Si quelques séries coréennes mettent en avant des personnages atteints de trouble autistique, le sujet est encore peu abordé en République de Corée. Mais alors, quelle est la vision de l’autisme en Corée du Sud ? On vous explique tout dans notre dossier spécial !
Définition rapide de l’autisme
- un comportement obsessionnel pour des intérêts ou des activités ;
- des difficultés à communiquer ;
- une forte résistance au changement ;
- une hyper ou hypo-sensibilité sensorielle.
Toutes les personnes ayant un trouble autistique ne présentent pas les mêmes signes. Chez certains, ils ne se remarquent pas ou peu, tandis que d’autres en présenteront toutes les particularités.
Autisme en Corée du Sud : un trouble peu reconnu
En 2021, 33 000 Sud-Coréens (pour une population de 50 millions d’habitants) étaient officiellement reconnus comme autistes. Mais selon Son Da Eun – la directrice du centre Autism Partnership à Séoul – ce chiffre serait « très grandement sous-estimé ».
Cela s’expliquerait par le fait que l’autisme est encore peu considéré en Corée du Sud, rendant ainsi le diagnostic plus compliqué. Un fait représentatif du traitement des troubles mentaux dans ce pays. Là-bas, l’autisme « comme les maladies mentales, est un tabou, une honte, encore plus qu’un handicap physique » explique Son Da Eun.
Ainsi, ils seraient plus nombreux à avoir cette variation neurologique, mais à vivre sans diagnostic. Si beaucoup ont des doutes, Son Da Eun précise que la plupart préfèrent le cacher et ainsi passer « sous les radars des statistiques ».
Le trouble du spectre de l’autisme considéré comme un problème sociétal
Une méconnaissance générale de cette particularité
Pour Kim Hee Jin – professeure de psychiatrie à l’hôpital universitaire Chung-Ang de Séoul – « la sensibilisation du public à l’autisme de haut niveau et sa compréhension sont très limitées en Corée du Sud ». Ainsi, pour le grand public, l’autisme est en grande partie vu comme « un trouble qui implique une grave déficience intellectuelle ».
L’étudiante à la Brigham Young University Kim Yoo Jin s’est exprimée à ce sujet dans sa thèse publiée en 2020. Selon elle, « de nombreux Sud-Coréens tendent à avoir des préjugés envers les enfants autistes en pensant qu’il s’agit d’un handicap faisant souffrir l’ensemble de la famille ». La discrimination envers les autistes serait très forte en Corée du Sud. Dans l’esprit collectif, ils représenteraient une source de problèmes constant pour leur entourage.
Cela souligne un manque de connaissances de la part de la société sud-coréenne, dont la plupart des citoyens n’ont jamais côtoyé de personnes avec un TSA. Leur vision serait alors principalement impactée par des séries télévisées ou des films.
L’impact de la religion et des croyances diverses
Dans sa thèse, Kim Yoo Jin explique également l’impact de la religion sur la vision de l’autisme en Corée du Sud. En effet, le pays est fortement influencé par le bouddhisme. Or, selon cette religion, la façon dont naît un enfant serait le résultat de ses précédentes vies. Ainsi, les maladies ou handicaps seraient une sorte de punition pour les péchés de ses vies passées.
Une autre fausse idée répandue dans le pays impliquerait qu’un parent ou l’environnement serait le facteur principal de l’autisme chez un enfant. Il est aussi dit que le TSA serait transmis par la mère lors de la grossesse.
Depuis récemment, en France on met plutôt en garde contre ce type de réflexions. Sur le site Autisme Info Service, il est d’ailleurs expliqué que « les caractéristiques psychologiques des parents ne sont pas responsables de l’autisme de l’enfant. [Et qu’il ne faut pas chercher] un événement traumatisant ou un comportement qui aurait pu le déclencher ».
Ces éléments n’excusent bien évidemment rien, mais peuvent expliquer en partie pourquoi l’autisme est encore peu reconnu en Corée du Sud.
Un harcèlement scolaire fort qui cible les personnes autistes
Le harcèlement scolaire est un réel problème sociétal en République de Corée. Il l’est encore plus pour les enfants différents qui sont considérés comme des cibles faciles. C’est ce qu’explique le Professeur Yoon – lui-même autiste – au New York Times : « on peut facilement partir du principe que les enfants autistes se font tous harceler à l’école ».
Une autre étude publiée en mars 2024 dans Frontiers in Psychiatry interroge directement des individus désignés comme autistes. Faisant appel à quatorze participants, elle a permis de mettre en avant une exclusion sélective : tous ont été harcelés à l’école, qu’il s’agisse de violence verbale et/ou physique. Pour la grande majorité, ils se sont sentis mis à part, ne pouvant s’intégrer à un groupe social.
Ils révèlent également avoir été désignés comme étant « faibles d’esprit, malades et handicapés » par leurs camarades de classe. Un argument qui a servi d’excuse à leur harcèlement. L’insulte revenant le plus souvent étant « tu n’es pas comme nous ».
Un système éducatif inadapté au spectre autistique
Des écoles spécialisées peu nombreuses
En réalité, c’est tout le système scolaire coréen qu’il faudrait ajuster afin de protéger ces enfants. Car pour certains, la scolarité nécessite des aménagements spécifiques (des repères visuels, loin de stimuli perturbateurs, proche du professeur, etc). Bref, si un élève avec un TSA peut tout à fait se rendre dans un établissement classique, il lui faut toutefois un environnement personnalisé. Or, en Corée du Sud, c’est rarement le cas. Il faut ajouter à cela l’inaction de l’administration scolaire en cas de harcèlement moral et/ou physique.
En effet, ce pays compte très peu d’écoles offrant de bonnes conditions d’accueil aux élèves autistes. Selon l’agence de presse Yonhap News, il existerait un écart important entre le nombre d’établissements scolaires spécialisés et le nombre croissant d’élèves ayant besoin d’une éducation particulière.
En prenant en compte tous les niveaux scolaires (de la maternelle au collège), le nombre d’élèves handicapés serait passé de 58 362 en 2005 à 79 711 en 2010. Or, on comptait 142 écoles spécialisées en 2005 contre 155 en 2010. Une augmentation certes, mais insuffisante en comparaison de celles d’élèves ayant besoin de ces institutions.
Combattre l’opposition des communautés locales
Si le gouvernement sud-coréen semble prêt à faire des efforts, il faudrait toutefois surmonter un obstacle : celui de l’opposition des communautés locales. Cela met en avant le syndrome du Not In My Backyard (que l’on peut traduire par « pas près de chez moi »).
Le site de ressources de géographie pour les enseignants Géofluences en donne une définition simple. Cette expression « désigne l’attitude qui consiste à approuver un projet pourvu qu’il se fasse ailleurs, ou à refuser un projet à proximité de son lieu de résidence ». Le handicap en règle générale – incluant l’autisme – étant mal vu en Corée du Sud, la construction d’établissements destinés à accueillir ces personnes est dès lors compliquée.
Une discrimination illégale, mais bien présente
Bien qu’illégale, la discrimination envers les individus handicapés – incluant l’autisme – reste persistante dans ce pays. Selon la National Human Rights Commission (ou Commission Nationale des Droits de l’Homme), être reconnu comme personne autiste serait souvent un véritable défi. En effet, ils se verraient plus régulièrement refuser des opportunités professionnelles ou des contrats d’assurance. Ils seraient aussi empêchées de passer des examens scolaires en compagnie de leurs camarades.
De ce fait, Kim Yoo Jin précise dans sa thèse que les familles sud-coréennes d’enfants autistes préfèrent s’expatrier en Europe ou en Amérique du Nord. En effet, ces pays sont plus à même d’offrir une éducation et un suivi spécialisés.
Un diagnostic encore compliqué en Corée du Sud
Ne pas se faire diagnostiquer pour éviter la stigmatisation
L’environnement scolaire peu adapté, le harcèlement accru et la pression sociale compliquent la mise en place d’un diagnostic. En effet, les personnes autistes veulent surtout éviter la stigmatisation. Le simple fait d’effectuer les démarches reste encore rare, même si le dépistage est possible dès l’âge de trois ans (comme aux États-Unis ou en Angleterre).
Autre exemple : il aura fallu attendre 2011 pour voir apparaître une étude fondée sur un échantillon représentatif de l’ensemble de la population infantile scolarisée d’un pays. Elle aura permis de récolter des statistiques plus réalistes sur le nombre de personnes avec TSA en Corée du Sud (1 enfant sur 38 contre 1 enfant 110 aux États-Unis)
Cette étude a notamment prouvé que « l’autisme est sous-diagnostiqué et qu’une détection rigoureuse ainsi que des études portant sur de larges échantillons de population pourraient être nécessaires pour obtenir des estimations plus exactes de la fréquence de ce trouble du développement » explique Geraldine Dawson. Cette représentante de l’organisation Autism Speaks a notamment financé une partie de cette recherche.
Attention : Autism Speak est une organisation controversée, K.Owls ne partage pas ses idées. Néanmoins, cette étude a eu un impact dans les recherches sur l’autisme, il paraissait donc important d’en parler.
Des avancées technologiques pour faciliter la reconnaissance de l’autisme en Corée du Sud
Selon Kim Young Shin – du Centre de recherche sur l’enfant de l’Université de Yale – « des recherches […] révèlent qu’une partie de l’accroissement du nombre de cas d’autisme semble être attribuable à une plus grande prise de conscience de ce syndrome dans le public ainsi qu’à l’élargissement des critères de diagnostic ».
Pour faciliter ce diagnostic, des scientifiques sud-coréens étudient des solutions. C’est dans ce contexte que des chercheurs de la faculté de médecine de l’université Yonsei auraient mis au point un nouveau système. Il permettrait de reconnaître l’autisme chez l’enfant et d’estimer la sévérité des symptômes en utilisant des photos des yeux du patient. Selon un article publié dans JAMA Network Open, une IA est programmée afin d’analyser des photos de rétines. Si l’algorithme obtient 100 % de précision lors du diagnostic du trouble en lui-même, il n’est pas encore totalement au point pour déterminer la sévérité des signes.
L’autisme idéalisé par la télévision ?
Des K-dramas qui aident à la sensibilisation
L’autisme a été peu évoqué dans les célèbres séries coréennes. Néanmoins, des succès mondiaux comme Extraordinary Attorney Woo ou encore, It’s Okay To Be Not Okay ont permis de mettre ce trouble en avant.
C’est le K-drama Good Doctor – sorti en 2013 – qui a été le premier à proposer un personnage principal atteint d’autisme. Son succès a été tel qu’une version américaine est encore en diffusion ! On y suit un jeune médecin ayant la capacité émotionnelle d’un enfant de 10 ans, mais possédant des compétences exceptionnelles en médecine.
Puis, c’est en 2022 qu’est révélé Extraordinary Attorney Woo. Pendant 16 épisodes, nous suivons une jeune avocate autiste qui comprend mal les normes sociales, mais qui détient des connaissances juridiques incroyables.
Ces deux personnages ont ce que l’on appelle le Syndrome du Savant. Ils sont ainsi dépeints comme des génies. Une représentation erronée puisque tous les autistes ne le sont pas forcément ! Cela pourrait signifier qu’en Corée du Sud, les personnes ayant un TSA ne seraient acceptées que si elles ont une plus-value pour la société, si elles représentent un atout.
C’est le personnage de Moon Sang Tae dans le drama It’s Okay To Be Not Okay qui vient changer la donne. En effet, il offre une représentation plus réaliste des personnes autistes. Il s’éloigne de cette vision du surdoué en mettant en lumière une sensibilité portée par les arts plutôt que par les sciences.
Mais des K-dramas peu représentatifs de la réalité
Vous l’aurez compris, ces séries télévisées sont loin d’être représentatives de l’autisme. Que ce soit la condition en elle-même ou de son traitement par la société (au travail ou en famille, par exemple).
Un article de Claire Lee pour handicap.fr a pu interroger certaines familles sud-coréennes ayant un membre autiste. Celles-ci pensent ainsi que le K-drama Extraordinary Attorney Woo ne serait que « pure « fantaisie » et considèrent que son personnage n’est pas crédible ».
Surtout, l’héroïne ne représenterait qu’une infime partie des troubles autistiques. Toujours selon Claire Lee, « les gens ne reconnaissent pas du tout les formes légères d’autisme », donnant ainsi « l’impression d’être devenue invisible ». La société considère alors ces personnes comme étant simplement étranges, bizarres et ayant souvent des difficultés à s’intégrer.
Néanmoins, ces séries coréennes permettent de mettre en avant le Trouble du spectre de l’autisme, de le faire connaître au plus grand nombre et d’ouvrir la discussion. Son Da Eun explique que « grâce à cette série, on a pu parler de l’autisme, apprendre et faire découvrir ce trouble à plus de monde ». Pour The New York Times, la série Extraordinary Attorney Woo a eu le mérite de briser un tabou grâce à sa popularité : celui de parler publiquement de cette condition.
Au-delà d’un simple trouble, cette différence pose un véritable problème de société en République de Corée. Les mauvais traitements commencent dès l’enfance, avec du harcèlement et un système scolaire peu adapté. Puis, s’ensuit une collectivité excluante qui ne permet pas aux individus autistes de trouver leur place. Cela n’encourage pas à se faire diagnostiquer.
Ainsi, sans reconnaissance officielle, ces personnes ne sont pas considérées comme autistes, faisant ainsi baisser les chiffres. Si le gouvernement sud-coréen semble vouloir faire changer les choses, il va falloir encore de nombreuses années afin d’obtenir de réels changements au cœur de la société pour les personnes autistes.
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Traduction anglais > français : K.Owls
Sources : Magazin EPJT | handicap.fr | Le Figaro | Futura Sciences | Brigham Young Scholars Archive | The New York Times | Geofluences | Frontiers in Psychiatry | Psychiatry Investigation | Autisme Info Service (1) (2) | Ministère du travail de la santé et des solidarités | Autisme123 | Autisme France (1) (2)
Article de Cindy Lapaille.


