Depuis janvier 2025, Juliette Clémentin, diplômée de l’université Yonsei et boursière du programme GKS, publie Us, the Solarians (우리 태양계인 이야기), un webtoon de science-fiction alliant surréalisme et humour, aux couleurs vives et à l’esthétique cartoonesque. L’histoire suit Julling, une extraterrestre venue sur Terre pour ses études, dans une aventure inspirée de l’expérience d’expatriée de son autrice en Corée. Dans cet entretien, Juliette nous parle de son parcours, de ses sources d’inspiration et des coulisses de la création de son webtoon.
Sommaire
Page 1 : Découverte de la Corée et expérience étudiante à Séoul
Page 2 : Us, the Solarians et avenir en Corée
Découverte de la Corée
Depuis quand t’intéresses-tu à la Corée et pourquoi ?
J’ai commencé à m’intéresser à la Corée à 12 ans, d’abord à la Corée du Nord, qui était le premier état totalitaire dont j’entendais parler. En parallèle, j’aimais les mangas et en écoutant de la musique japonaise sur YouTube, je suis tombée sur une version chinoise d’une chanson de Super Junior. Intriguée, j’ai découvert qu’elle était en coréen, ce qui m’a menée à écouter Super Junior et Big Bang. En regardant des dramas japonais, j’ai fini par découvrir les dramas coréens. À 14 ans, j’ai voulu apprendre le coréen, mais trouver une école a été difficile. J’ai fini par en intégrer une en parallèle du lycée. Je regardais aussi des dramas avec des sous-titres coréens et notais le vocabulaire inconnu. Petit à petit, je me suis immergée dans la télévision coréenne. J’ai aussi énormément appris grâce au rap coréen, notamment avec l’émission Show Me the Money, d’abord en suivant les sous-titres anglais, puis en comprenant sans aide grâce à mon niveau intermédiaire. Le débit rapide et le vocabulaire varié du rap m’ont beaucoup aidée à progresser, même si les paroles étaient parfois crues.
Tu as fait ta licence à Sciences Po Paris, une école spécialisée dans les études politiques. Pourquoi ce choix d’études ?
Adolescente, je voulais faire de la politique car je pensais que c’était le meilleur moyen de faire le bien et de rendre le monde meilleur. Mais je me suis vite rendue compte que ce n’était pas réaliste. J’ai quand même décidé d’aller à Sciences Po, car c’était un bon compromis qui me permettait d’acquérir une grande culture générale, ce qui est nécessaire pour écrire des histoires. Aussi, je suis allée au campus du Havre, spécialisé dans l’Asie, parce que je voulais améliorer mon niveau en coréen. Cependant, cela a été un peu une douche froide, car il n’y avait pas de cours de niveau avancé sur le campus. C’est grâce à notre promotion, composée de « koreaboo » de la première heure, qu’une classe de niveau B1 a été mise en place. Plusieurs d’entre nous avaient déjà un bon niveau sans être allées en Corée. C’est à ce moment-là que le campus du Havre a dû s’adapter à l’essor de la hallyu.
Tu avais donc déjà pour projet d’écrire des histoires ?
A 12 ans, j’ai découvert One Piece, qui a été une révélation pour moi. J’empruntais les tomes chaque semaine au CDI, puis je les ai achetés. Je les relisais sans cesse. Cette série a eu un impact énorme sur moi, notamment grâce à ses messages, comme poursuivre ses rêves et ne jamais abandonner. C’est à ce moment-là que je me suis dit que je voulais écrire des histoires, que c’était ce que je voulais faire de ma vie. C’était une véritable vocation.
Expérience étudiante en Corée
Tu es arrivée en Corée pendant la COVID. Comment as-tu vécu ce moment ?
Pendant la COVID, c’était une expérience spéciale, mais j’étais consciente que la situation était unique. Il était difficile de se faire des amis, car il n’y avait aucun endroit public où je pouvais rencontrer des gens. Cela a aussi retardé mon choc culturel. J’ai voulu rester plus longtemps pour découvrir la Corée dans une situation normale. J’ai été étonnée de voir à quel point la société coréenne est genrée. Les filles et les garçons ont des centres d’intérêt beaucoup plus distincts qu’en France. Ici, les filles aiment aller au café et parler de maquillage, tandis que les garçons adorent boire. Les groupes d’amis sont aussi très genrés. Un autre choc culturel a été la nécessité de faire attention lorsqu’on aborde un sujet sensible, comme la politique. Si tu sens que la personne a un avis opposé au tien, tu arrêtes la conversation, alors qu’en France, le débat est encouragé.
Pendant tes études en Corée, tu as fait un stage à PSCORE, une organisation qui soutient les réfugiés nord-coréens. Peux-tu nous parler de cette expérience ?
C’était un stage non rémunéré. PSCORE n’était pas ma première option, mais en raison de la COVID, il n’y avait pas beaucoup d’opportunités. PSCORE est une organisation qui a besoin de bénévoles et tout le monde peut y faire un stage. Mon expérience a été assez mitigée, car l’organisation manque de moyens et la gestion n’est pas optimale. La plupart des bénévoles ne restent que trois mois, car le seul employé est le directeur. Il n’y a donc pas de projets à long terme et les rapports de recherche sont souvent rédigés par plusieurs personnes qui se succèdent. Parfois, j’avais aussi l’impression que le directeur ne faisait pas d’efforts. Cependant, j’ai beaucoup appris en gérant les réseaux sociaux, et j’ai acquis de nouvelles connaissances sur la Corée du Nord en vulgarisant des informations. Au final, je suis contente de n’être restée que trois mois, car le manque d’organisation était vraiment frustrant.
Dans le même temps, tu as suivi des cours de coréen offerts par le gouvernement coréen.
Ces cours sont gratuits pour les détenteurs d’un visa en Corée du Sud et font partie du parcours d’intégration menant à la naturalisation. Beaucoup de femmes au foyer étrangères suivent les cours de niveau débutant. Pour ma part, je suivais les cours de niveau 5, qui sont des cours civiques en coréen, où j’ai appris les valeurs constitutionnelles, la politique, la géographie… Le test final permet de postuler à la résidence permanente. Comme je ne remplissais pas les autres critères requis, cela ne me concernait pas à l’époque. Je ne le regrette pas, car mon objectif principal était d’en apprendre davantage sur la Corée. Il existe également un niveau 6, à l’issue duquel on peut être naturalisé coréen.
Tu as ensuite obtenu une bourse du gouvernement coréen (GKS) pour intégrer un master à l’université Yonsei. Peux-tu nous en dire plus ?
J’ai postulé à la bourse GKS alors que j’étais déjà en Corée, ce qui est différent de la plupart des candidats. J’ai suivi le University Track, qui n’est plus accessible aux étudiants français, et non pas le Embassy Track. En Corée, j’avais rencontré des étudiants originaires d’Indonésie et d’Ouzbékistan qui bénéficiaient de cette bourse. Après mon échange et mon stage, je ne voulais pas quitter la Corée. Or les études sont beaucoup plus chères qu’en France et mes parents n’étaient pas prêts à les financer. Cette bourse était alors la solution idéale. Une amie, qui avait obtenu une bourse GKS dans le cadre d’un échange universitaire, m’a aidée à préparer mon dossier. J’ai pris ma décision en février, alors que la date limite était fin mars. Je n’avais que deux mois pour tout préparer en Corée, alors que les documents à soumettre étaient en France. Grâce à l’aide de mes parents, mon dossier a pu être transmis à temps.
Quelle a été ton expérience en tant qu’étudiante française à l’université Yonsei ?
Mon arrivée dans le master a été un choc. Je pensais m’être inscrite dans un master anglophone, mais ce n’était pas le cas. Je n’avais pas été informée par le programme GKS et le site de l’université n’était pas clair. Finalement, j’ai découvert que les cours proposés étaient très différents de ceux que je pensais avoir, et qu’ils étaient en coréen. Le premier semestre a été compliqué. Comme le professeur s’appuyait sur son manuel de statistiques en coréen, je le traduisais le soir, notant les termes dans les marges. Aujourd’hui, je connais tout le vocabulaire des statistiques en coréen ! Heureusement, j’ai rencontré une autre étudiante du programme GKS, venue d’Égypte, qui s’était aussi trompée de master. On s’est beaucoup entraidées. Mais dans l’ensemble, c’était un peu comme marcher dans le brouillard.
Quelles différences as-tu ressenti avec les études en France ?
On ne peut pas dire non à un professeur, même en master, où on est censé être considérés comme des adultes et être capables de réflexion. Je me souviens d’une présentation que j’avais faite sur l’objectivité dans le journalisme lors de laquelle la professeure avait une autre opinion que moi et refusait tout débat. Il y a une hiérarchie entre les professeurs et les élèves, beaucoup plus forte qu’en France. J’ai aussi eu un directeur de thèse qui ne m’a pas du tout aidée et je me suis rendue compte que personne n’osait en parler car cela aurait été considéré comme un manque de respect envers un des anciens du département. En Corée, il faut vraiment comprendre ce que veulent dire les gens derrière leurs expressions respectueuses, il faut tout interpréter.
Après ton master, tu as demandé un visa F2 de résident. Comment l’as-tu obtenu ?
Le processus a été assez simple. Lorsque j’étais encore étudiante GKS, les responsables du programme m’ont demandé si je voulais postuler pour le visa F2, qui permet de résider trois ans en Corée, et j’ai accepté. Le programme nous recommande auprès de l’immigration, donc lorsque j’ai fait la demande officielle, tout s’est déroulé rapidement et sans problème administratif. Cependant, il y a plusieurs critères à remplir pour obtenir ce visa. Ce qui m’a permis de l’obtenir, c’est l’obtention du master, mon niveau TOPIK 5 et le fait que je sois française : la France ayant soutenu la Corée du Sud pendant la guerre de Corée, les français bénéficient de points supplémentaires pour ce type de visa. D’ailleurs, j’avais en partie postulé pour la bourse GKS parce que je savais que cela pouvait m’aider à obtenir le visa F2.

