Comme l’aléthiomètre de la trilogie À la croisée des mondes, la boussole de géomancie coréenne interprète l’univers : directions cosmiques, Qi et reliefs dictent l’emplacement des tombes royales et des palais. Tentons de la décrypter afin, peut-être, d’en saisir sa singularité.
La boussole géomantique : un instrument de savoir-faire complexe
D’où vient cette boussole ?
Difficile de retrouver exactement la première utilisation de cette boussole en Corée. Sa présence est toutefois mentionnée sous la dynastie Han (206 av. J.-C. à 220 ap. J.-C.) en Chine, comme outil de divination. Son apparition en Corée daterait de la période des Trois Royaumes, possiblement pendant les progrès en astronomie. Autrefois, cet outil était considéré comme relevant exclusivement du domaine de la géomancie (pungsu) afin de trouver les lieux propices aux palais et tombes royales.
Puis il a été utilisé durant la dynastie Joseon à d’autres fins : par les marins et les voyageurs pour s’orienter, ainsi que par les astronomes et les gens ordinaires. Il est même devenu habituel d’attacher une boussole simple à presque tous les cadrans solaires portatifs. Les nobles en avaient à deux ou trois niveaux, fixées à l’extrémité de leurs éventails.
Sur ces niveaux sont indiqués des directions. Elles sont gravées directement sur ces boussoles géomantiques et représentent :
- eumyang (음양), l’équivalent du yin et du yang.
- ohaeng (오행), les Cinq Eléments à savoir le Bois, le Métal, le Feu, la Terre et l’Eau.
- palgwae (팔괘), les huit diagrammes issus de la Cosmologie taoïste et du Livre des Mutations.
- sipgan (십간), les 10 Tiges célestes du système sexagésimal sino-coréen.
- et sibiji (십이지), les signes du zodiague chinois.
Certaines boussoles n’ont qu’une couche, contenant douze directions. Les plus impressionnantes peuvent avoir 24 couches ! Plus de directions pour une meilleure interprétation… Mais nettement plus complexe à utiliser. À cela peut s’ajouter différentes formes, selon la saison. Ce qui fait que la boussole géomantique peut avoir plusieurs noms. Yundo reste cependant le plus utilisé.
- Yundo (윤도) : « yun » évoque les cycles célestes et « do » un indicateur ou guide directionnel. Cette boussole sert principalement à la divination et à l’harmonie cosmique.
- Jinamban (지남반) : littéralement « disque indiquant le sud et le nord », un ancien nom pour la boussole magnétique en coréen classique, inspiré des origines chinoises.
- Jinamcheol (지남철) : « l’aiguille indiquant le sud et le nord », désigne directement l’aiguille magnétique pivotante.
- Paecheol (패철) : une variante plus ancienne ou régionale pour « aiguille de boussole », liée aux termes nautiques ou pungsu.
Comment sont fabriqués les yundo ?
Le yundo est fabriqué dans du bois de jujubier massif, issu d’un arbre âgé entre 150 et 200 ans. Selon le type de boussole, le bois doit alors sécher entre 2 à 10 ans. Il est découpé en forme circulaire en fonction de la taille voulue pour le yundo. L’artisan grave ensuite des cercles concentriques à l’aide d’un outil traditionnel appelé georeumsae (걸음새).
Une fois les cercles gravés sur le bois, il faut écrire les caractères chinois. La profondeur de chaque lettre gravée sur le bois doit être la même. Une seule erreur et l’artisan doit tout recommencer ! Le plus grand yundo, avec 24 cercles concentriques, contient environ 3 500 caractères chinois. Par la suite, le bois est peint avec de l’encre de calligraphie, puis saupoudré de poudre de jade blanc dessus, pour rendre les lettres blanches et le fond noir.
L’aiguille magnétique est fabriquée en acier, longuement limée et martelée. Elle est ensuite fixée à une météorite magnétique pendant une journée afin qu’elle puisse adhérer à la boussole. Le yundo est quasiment terminé lorsque l’aiguille est fixée. Il est finalement recouvert d’un couvercle en verre. C’est un long processus : jusqu’à quatre mois sont nécessaires à l’artisan (yundojang, 윤도장) pour fabriquer une seule boussole de 20 centimètres de diamètre.
L’enseignement de ce savoir-faire (techniques et outils) ne se transmet pas nécessairement aux descendants des maîtres artisans ; il suffit d’être motivé et d’être accepté comme apprenti. Comme bien d’autres formes d’artisanat, la création de yundo est en net déclin depuis la libération de la Corée du joug japonais et de la montée de l’influence occidentale. Pourtant, il existe une famille d’artisans qui tente de préserver depuis quatre générations la fabrication de ces boussoles géomantiques.
La notoriété du village de Naksan : l’unique lieu de création
Qu’est-ce que la légende « Geobukbawi » ?
Situé à Gochang, dans la province de Jeolla du Nord (Jeollabuk-do), le village de Naksan (낙산) est devenu le seul village où sont encore fabriqués les yundo. Leur fabrication aurait commencé il y a environ 300 ans. C’est dans ce village que se trouve une famille d’artisans qui perpétue ce savoir-faire, pour une raison particulière… Sur une montagne surplombant Naksan, existe un rocher semblable à une carapace de tortue. La légende veut que ce rocher, appelé geobukbawi (거북바위) permette de vérifier l’alignement exact entre le nord et le sud. Une fois la boussole terminée, les artisans vont la déposer sur ce rocher, plus par tradition que par réelle preuve scientifique. Réputés pour leur excellente précision et leur robustesse, les yundo de Naksan sont les seuls compas traditionnels qui ont pu parvenir jusqu’à nous.
Parmi les derniers maîtres artisans, la famille Kim a commencé à fabriquer ces boussoles lorsque Kim Gwon Sam a appris le métier auprès de M. Han, fabricant de yundo à Naksan. Puis, il a transmis le métier à son deuxième fils, Kim Jeong Ui, plutôt habile et qui connaissait bien les classiques chinois. Ce dernier a transmis ses connaissances à son neveu, Kim Jong Dae. D’ailleurs, la météorite pour rendre l’aiguille magnétique est transmise de génération en génération dans la famille Kim.
Qui sont les derniers maîtres artisans de ces boussoles géomantiques ?
Kim Jong Dae est né en 1934 dans le village de Naksan. Enfant, il regardait son oncle fabriquer des yundo et a développé une grande dextérité. Après avoir fait son service militaire, il a repris l’entreprise de son oncle, dont le dernier souhait était qu’il maintienne l’activité familiale, même si elle n’était pas rentable. Bien qu’il disposait des outils transmis par sa famille, il ne pouvait pas se lancer seul dans cette activité. Il n’avait reçu aucune formation spécifique de la part de son oncle. N’ayant jamais été apprenti, il n’avait qu’une vague idée de la fabrication du yundo, acquise grâce à ce qu’il avait pu observer dans son enfance. Son cousin, le fils de son oncle aîné, avait aidé Kim Jeong Ui. C’est donc lui qui a pris la relève et s’est chargé de fabriquer les boussoles en attendant. Car il était déjà bien âgé pour continuer et perpétuer cet artisanat.
Kim Jong Dae a alors appris tout ce qu’il pouvait de son cousin, tout en travaillant pour la société Nonghyup (Fédération nationale des coopératives agricoles) pendant 12 ans. Après avoir démissionné, il a travaillé environ deux ans avec son cousin, apprenant les détails de la fabrication du yundo. Kim Jong Dae a aussi commencé à fréquenter l’école du village, pour apprendre les caractères chinois. Ce n’est qu’à l’âge de 40 ans qu’il a pu réaliser seul l’ensemble du processus de fabrication.
Il n’a jamais quitté le village de Naksan de toute sa vie. Il devait s’occuper de ses parents, car il était fils unique et surtout tenir sa promesse de poursuivre l’entreprise familiale. Il fut désigné Patrimoine culturel immatériel national en décembre 1996 en tant que maître dans la fabrication de la « boussole traditionnelle ». En 2020, il a reçu l’Ordre du Mérite culturel Bogwan à titre honorifique en raison de son âge avancé. Son fils aîné, Kim Hee Su (visible dans la vidéo ci-dessus), a repris le flambeau et a été reconnu à son tour comme détenteur du Patrimoine culturel immatériel national en décembre 2021. Comme son père, il continue de transmettre ses connaissances à ses enfants pour sauvegarder ce savoir-faire unique.
Sources : Dossier Google Arts & Culture | Korea Heritage Agency | Korea JoongAng Daily | Korea Heritage Service
Sources images | vidéo : Korea Heritage Service (1) (2)



