais pour le cinéma c’est un peu différent.
Au niveau des problèmes rencontrés en travaillant avec des coréens.
Le vrai problème, c’est la hiérarchie. Même s’ils sont très efficaces, parfois ils font d’immenses détours parce qu’ils ne veulent pas se confronter à la hiérarchie. Une fois on tournait à Montmartre, on avait un restaurant qui nous autorisait à filmer gratuitement avant midi. J’ai proposé à l’équipe de filmer d’abord dans le restaurant puis de finir par les scènes de rue. Mais personne n’a voulu ennuyer le réalisateur.
Au final, à 12h15, on avait pas fini de filmer les scènes intérieures. Il y a eu une altercation entre le propriétaire du restaurant et un des responsables coréens. À la fin, l’équipe a été autorisé à filmer mais en payant. Et c’est ça en fait le problème de la hiérarchie ; c’est qu’à la fin, on perd du temps et de l’argent.
C’est là où il y a beaucoup de choses très bien dans leurs manières de travailler, mais en même temps, il y a un vrai problème d’écoute lorsque quelqu’un de plus bas propose des choses.
La manière de faire des films en France et en Corée est-elle différente ?
Christophe Diez : Je n’ai jamais participé au tournage d’un film coréen. Mais en discutant avec l’équipe technique coréenne du drama, j’en ai appris un peu plus sur la manière de travailler sur des films, car beaucoup travaillent sur des dramas et dans le cinéma. Et c’est ce qu’ils m’ont raconté !
Pour les dramas, la particularité c’est la vitesse, contrairement aux films coréens qui prennent plus de temps. Il y a souvent un mois de tournage. La cinématographie française est, en général, connue pour ses films d’arts, ses films comiques, ses films intellectuels. Par contre, en Corée, les films sont souvent des films à gros budgets. Ils font moins de films d’arts ou d’auteurs et très peu sont diffusés en France. Cependant, le FFCP (Festival du Film Coréen à Paris) présente vraiment la grande culture cinématographique coréenne. Sur ce plan là, leur cinéma et leurs techniques restent tout de même superbes.

Depuis 2006, il y a un accord de co-production entre le CNC (Centre National du Cinéma et de l’Image Animée) et le KOFIC (Korean Film Council). Le but est de développer des partenariats financiers entre la France et la Corée pour favoriser la création de films franco-coréens. Mais très peu de films ont été co-produits. À ma connaissance, il y en a deux. Je pense qu’il y a une telle différence culturelle que c’est vraiment compliqué de mettre en place des co-productions. Les équipes françaises et coréennes fonctionnent vraiment différemment. Et je pense que des deux côtés, il y a une volonté d’imposer sa vision. C’est vrai que les français donnent l’impression d’être arrogants.

Vous travaillez sur un drama franco-coréen. Comment s’est passé sa conception ?
Christophe Diez : Alors je suis encore dessus. Ça prend beaucoup de temps. L’idée du drama est venu en 2015. J’ai retrouvé un ami des arts martiaux qui m’a conseillé de prendre contact avec Fabien Yoon. Il était très intéressé par le projet mais, connaissant mieux la Corée que moi, il m’a averti que tant que je n’avais rien de concret, il ne pouvait pas s’engager. J’ai fais une vidéo de présentation du projet dans laquelle je parle en coréen et je l’ai envoyé auprès de l’agent de Gong Hyo Jin avec un dossier complet. Puis je suis parti directement en Corée.
D’abord, je suis allé deux semaines là-bas, en novembre 2016. J’y ai rencontré beaucoup de monde et j’ai retrouvé l’équipe de The Package. L’ambiance était très bonne mais dès que j’ai essayé d’aborder les questions de business, c’est devenu très compliqué. Donc en parallèle des négociations, j’ai lancé plusieurs reportages et travaillé sur plusieurs courts métrages et clips vidéo.
Quand je suis revenu en France, j’ai découvert que la chaîne MyTF1 et Dramapassion avaient diffusé des dramas. Ce fut leur meilleur audience. Les dramas intéressent un maximum de gens et ça va en s’amplifiant car les dramas sont globalement de très bonne qualité.
Voulez-vous nous en dire plus sur les reportages que vous avez fait en Corée ?
teaser du reportage La Corée du Sud
Christophe Diez : On était en début 2016. Donc en même temps que je négociais pour mon drama franco-coréen, j’ai profité de mon voyage en Corée pour réaliser six des neuf reportages que j’avais écrit. Mon premier voyage en Corée, je n’y suis resté que deux semaines.
En France, on voit beaucoup de reportages consacrés au voyage ou à la cuisine mais aucun sur les dramas. Donc j’ai écris le reportage Qu’est-ce qu’un drama ? et Les expat’s à Séoul. En Corée, je suis parvenu à interviewer des acteurs, des producteurs, des scénaristes. J’ai aussi filmé des reportages sur les expatriés et sur la musique indépendante coréenne.

C’est lors de mon troisième voyage, en mai 2017, que j’ai pu interviewer un réalisateur de KBS grâce au soutien du Centre Culturel Coréen. La chaîne m’a autorisé à me rendre sur d’autres tournages et à filmer. En rentrant en France, j’avais déjà 90% de mes images pour six reportages. Il manque encore quelques ouvertures mais c’est gérable en post-prod. Ils seront diffusés en 2018.
Mes reportages sur la Corée
1. The Culture of the Street
2. Qu’est-ce qu’un drama coréen ?
3. Les expat’s à Séoul
4. Fashion Week & Street style
5. The Music of South Korea
6. Un jour à Séoul
J’ai beaucoup de projets de reportages et d’émissions. Mais, cela coûte cher à produire. En France, pour avoir des subventions du CNC, il faut que le reportage soit diffusé sur une chaîne française. Donc je recherche constamment des partenaires financiers et des chaînes de télévision. C’est vraiment très compliqué, mais je n’abandonnerai jamais et je continue de créer.
Quelle est la réception des chaînes de TV françaises lorsque vous leur proposez des projets en rapport avec la Corée ?
Christophe Diez : Les chaînes françaises sont assez frileuses. C’est vraiment difficile de les convaincre, surtout pour une chaîne de prod de mon envergure. Mais avec l’année France-Corée, les chaînes françaises ont commencé à diffuser des documentaires et des reportages sur la Corée. Il y a TF1, Canal+, ARTE, France Télévision qui en ont diffusés plusieurs.
Aujourd’hui, quelles plateformes diffusent le mieux la culture coréenne ?
Christophe Diez : En premier, j’ai commencé avec CanalPlay. GongTV est bon mais la plupart des gens qui aiment ou s’intéressent à la Corée vont finalement sur Youtube. Le problème, c’est que sur Youtube, il y a tout et de n’importe quoi et les traductions sont pourries. Personnellement, je suis abonné à Viki et à Netflix. Ce que je trouve vraiment intéressant sur Netflix, c’est que les émissions aussi sont traduites en français. Mais j’ai l’impression qu’ils ont un contrat exclusif avec JTBC car la plupart des dramas et émissions viennent de JTBC.
Il y a aussi la masse de youtubers qui parlent de la Corée mais c’est toujours avec beaucoup de critiques. C’est un peu dommage car la Corée est suffisamment méconnue pour mériter qu’on essaye de la comprendre sans être trop négatif.
L’année 2018 commence. Quel est votre programme ?
Alors j’ai deux grands chantiers : en avril 2018, j’ouvre un centre d’entraînement pour les films d’action en Indonésie avec l’acteur Cecep Arif Frahman (qui a joué dans The Raid et dans Star Wars 7 par exemple) et Eric Chatelier.
J’ai produit et réalisé un pilote d’une websérie avec Cecep et des acteurs français « O » qu’on essaye de faire co-produire avec l’Indonésie. J’ai aussi un long métrage « Catharsis » qui est un peu trop ambitieux pour être produit pour le moment. Donc je suis en train d’écrire un nouveau scénario avec mon ami Gilles Tourman (avec qui j’écris tous mes projets dont Coup de foudre à la coréenne) que l’on va présenter en avril à différents producteurs. C’est un film d’action entre la France et l’Indonésie, toujours avec mes deux amis Cecep et Yayan (autre grand acteur Indonésien).
Pour la Corée, je vais voyager entre fin juin et début septembre 2018 pour tourner un pilote d’une série webdrama « Sang Retour ». En même temps, je vais filmer de nouveaux reportages. En réalité, je suis sur un projet pour créer une WEBTV et, par la suite, une TV spécialisée sur la culture coréenne. J’en profiterai pour tourner différentes émissions et reportages en Corée. Si d’ici deux ans, le projet d’un drama franco-coréen n’avance toujours pas, je le modifierais pour un format long métrage.

C’est vrai que dans ma manière de travailler, j’aime bien lancer plusieurs projets en même temps. Ça permet de laisser le temps aux projets de se réaliser. Par exemple, s’il y a un projet qui n’avance pas et qui, soudainement se développe bien, j’aurais développé et abouti d’autres projets en attendant.
Il y a un dicton coréen que j’aime beaucoup
시작이 반이다.
Commencer, c’est déjà la moitié du travail fait.
Article rédigé par Casado Hélène.








