Sorti en format poche en 2023, Deux Coréennes. Souvenirs du pays d’où l’on ne peut s’échapper, est un témoignage sur la vie en Corée du Nord qui m’a fortement touchée. Mais ce livre, raconté par une Nord-Coréenne, Jihyun Park, et écrit par une Sud-Coréenne, Seh-Lynn, a aussi été l’occasion de me questionner sur l’identité coréenne.
Deux Coréennes, un roman à deux voix
Deux Coréennes est le fruit d’une collaboration entre deux Coréennes : Jihyun Park et Seh-Lynn.
La première est nord-coréenne. Après avoir fui la Corée du Nord et avoir demandé l’asile politique au Royaume-Uni, elle s’est engagée en tant qu’activiste pour dénoncer le régime nord-coréen. La seconde est sud-coréenne. Fille d’un diplomate, elle a grandi en Corée, en France et en Afrique. Elle est diplômée de la Columbia Business School et de l’Université Paris-Sorbonne en lettres modernes.
Jihyun Park et Seh-Lynn se sont rencontrées au Royaume-Uni, lorsque Jihyun Park était interviewée pour une association et que Seh-Lynn lui servait d’interprète. De leur rencontre est née une certaine complicité, une compréhension mutuelle, qui a donné jour à Deux Coréennes.


Résumé de Deux Coréennes

Contrairement à ce que sous-entend la quatrième de couverture du livre, Deux Coréennes n’est pas un récit d’évasion, mais surtout un témoignage de la vie en Corée du Nord. Une vie quotidienne marquée par la famine, l’influence du parti du travail, la peur constante de la délation et l’omniprésence de Kim Il Sung puis Kim Jong Il.
Seh-Lynn y relate la vie de Jihyun en Corée du Nord, de son enfance heureuse à sa vie d’adulte désillusionnée, avant qu’elle ne fuit en Chine. Seh-Lynn, de son côté, se reconnaît en Jihyun et en apprend davantage sur son identité ainsi que sur son pays, la Corée.
Mon avis sur Deux Coréennes
Une Nord-Coréenne au destin brisé mais qui reste forte
Lorsque j’ai lu le résumé, j’ai cru que Deux Coréennes s’attarderait sur la fuite en Chine de Jihyun. Pas du tout ! Jihyun y parle principalement de sa vie en Corée du Nord. Le livre y gagne en intérêt : la manière dont le régime nord-coréen est dénoncé à travers le récit de son quotidien est sans aucun doute la force de Deux Coréennes.
L’autrice nous fait comprendre l’influence du régime sur les Nord-Coréens : en espérant améliorer son propre sort, chacun applique les directives, en connaissance de leurs conséquences. Mais le récit nous fait comprendre que malgré tous ses mérites, le destin d’un Nord-Coréen est toujours déterminé par sa classe sociale, décidée par le régime en fonction de sa famille.
J’ai beaucoup apprécié la manière dont Jihyun raconte dans un premier temps ses souvenirs avec ses yeux d’enfant qui cherche simplement à respecter les règles. Je me suis ensuite surprise à la soutenir lorsqu’elle est devenue adulte, en me disant que j’aurais fait comme elle pour survivre. Jihyun s’affirme comme une femme forte, qui surmonte d’innombrables obstacles en Corée du Nord, puis en Chine. En cela, j’ai remarqué un parallèle intéressant : si Jihyun a honte de sa mère qui est d’une classe sociale inférieure, c’est pourtant grâce à la débrouillardise de cette dernière qu’elle survit. En plus de montrer qu’être fidèle au parti n’est pas le meilleur moyen de survivre en Corée du Nord, ce paradoxe illustre également les tensions traversées par Jihyun en tant que nord-coréenne.
Une société hiérarchisée par le statut social qui, en même temps, se veut « pays du miracle socialiste » : quelle duperie quand j’y pense aujourd’hui !
Deux Coréennes, page 61
L’identité coréenne dans Deux Coréennes
J’aimerais me pencher sur la place accordée à l’identité coréenne dans Deux Coréennes, mise en exergue par la collaboration entre Jihyun Park et Seh-Lynn. Avant de commencer le roman, je m’attendais à lire le récit de deux Nord-Coréennes ayant fui ensemble, peut-être des amies ou des sœurs. Le fait que « Coréennes » désigne en réalité une Nord-Coréenne et une Sud-Coréenne en dit fort sur ce que ressentent les Coréens.
Ce récit nous rappelle que la Corée a été divisée sans que le peuple coréen n’ait pu décider de son sort. Si la géopolitique a fait que les deux côtés de la péninsule soient devenus ennemis, ils partagent en réalité la même culture. À plusieurs reprises, Jihyun et Seh-Lynn se comprennent sans parler, sans expliciter ce qu’elles pensent, car elles ont toutes les deux ce han. Cette impression est renforcée par plusieurs passages, lorsqu’on se rend compte que certaines scènes pourraient aussi bien se passer dans le Nord que dans le Sud, les deux pays ayant traversé des crises économiques, connu des périodes autoritaires et la propagande.
On réalise alors que le fait que Seh-Lynn soit la porte-parole de Jihyun lui permet en quelque sorte de dépasser ses préjugés sur les Nord-Coréens. Et en nous transmettant ce récit, Seh-Lynn souhaite que nous, lecteurs francophones, en fassions de même.
« Ne crache pas sur ton propre visage », dit le proverbe coréen. Coréen du Nord, Coréen du Sud, nous sommes tous coréens avant tout.
Deux Coréennes, page 12
Où trouver Deux Coréennes ?
Jihyun Park et Seh-Lynn, Deux Coréennes. Souvenirs du pays d’où l’on ne peut s’échapper, Editions Buchet-Chastel, 264 pages, 2021 (ISBN : 2283032768)
Un extrait de l’ouvrage est disponible gratuitement en ligne sur le site des éditions Buchet-Chastel.
Source image : Editions Buchet-Chastel

