Retour sur Pieta, œuvre controversée du réalisateur Kim Ki Duk, récompensé d’un Lion d’or à la 69e Mostra de Venise. Un film extrêmement noir, qui aborde les thèmes de la vengeance, de la rédemption, de la parentalité, et surtout la critique acerbe d’une société gangrenée par l’argent.
Informations & synopsis de Pieta
- Titre original : 피에타
- Titre anglais : Pieta
- Pays : Corée du Sud
- Réalisation et scénario : Kim Ki Duk
- Date de sortie : 6 septembre 2012 en Corée du Sud, 10 avril 2013 en France
- Genre : drame
- Durée : 1 h 44
Abandonné à sa naissance, Kang Do est un homme seul qui n’a ni famille, ni ami. Recouvreur de dettes sans pitié et sans compassion, il menace ou mutile les personnes endettées pour en récupérer l’assurance dans un quartier destiné à être rasé. Un jour, Kang Do reçoit la visite d’une femme qu’il ne connait pas et qui lui dit être sa mère. Pour la première fois de sa vie, le doute s’installe en lui.
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Pieta : casting & bande-annonce

Pieta, un film d’une profonde noirceur
Récompensé d’un Lion d’or à la 69e Mostra de Venise, Pieta demeure une œuvre très clivante de par son aspect nihiliste. Ingénieux et dénonciateur pour certains, choquant et sans relief pour d’autres, le cinéma de Kim Ki Duk, décédé en 2020, ne laisse jamais indifférent.
Avec Pieta, Kim Ki Duk ne cherche pas à magnifier le pays mais à en montrer la face cachée. Le réalisateur de Locataires lève le voile sur un Séoul à l’aspect sordide où les rues y sont glauques et anxiogènes. Les personnages de Pieta évoluent dans les quartiers pauvres, à la limite des bidonvilles, on y découvre une population d’artisans fauchés qui tentent désespérément de survivre alors qu’ils s’apprêtent à être éjectés de quartiers voués à disparaître pour favoriser la construction de buildings.
La critique d’une société contaminée par l’argent
De retour dans le quartier de Cheonggyecheon où il avait passé une partie de son enfance, Kim Ki Duk pointe la réalité de ces quartiers populaires isolés du reste de la société, et peuplés de ceux qu’on pourrait qualifier de « laissés pour compte ».
Conséquence obscure de l’incroyable croissance sud-coréenne, la misère sociale est omniprésente dans Pieta et chez de nombreux réalisateurs de la nouvelle vague. En effet, si le pays s’est développé économiquement et industriellement à grande vitesse, c’est aussi au détriment du bien être d’une partie des citoyens, condamnés à vivre marginalisés dans cette société moderne.
Hier encore, le pays prônait les principes du confucianisme que sont la dévotion et l’entraide familiale. Aujourd’hui, l’essor économique a poussé la société coréenne dans le culte de la performance, et de surcroit la favorisation de l’individualisme, présenté comme un principe plus « occidental ».
À ce propos, Kim Ki Duk déclarait à la sortie de son film :
« Pieta témoigne de la réalité de la société extrêmement monétaire dans laquelle nous vivons. En même temps, le film montre à quel point les conséquences d’un capitalisme aussi extrême peuvent être tragiques. Si les guerres du passé étaient le résultat d’une collision d’idéologies, alors les guerres modernes semblent découler de l’avidité. Ce film est une mise en garde contre le péril de l’argent, le manque de confiance et la violence entre les gens. En Corée, d’innombrables personnes souffrent de pratiques illégales de prêt privé, qui se soldent souvent par des suicides. Pendant le tournage, j’ai vu des ruelles jonchées de cartes de visite d’usuriers. Quelqu’un prendrait une telle carte, appellerait le numéro, obtiendrait un prêt, serait obligé des payer des intérêts exorbitants et souffrirait sans fin. L’argent est le diable de notre époque. L’argent est devenu un dieu qui teste les humains. J’ai fait le film pour dénoncer notre tragédie mais rien n’a changé. L’argent menace les relations entre individus ainsi qu’entre les nations ».

Kim Ki Duk met en scène des commerçants endettés, mutilés par des prêteurs, afin de toucher l’assurance et rembourser le prêt et ses intérêts. Une fois mutilés, ces derniers ne peuvent plus travailler, leur commerce ferme, s’en suit une infernale descente vers une situation encore plus précaire qui pousse certains personnages à préférer la mort à une survie jugée absurde et inhumaine.
La Corée du Sud détient le sinistre record du nombre de suicides parmi les 34 pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Ainsi de nombreux réalisateurs présentent une société nouvellement noyée sous la pression et où la réussite économique cache de véritables problèmes sociaux.
De par son approche, Pieta est un film dont le suicide devient l’acte fondateur d’une vengeance ingénieuse et machiavélique, tant elle s’affranchit d’une réaction brute et instinctive.

Les victimes de l’abandon
Le problème lié aux abandons en Corée est également très présent dans Pieta. En effet, depuis les années 1950, la Corée du Sud est l’un des pays qui confie le plus d’enfants à l’adoption internationale. Cependant, une loi datant de 2012 a durci sensiblement la possibilité légale d’abandonner un enfant, ainsi que son adoption à l’étranger. Cette loi a eu l’effet contraire puisqu’une hausse des abandons illégaux a été enregistrée.
L’abandon des nouveaux-nés en Corée résulte de la situation précaire dans laquelle se retrouve les familles. Kim Ki Duk met l’accent sur l’effet traumatisant et les répercussions désastreuses chez certains enfants n’ayant pas eu la chance d’être accueillis par des familles plus aisées.
Dans Pieta, le personnage de Kang Do a été abandonné à la naissance. Orphelin, le jeune homme a besoin d’un lien même s’il s’en cache, ainsi Mi Sun profite de cette faiblesse pour orchestrer sa vengeance. Cette dernière a perdu un fils qu’elle n’aurait jamais songé perdre, tandis que Kang Do cherche une mère qu’il n’a jamais eu et dont il n’espérait plus la présence. Cet abandon précoce l’amène à rechercher une présence maternelle ou simplement féminine, il ne sait pas s’y prendre, il ne sait pas ce qu’est une relation mère-fils, ou bien même homme-femme, ce qui justifie en partie la maladresse dont il fait preuve.


Dans une interview accordée au magazine Filmmaker, Kim Ki Duk ajoutait à propos du personnage de Kang Do :
« C’est un enfant dont le développement a été arrêté, causé par la perte de sa mère lorsqu’il était jeune. C’est pourquoi Kang Do suit aveuglément les ordres et inflige une telle cruauté sans arrière-pensée. À en juger par mon expérience, de nombreuses personnes violentes sont devenues insensibles à la violence qu’elles ont subies et sont donc généralement insensibles à la douleur des autres. J’ai imaginé Kang Do comme une sorte de robot, fonctionnant à peine en société, et j’étais curieux de savoir comment il se comporterait si sa mère réapparaissait. Ressentirait-il une chaleur, c’est à dire un amour d’enfant dans son cœur ? À travers Pieta, je voulais montrer que des expériences traumatisantes pouvaient transformer les humains en robots insensibles, mais aussi que le processus pouvait être inversé. Je crois que la punition appropriée pour avoir infligé des actes de cruauté n’est pas d’envoyer en prison ou d’exécuter un auteur impassible, mais plutôt de faire fondre son coeur gelé ».
Les nouveaux-nés ne sont pas les seules victimes de l’abandon, on y retrouve les personnes âgées. Si pendant longtemps la tendance traditionnelle était de s’occuper des parents dès lors qu’ils devenaient trop âgés, le passage à une culture plus moderne et l’individualisme ont laissé de nombreux seniors de côté. Kim Ki Duk n’hésite pas à questionner l’inaction de l’État et critiquer une société qui abandonne de plus en plus ses seniors, désormais livrés à eux mêmes, sans ressource s’ils ne bénéficient pas de l’aide de leurs proches.
Kim Ki Duk, comme tous les réalisateurs de cette génération, a vu son pays passer de la dictature au capitalisme. Ce changement s’est fait au détriment des traditions ancestrales, raison pour laquelle cette crise identitaire se traduit souvent par le choix de personnages apparaissant perdus et sans repères.
Une violence au service du récit
Présentée comme un des problèmes majeurs de notre époque, capable de changer ou d’influencer une vie en quelques instants, les réalisateurs coréens accordent donc beaucoup d’attention à décrire la violence.
Ryoo Seung Wan (The City of Violence, The Agent) expliquait ainsi : « Les Coréens ont subi si longtemps une pression si forte, qu’aujourd’hui nous avons du mal à trouver le moyen d’évacuer cette pression et ce stress. Il ne peut y avoir d’explosion, c’est lié à notre histoire. C’est pour cela qu’on devient obsessionnel de ce défoulement physique. La violence des années 1980 était le résultat d’une dictature et d’un régime très dur, elle était très directe et visible. Mais la violence que nous sommes en train de subir vient du capitalisme, elle est bien plus habile et sournoise. »

Si la première partie de Pieta peut laisser entrevoir une violence cruelle, voire gratuite, la suite du récit nous amène progressivement à comprendre la justification de son emploi. Bien qu’elle soit souvent hors-champ, notamment lorsque Kang Do torture les mauvais payeurs, la violence n’en reste pas moins troublante dans l’imaginaire du spectateur de par les cris de douleur émanant des victimes.
Kim Ki Duk fait le choix de déshumaniser son personnage masculin au début du film, le rendant haïssable jusqu’à l’intrusion de son passé. Dès lors, le récit bascule vers l’introspection et la tentative de rédemption de Kang Do qui expose son humanité pour la première fois.
Pieta est un des rares films où celui dont on cherche à se venger, évolue vers la rédemption et suscite de la compassion. À l’arrivée de celle qu’il pense être sa mère, Kang Do laisse aller la haine accumulée, c’est sa manière de se venger de celle qui l’a abandonné à la naissance. Mais alors qu’il rend visite à un énième artisan endetté, Kang Do fait preuve d’empathie. L’homme est prêt à se faire amputer d’une main supplémentaire pour que son futur enfant ne manque de rien. Ce geste va toucher Kang Do : « Je t’envie pour l’amour que tu portes pour ton bébé » lui dit-il, ce à quoi le jeune père lui répond : « Il est commun à tous les parents ».

Kang Do semble à présent marqué par les malheurs qui l’entourent. Si froid et distant face à la misère rencontrée, le sentiment de culpabilité le conduit désormais sur le chemin de la rédemption.
Conclusion
Kim Ki Duk livre un film s’inscrivant dans un contexte social fort. Violent, malsain, glauque de prime abord, Pieta apparait néanmoins comme une œuvre qui touche à la nature humaine d’une société malade, bien que sa conception puisse paraître assez noire et déprimante.
Sources : Erudit | IMDb | Filmmaker | AlloCiné | Ciné-Asie | YouTube (1)(2)Sources traduction : anglais vers français : K.Owls

