Us, the Solarians
Tu écris actuellement un webtoon, Us, the Solarians. Qu’est-ce qui t’a poussée à délaisser les mangas au profit des webtoons ?
En réalité, je dessine des mangas sur mon temps libre depuis longtemps, et plus sérieusement depuis 2020. Ces cinq dernières années, j’ai réalisé au moins cinq mangas pour des concours internationaux. Même si je n’ai rien gagné, cela m’a permis de perfectionner mon dessin. Pendant mon master, j’ai créé Ultimate Trivia, un manga racontant l’histoire de personnes qui, après leur mort, jouent à des jeux pour décider s’ils iront au paradis ou en enfer. Je voulais faire des mangas après mes études mais j’ai compris qu’en Corée, les webtoons étaient plus populaires que les mangas. J’ai donc fini par me tourner vers le webtoon, qui représente l’avenir : il est beaucoup plus facile de lire un webtoon sur un téléphone qu’un manga, qui nécessite un écran plus large.
Us, the Solarians s’inspire de ton expérience. D’où t’es venue l’idée de la transposer dans un monde fictif avec des extraterrestres ?
J’ai commencé le webtoon Us, the Solarians en janvier 2025, mais l’idée est née il y a deux ans lors d’un voyage au Japon. En Corée, les étrangers sont appelés aliens, en référence au terme figurant sur leur carte de résidence (Alien Registration Card). A l’origine, alien signifie « migrant » en anglais, mais il est facile d’y associer l’image des extraterrestres, surtout pour ceux dont l’anglais n’est pas la langue maternelle. En coréen, les mots « alien » et « étranger » partagent la même racine lexicale [ndlr : 외, pour « extérieur »]. Parfois, lorsqu’ils s’adressent à des étrangers, on a vraiment l’impression que les coréens les perçoivent comme des créatures venues d’une autre planète. Ils posent des questions absurdes qui révèlent à quel point ils vivent dans une bulle. J’ai donc voulu exprimer ma frustration à travers une œuvre artistique, en utilisant la science-fiction pour raconter l’histoire d’aliens débarquant sur Terre et essayant de s’adapter à la vie humaine, avec une touche d’humour. D’ailleurs, plusieurs de mes amis étrangers se retrouvent dans mon webtoon, car nous avons tous vécu ce genre de situation.
Dans ton webtoon, tu abordes les côtés sombres de la Corée, avec les « Hongdae boys ». Est-ce que ce sont des choses auxquelles tu as été toi-même confrontée ?
Je pense que lorsqu’on est une femme étrangère dans la vingtaine en Corée, on finit par faire l’expérience des situations que je décris dans mon webtoon. J’ai bien sûr croisé des « Hongdae boys », mais j’ai toujours eu la présence d’esprit d’éviter ce type de relations. Par exemple, il existe des soirées d’échange linguistique qui ne sont en réalité qu’un prétexte pour faire boire des étrangères et embrasser celles qui sont les plus enivrées. J’ai moi-même vécu une situation de ce type : un homme a tenté de m’embrasser de force, mais j’ai eu le réflexe de le repousser immédiatement. Ce n’est que le lendemain matin que j’ai réalisé qu’il s’agissait d’une agression. Mais je pense à celles qui n’ont pas pu se défendre… Dans mon webtoon, à travers la scène où Julling embrasse Tommy, je voulais aussi montrer que cette dynamique est malsaine dans les deux sens. Beaucoup de filles viennent en Corée en idéalisant les hommes coréens, tandis que ces derniers, de leur côté, fétichisent souvent les étrangères.
Dans le chapitre « To change the world », tu abordes le sujet du harcèlement sexuel au travail. Est-ce un phénomène dont tu as été témoin ?
Je ne l’ai pas vécu personnellement, mais j’ai des amies qui ont subi du harcèlement sexiste au travail. Par exemple, une amie coréenne travaille depuis des années avec un supérieur qui lui a plusieurs fois demandé, de manière insistante, de sortir avec lui. À chaque fois, elle a dû trouver des excuses pour refuser, car si elle le dénonçait, c’est elle qui risquerait d’être renvoyée. Quand on est une femme étrangère en Corée, l’expérience est totalement différente de celle des hommes. Les hommes blancs sont mis sur un piédestal, alors que moi, en tant que femme blanche, j’ai souvent été fétichisée. Les femmes russes sont par exemple perçues comme des potentielles prostituées par les personnes âgées. Cependant, depuis la COVID, la situation s’est améliorée et les personnes âgées se préoccupent moins de nous dans l’espace public.
Ton webtoon est diffusé en anglais et en coréen. Est-ce que tu as pu échanger avec des coréens à propos de ton histoire ? Quels ont été les retours ?
J’ai eu pas mal de retours positifs [ndlr : les cinq premiers chapitres du webtoon ont une note moyenne de 9,7/10 sur le site Comic Naver]. Mes amis coréens m’ont dit que mon style de dessin était différent de ce qui se fait en Corée, mais que cela représentait plutôt une force qu’un problème. Beaucoup ont été intéressés par l’utilisation des couleurs. Récemment, j’ai eu l’occasion d’échanger avec une autrice professionnelle de webtoon de 37 ans, qui a plus d’expérience que moi. Elle m’a donné des conseils concrets pour améliorer mon style et mon dessin. Après, il y a évidemment la question du marché du webtoon, qui reste très conformiste. Je dois donc voir dans quelle mesure, en tant qu’étrangère, je peux imposer ma vision du monde et proposer un style artistique différent de ce qui se fait habituellement. Aujourd’hui, de nombreux auteurs cherchent à percer à l’international, notamment en anglais, car le marché coréen est très petit. Si ma carrière fonctionne, il est possible que je continue en anglais, voire en français.
Comptes-tu continuer ce webtoon encore longtemps ? As-tu déjà pensé à sa fin ?
Pour l’instant, je ne sais pas encore. Depuis cinq mois, je me prépare à postuler à une académie, un programme du gouvernement coréen qui finance des auteurs souhaitant améliorer leurs webtoons. C’est une superbe opportunité pour moi, mais je traverse des hauts et des bas, car leur administration ne sait pas si les étrangers peuvent être acceptés. La réponse varie constamment en fonction de mes interlocuteurs. La date limite pour postuler est le 14 avril, mais je ne sais toujours pas si je pourrai intégrer l’académie. Si j’y parviens, je mettrai mon webtoon en pause pour me concentrer sur les projets développés à l’académie.


Quel avenir en Corée ?
Avec la crise politique actuelle, comment évolue ta perception de la Corée ?
Ma perception de la Corée a été profondément marquée par l’affaire Yoon Suk Yeol et la tentative de coup d’Etat de décembre. La première semaine, je trouvais incroyable de voir les coréens descendre dans la rue pour manifester. On voyait à quel point la démocratie leur tenait à cœur, et j’en étais très fière. Mais par la suite, j’ai perdu espoir en constatant que de nombreuses personnes manifestaient aussi pour soutenir le président. Une fois, je suis passée devant un rassemblement où des personnes âgées, qui ne parlaient même pas anglais, agitaient des drapeaux américains en portant des casquettes « MAGA ». Cela fait maintenant trois semaines que l’on attend la décision de la Cour constitutionnelle pour savoir si Yoon sera officiellement destitué ou non. Or la Cour n’a pas destitué le Premier ministre, qui devrait donc reprendre le rôle de président par intérim. Si Yoon revient également au pouvoir, cela affectera profondément ma confiance en la démocratie coréenne. Il me semble impensable qu’il puisse revenir au pouvoir après une tentative de coup d’État !
Penses-tu passer ta vie professionnelle en Corée ou revenir en France ?
J’ai toujours su qu’il était difficile d’être étranger en Corée, mais je voulais rester pour briser les barrières existantes et faciliter la vie des futurs étrangers. Mais aujourd’hui, avec la crise politique, je suis plus indécise que jamais. Pour l’instant, je compte rester en Corée jusqu’à l’expiration de mon visa. Ensuite, je verrai si je peux facilement le renouveler ou non. C’est épuisant, car cela fait cinq ans que je consacre toute mon énergie à rester dans ce pays. J’en suis à un point où, si rester devient encore plus difficile, je partirai.
Aurais-tu des conseils à donner à ceux qui auraient envie de travailler en Corée ?
Il faut être bon à l’école. La Corée est un pays très « classiste » et « académiste ». J’ai eu des facilités avec mon visa parce que j’avais étudié à Sciences Po, une école classée parmi les 500 meilleures universités du monde, ce qui m’avait permis d’obtenir des points de visa supplémentaires. Il faut aussi avoir au minimum une licence pour accéder à un poste en tant qu’étranger en Corée. Sinon, il existe aussi des visas pour travailler comme main-d’œuvre dans des usines, qui sont beaucoup utilisés par les personnes d’Asie du Sud-Est. J’ai pu entendre des fans de la Corée dire qu’ils comptaient ouvrir une boulangerie ici, mais cela nécessite de grandes réserves financières pour obtenir un visa investisseur. Rester plus de trois mois sur le sol coréen est très difficile, et il faut donc connaître par cœur les particularités de chaque visa.
Remerciements
Un grand merci à Juliette pour le temps qu’elle nous a consacré pour cet entretien ! Si son expérience vous intrigue, vous pouvez suivre son actualité sur Instagram et lire Us, the Solarians en coréen sur Comic Naver ou en anglais sur Webtoons!
Entretien réalisé le 27 mars 2025 par visio.
Source images : Juliette Clémentin

