C’est une histoire de liens. Ceux de la famille qui se forment et se déforment. C’est aussi une histoire de recherche. Mais n’est-elle finalement qu’un prétexte ? Avec un style mêlant poésie et pessimisme, Jeon Gyeong Nin nous emmène à la rencontre de femmes touchantes, prisonnières d’une vie en cage dans son roman, Un minimum d’amour.
Avant-propos
Jeon Gyeong Nin, née en 1962, commence sa carrière en 1995, après des études en littérature allemande. Auteure de nouvelles et de romans, elle reçoit plusieurs récompenses. Son thème de prédilection : les femmes coréennes et cette impossibilité pour elles de s’émanciper, écrasées sous le poids des conventions sociales.
Dans son roman Un minimum d’amour, Jeon Gyeong Nin nous raconte l’histoire d’Huisu. À la mort de sa belle-mère, celle-ci lui demande de retrouver sa demi-sœur qu’elle a très peu connue… Jusqu’à quasiment oublier son existence. Huisu ira jusqu’à la frontière avec la Corée du Nord pour retrouver sa trace. L’opportunité de réfléchir aux raisons qui l’ont amenée ici et de découvrir un monde singulier regroupant des personnes d’horizons divers. Mais, au fond, sont-ils vraiment si différents ?
Un minimum d’amour ou le cri silencieux des femmes
En général, je note des citations marquantes afin de m’aider à structurer ma critique plus tard. Pas de chance pour moi : dès le début, je me retrouve à noter au moins une citation par page. Ma lecture, bien que hachée, a été très plaisante. Les émotions sont bien exprimées, les métaphores très poétiques, mais compréhensibles. Et les petites piques… Bien placées pour un effet des plus exquis !
« Dans la durabilité » était son leitmotiv de l’époque, la devise des gens ordinaires et aussi son expression favorite. Et quand il l’employait, j’avais pendant un moment le sentiment qu’il était un chef de famille responsable, qu’il aurait pu passer pour un directeur compétent.
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En à peine quelques dizaines de pages, nombre de thèmes sont abordés : la maladie, la mort, le passage à la vie d’adulte, etc. Tout le monde y est confronté (plus ou moins tôt) et dans le livre, on ressent pour les personnages une forme de deuil à chacune de ces étapes de la vie.
La zone frontalière, celle de la DMZ, est particulière. Le climat est comme en suspens. Les politiques pour aménager la zone ont fini par négliger ce lieu. On souhaite la paix, mais c’est ici que se ressent le plus la rupture qu’entraînera la guerre. Un entre-deux se dessine sans jamais arriver à s’affirmer pleinement à cause d’un contexte toujours changeant.
C’est dans ce contexte que Huisu cherche sa demi-sœur, Yuran. C’est un périple initiatique atypique : elle ne cherche pas plus que ça. Parce qu’elle manque d’informations. Car elle sait qu’elle ne peut la retrouver si Yuran ne le veut pas. Qui sait ? On est loin d’une histoire trop scriptée, où tout tombe à point nommé. Pendant cette absence, Huisu prend le temps de découvrir les lieux, les gens. Elle apprend à connaître petit à petit Yuran à travers les autres et se questionne. L’entre-deux du lieu se transforme en un mélange des deux personnages. Qui sont-elles vraiment ?
Je voyais avec précision le naufrage inexorable de ce bateau. Pleinement consciente des plis cédant l’un après l’autre, m’efforçant néanmoins de reprendre courage, j’étais parfois tentée de précipiter mon propre naufrage et de m’enfoncer sous l’eau.
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Tout le long du roman, Huisi rencontre d’autres femmes et ces rencontres sont l’occasion pour l’autrice d’aborder la question : qu’est-ce qu’être femme en Corée du Sud ? Ici, elles semblent toutes être bridées, enfermées jusqu’à finir inéluctablement dépressives. Le sentiment d’une vie qui ne leur appartient pas… Mais leur a-t-elle un jour appartenu ? Et trop désirer finirait par tout faire cesser, laissant la solitude et la souffrance gouverner leurs existences. Cela me rappelle l’histoire dépeinte dans la bande dessinée Les Daronnes.
Mais Jeon Gyeong Nin va plus loin : s’il est difficile d’être femme, comment peut-on construire une base saine pour sa famille en tant que mère ? Si la question des enfants n’apparaît qu’au second plan, on sent bien que l’impact des décisions des adultes est source de problèmes. Découle une nouvelle génération d’adultes émotionnellement précaire ou prête à couper tout lien pour s’en sortir. Et bien qu’il y ait de l’amertume ou de la rancœur, il y a aussi une base de compréhension. Il est périlleux de se battre pour sa liberté quand tout nous oppresse.
Les adultes sont-ils vraiment conscients que nous sommes encore des enfants ? On dirait qu’ils n’ont cesse d’écourter notre enfance.
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J’ai vraiment apprécié ce roman. Que ce soit dans la forme et dans le fond, je n’ai pas trouvé de défaut. Et je pense suivre le travail de Jeon Gyeong Nin s’il est d’aussi bonne qualité !
Où trouver Un minimum d’amour ?
Jeon Gyeong Nin, Un minimum d’amour, traduction de Chung Jiwon et Guillaume Jeanmaire, L’Atelier des Cahiers, juin 2021, ISBN : 979-10-91555-67-8, au prix de 19 euros.

