Cette semaine, je vous parle de A Bittersweet Life de Kim Jee Woon (I Saw the Devil), assurément le premier film coréen dont je suis littéralement tombé amoureux. Celui qui m’a donné l’envie de creuser, de comprendre les singularités et les contrastes du cinéma coréen.
Informations
- Titre original : 달콤한 인생
- Titre anglais : A Bittersweet Life
- Pays : Corée du Sud
- Réalisation : Kim Jee Woon
- Scénario : Kim Jee Woon
- Date de sortie : 2005
- Genres : néo-noir, action, drame
- Durée : 2 h 00
- Disponibilité : Il est facile de se procurer le DVD, la société de production et de diffusion The Jokers Films le propose en version restaurée sur son site. Vous avez également la possibilité de trouver le DVD dans les enseignes spécialisées en produits culturels.
Présentation de A Bittersweet Life
Kim Jee Woon fait partie de ces réalisateurs de la nouvelle vague coréenne dont il est difficile de définir le genre, tant il joue avec les codes et la variété des genres emblématiques du cinéma. Pour son quatrième long-métrage, sélection officielle du Festival de Cannes 2005, il nous livre une œuvre onirique et violente, qui s’acquitte des conventions et des clichés des films de genre classiques.
Synopsis
Un chef de gang soupçonne sa petite amie d’avoir une liaison avec un autre homme. Il demande à son bras droit, Sun Woo, de la suivre, avec l’ordre de les tuer tous les deux s’il les surprend ensemble. Épris de la jeune maîtresse de son patron, Sun Woo refuse de suivre les directives et subit les conséquences de son insubordination. S’ensuit un cycle de vengeance en réaction vitale à cette offense.
A Bittersweet Life : casting & bande-annonce
Le mélange des genres comme singularité
Souvent présenté comme un polar, le film mélange habilement les codes du film noir, du cinéma d’action hongkongais et du mélodrame qui reste associé aux racines coréennes. Développé dans les années 1950-1960, le mélodrame coréen avait la particularité d’être un cinéma fait de tristesse et de souffrance qui mettait en scène des personnages sur lesquels étaient déversés tous les malheurs possibles. Bien qu’ayant subi une évolution inhérente aux changements de la société coréenne, le mélodrame classique perdure et se retrouve dans A Bittersweet Life, et plus globalement dans presque tous les films de la nouvelle vague sous des formes diverses et plus subtiles.
A Bittersweet Life détonne également par l’humour burlesque si cher à Kim Jee Woon. Un humour qui pourrait sembler inconvenant dans un film de gangster mais qui s’avère opportun dès lors qu’il est maîtrisé. Kim Jee Woon se moque bien des conventions inhérentes à un genre et s’en absout en insérant des respirations poétiques et oniriques au centre de scènes violentes.
Le film va, jusque dans son titre, marier les contrastes. Nous passons ainsi de la violence au romantisme, du rêve au cauchemar, de la mort à la résurrection, du grotesque à un réalisme mélancolique de la condition sociale.
Au-delà d’être magnifique, la musique joue également un rôle fondamental dans cette volonté de contre-pied, la recherche de Kim Jee Woon étant la dissonance entre ce que nous voyons à l’écran et ce que nous entendons. Cette confrontation d’éléments opposés permet de représenter les émotions d’une manière plus originale.
L’écriture du personnage de Sun Woo
L’une des grandes forces du film réside selon moi dans l’écriture du personnage de Sun Woo, interprété par Lee Byung Hun. Bien qu’il bénéficie déjà d’une belle renommée, notamment pour son rôle dans Joint Security Area de Park Chan Wook, Lee Byung Hun voit sa carrière exploser grâce à ce rôle qui nous rappelle Alain Delon dans Le Samouraï de Jean-Pierre Melville, source d’inspiration revendiquée par Kim Jee Woon.


Le personnage de Sun Woo répond à cette particularité des films coréens de mettre en scène des individus vengeurs au statut d’anti-héros, prérequis nécessaire à l’empathie envers un protagoniste dont on peut se surprendre à partager, ou du moins à comprendre l’idée qu’un profond traumatisme puisse conduire à des représailles et au désir de vengeance personnelle. En effet, ici le personnage de Sun Woo n’est absolument pas concerné par une cause universelle, ce qui l’éloigne du statut de « héros ».
L’identification s’accentue grâce à un panel de personnages dont nous nous sentons proches et qui nous font écho. Dans le cas de A Bittersweet Life, il s’agit de l’homme solitaire rêvant d’une autre vie, qui à défaut d’amour se dévoue à son travail et à sa seule famille, le gang.
Contrairement à d’autres films coréens où la vengeance transforme le sujet en démon, ici c’est l’amour envers la concubine de son patron qui fait changer Sun Woo. La vengeance le ramène vers l’homme violent qu’il était avant d’éprouver des sentiments. De par son appartenance à la pègre, Sun Woo connaît le mal en lui, c’est pourquoi il éprouve beaucoup moins de souffrance à se transformer en bourreau, la violence fait partie de ce qu’il est, il ne s’agit en aucun cas de la découverte soudaine d’une part sombre encore inconnue.
Sun Woo est un personnage qui contraste avec le monde qui l’entoure, l’intégrité dont il fait preuve ne peut trouver résonance dans un milieu mafieux, ce qui le conduit à une solitude certaine, et justifie en partie la maladresse dont il fait preuve dans ses rapports sociaux.
Bien au-delà de la vengeance
Un des éléments les plus touchants est le voyage introspectif comme fil conducteur du récit. Nous découvrons à travers Sun Woo un personnage qui semble ne jamais se remettre en question, ancré dans le déni, s’interrogeant sur les raisons de cette descente aux enfers. Sun Woo cherche ces raisons ailleurs alors qu’elles découlent de ses propres actions. En poursuivant sa vengeance, Sun Woo réalise que son vrai problème est en lui-même. Sa quête de vengeance est finalement l’instrument de ce processus d’éveil de sa personne, un outil pour comprendre la vérité sur lui-même.
La thématique de la vengeance est récurrente dans le cinéma coréen et sert de terreau au développement de beaucoup d’autres thèmes. Plus qu’un « simple » film de vengeance, A Bittersweet Life traite avant tout d’amour impossible et de réflexions introspectives dans un univers qui laisse peu de place aux sentiments et à l’intégrité.
À ce propos, Kim Jee Woon déclarait que la genèse de son scénario découlait de sa volonté de parler d’amour, de l’amour inexprimé, de l’amour qui regarde et souffre en silence.
Comme dans tous les films où la loi du Talion est prônée, on dénigre ici la valeur de la justice pour lui préférer une vengeance pourtant moralement condamnable. La souffrance vécue ne pouvant être mesurée par le système judiciaire, les personnages revendiquent une position de légitimité et un droit à répliquer à l’offense subie. Face à cette justice anarchique, le vengeur se met lui-même en marge d’une société dont il considère le système juridique comme défaillant.
Kim Jee Woon choisit également d’aborder les ravages de la modernité qui conduit à la mise à l’écart d’une partie de la population. Ici, le personnage principal semble tout avoir : argent, respect du clan… Il vit néanmoins seul dans un appartement, en proie à un vide existentiel qui trouve refuge dans le travail mais qui ne sera comblé qu’avec l’apparition de sentiments amoureux pour la première fois de son existence morose.


Vous avez pu le constater à travers quelques clichés extraits du film, Kim Jee Woon adopte là aussi un contraste dans le choix des couleurs dominantes : blanc, noir et rouge. Chaque couleur représente une ambiance différente et sert l’histoire à travers ces teintes. Ces combinaisons de couleurs soulignent la fusion de différents concepts symboliques. Ainsi, le noir pourrait évoquer la faute et l’austérité, le blanc l’intégrité dont fait preuve Sun Woo, enfin le rouge pour la colère, l’amour et le danger inhérent au milieu dans lequel évoluent les personnages.
Conclusion
Voir un film de Kim Jee Woon pourrait se traduire par 명암 (clair-obscur). À l’instar du reste de sa filmographie, A Bittersweet Life ne se cantonne pas à un genre spécifique. Visuellement éblouissant, violent et poétique, il fait valser nos habitudes pour nous livrer une œuvre emplie de contrastes qui se marient remarquablement.
Sources : YouTube | Sens Critique | IMDb








