A la fin des années 1970, la Corée du Nord a enlevé des centaines de citoyens sud-coréens et japonais. L’auteur français Eric Faye s’est appuyé sur ces événements méconnus pour écrire Éclipses japonaises.
Eric Faye, un auteur lauréat de l’Académie française
Eric Faye est un romancier, nouvelliste et essayiste français né en 1963, qui débute sa carrière avec la nouvelle Le Général Solitude en 1992. Ses genres de prédilection sont le fantastique, l’absurde, l’uchronie, l’anticipation et le surnaturel.

L’oeuvre d’Eric Faye se consacre également à ses voyages en Asie et plus particulièrement au Japon. En 2010, il reçoit le grand prix du roman de l’Académie française pour Nagasaki, qui est traduit dans de nombreuses langues, adapté en roman graphique et au théâtre. En 2012, Eric Faye est lauréat de la Villa Kujoyama à Kyôto. Cette période lui inspire Éclipses japonaises, récompensé en 2016 du prix roman français par la librairie Honoré.
De quoi, et surtout de qui, parle Éclipses japonaises ?
Éclipses japonaises est un roman découpé en trois parties qui suivent une espionne nord-coréenne, quatre personnes retenues en Corée du Nord et l’enquête d’un journaliste japonais, des années 1960 à 2012.
Parmi les victimes de ces enlèvements : un soldat américain stationné dans la zone démilitarisée, une collégienne rentrant d’un cours de badminton, un archéologue, une future infirmière et sa mère. Ces victimes, « cachées par les dieux », doivent refaire leur vie en Corée du Nord et oublier tout ce qui les rattache à leur pays d’origine, qui semble les avoir oubliées.
Ce n’est qu’en 1987, avec l’explosion d’un vol de la Korean Air et l’arrestation d’une terroriste, que ces disparus refont surface…

Mon avis sur Éclipses japonaises
Tout d’abord, j’ai apprécié les points de vue choisis par l’auteur et la manière dont il les utilise. On commence et on conclut le roman avec l’espionne nord-coréenne, qui nous plonge dans le récit des témoignages des victimes, ouvrant une « parenthèse » (géographique et dans leur vie), désignée par l’auteur de « face cachée », d’« éclipse ». La transition entre chaque chapitre et changement de perspective se fait de manière naturelle et logique, à la fois sur le plan thématique et chronologique, nous permettant de comprendre comment (sur)vivent les personnes enlevées. On se rend alors compte que les victimes des enlèvements et l’espionne partagent un point commun : l’obligation de mettre leur vie au service du régime nord-coréen.
« Ma vie n’est plus ma vie, elle appartient à la Nation. »
Eric Faye, Éclipses japonaises, page 24
Eric Faye est un auteur talentueux, et cela se ressent au-delà de son style. Dans tout le récit, il joue sur la frontière entre la réalité, les non-dits et la fiction. Par exemple, les Japonais retenus en Corée du Nord n’osent pas expliquer à leurs enfants d’où ils viennent. C’est en outre par la fiction, et notamment par leur participation forcée à des films de propagande, qu’ils permettront au reste du monde de retrouver leur trace, de rappeler la dure vérité.
« Ses parents étaient tombés des nues en découvrant que leur fils était toujours de ce monde, mais comme dans l’au-delà : de l’autre côté de cet énorme glacis maritime qui séparait deux civilisations. »
Eric Faye, Éclipses japonaises, page 143
Le lecteur se retrouve face à un récit qui ne marque volontairement pas de délimitation claire entre la réalité historique et l’imagination de l’auteur. Bien qu’Eric Faye utilise des noms tirés de son imagination pour ses protagonistes, les grandes lignes de leurs parcours personnels correspondent à ceux des véritables personnes impliquées, à tel point qu’il est facile de faire la correspondance : Sae Jin est Kim Hyun Hee, Naoko est Megumi…
Éclipses japonaises laisse des questions en suspens, ce qui fait paradoxalement sa qualité. Comme nous avons le point de vue des victimes, de nombreuses informations nous restent inconnues : combien de personnes ont été enlevées ? Qu’est-il arrivé à Naoko ? Certaines ombres subsistent et même si Eric Faye aurait pu inventer des réponses, il ne le fait pas. Il nous rappelle ainsi que tout cela est réel et que, comme les parents de Naoko et de Megumi, il faut accepter de vivre en sachant que certaines questions ne trouveront jamais leurs réponses.
Conclusion
Je vous recommande vivement Éclipses japonaises. Bien qu’il s’agisse d’une fiction, ce roman permet de mieux connaître des faits méconnus tout en abordant la difficulté de perdre des proches.
Où trouver Éclipses japonaises ?
Eric Faye, Éclipses japonaises, éditions du Seuil, 240 pages, 2016 (ISBN : 9782021318494).
Un extrait est accessible gratuitement en ligne.
Source image : Points

