Alors qu’il faut aujourd’hui une dizaine d’heures d’avion pour rallier la France à la Corée du Sud, Véronique Eicher fait le récit biographique d’Ok-soun, sa mère, à qui il aura fallu vingt-cinq ans.
Une vie mue par le destin et une détermination sans faille qui l’a menée de Séoul à la Bourgogne, en passant par la Mandchourie, Busan et Chicago.
Résumé de Pureté de Jade
Après avoir mené des entretiens avec sa mère Ok-soun, littéralement « pureté de jade », Véronique Eicher se lance dans l’écriture du récit de sa vie, agrémenté de photographies et de réflexions personnelles. Elle relate ainsi son enfance en Mandchourie dans les années 1930, tiraillée entre une éducation chrétienne bourgeoise coréenne à la maison et japonaise sur les bancs de l’école, puis l’exode vers Séoul à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ensuite, alors que la guerre de Corée éclate et que la famille se réfugie à Busan, Ok-soun a la chance de pouvoir partir aux États-Unis avec son frère aîné par l’intermédiaire d’un ami de la famille pour poursuivre des études. Là-bas elle obtient son master et fait la connaissance de son futur mari et père de ses enfants, un Français, dernier rouage du destin à la mener vers la France.
Une vie aussi tourmentée que la Corée colonisée, puis séparée en deux, peut le laisser présager. Puis une vie d’exil aussi. Pourtant, bien plus qu’une biographie maternelle, Véronique Eicher livre une chronique familiale. Elle décrit longuement tous ses membres, en faisant une part belle à ses grands-parents qu’elle nomme comme à son habitude Halmeoni et Halabeoji. Mettre en mots un destin individuel qui a traversé le tumultueux XXème siècle apparaît comme une entreprise louable lorsqu’il s’agit d’inscrire dans l’éternité le récit d’êtres chers. Elle l’est d’autant plus quand cela permet un pas de côté, à savoir une déconstruction du regard occidentalo-centré.
Mon avis sur Pureté de Jade
Hommage à la figure maternelle
Dès les premières lignes, l’auteure explique son projet. Elle souhaite par cet ouvrage rendre un hommage à sa mère, et en particulier rendre compte des qualités qui lui ont permis d’avoir ce parcours plutôt hors du commun. Une jeune femme qui vit en Mandchourie dans les années 1930, qui émigre aux États-Unis pour ses études supérieures et qui s’installe de manière pérenne en France, c’est incontestablement un destin singulier.
On peut néanmoins regretter l’intégration au sein du récit des digressions en italiques dans la mesure où ils coupent la lecture et nous sortent du récit, elles auraient sans doute davantage eu leur place en début ou fin de chapitre. Certaines ont par ailleurs un intérêt tout relatif, portant préjudice à certains moments à la force et la fluidité d’un passage.
Le destin d’une famille coréenne sous colonisation japonaise : témoigner d’une autre Histoire
Déclarant vouloir mettre en récit la vie de sa mère, Véronique Eicher s’attarde en réalité très longuement sur la période de l’enfance et de l’adolescence, s’intéressant moins à sa vie à partir des années 1960, c’est-à-dire au moment de son arrivée en France. Au-delà de cette biographie, elle entend offrir un point de vue inédit sur la Corée colonisée des années 1930 mais également sur ce que fut l’après, notamment pendant la guerre de Corée. L’auteure donne à lire et à voir – grâce à une série de photographies, conservées malgré les plusieurs exodes – le destin qu’elle décrit comme exceptionnel de sa mère. Or il l’est au sens d’être hors des normes, en tous cas celles du discours historique habituel sur cette période. Née dans une famille bourgeoise chrétienne cultivée, Ok-soun a une jeunesse qui correspond à son milieu et sa réussite vient d’elle-même autant que de ses parents qui l’ont très fortement poussée.


Photographies de famille sauvées des différents périples et déménagements. ©Atelier des Cahiers, 2025.
Cet attachement à décrire cette période dans les deux tiers de l’ouvrage fait apparaître surtout un grand respect et une fascination pour ses grands-parents. Le personnage le plus fascinant à cet égard est celui du père d’Ok-soun, Halabeoji. Son parcours est présenté comme le fruit de la méritocratie mais il s’agit surtout d’une personne qui a su créer des opportunités de son existence pour vivre le mieux possible dans le contexte qui était le sien mais également celui de ses enfants. Comme il a profité de l’éducation japonaise, il a tout fait pour en faire profiter ses enfants en les inscrivant dans des écoles japonaises exigeantes dès leur plus jeune âge. L’éducation qu’il leur a permis d’avoir a créé l’opportunité d’aller étudier aux États-Unis par la suite. Et là encore, il a joué un rôle, puisque c’est grâce à un ami américain, haut gradé de l’armée, qu’il peut envoyer ses enfants en Amérique. L’héritage chrétien de la mère d’Ok-soun, Halmeoni, est également une matrice importante de la vie de la jeune fille.
De continent en continent, une vie en exil
À travers le destin singulier de sa mère, Véronique Eicher livre une réflexion sur son identité, notamment au regard de la langue. Deux passages sont particulièrement marquants à ce sujet. D’abord lorsqu’en 1945 Ok-soun revient de Mandchourie en Corée, elle vit difficilement le fait de devoir parler coréen tous les jours car c’est une langue qu’elle maîtrise peu. Ayant reçu une éducation dans des écoles japonaises, ayant été formée à parler japonais, elle ne connaît le coréen que par les chansons de sa mère. Elle se retrouve à apprendre en vitesse sa langue maternelle à l’adolescence, et surtout s’impose un « silence volontaire » avant de parler un bon coréen. L’auteure fait également état de sa prise de conscience du rapport aux langues de sa mère au moment de sa mise en écriture. Elle parle ainsi de « frustration permanente » car elle ne connaît qu’« un japonais de l’enfance, littéraire, classique et parfait mais aujourd’hui archaïque, un coréen dont la grammaire compliquée avait été acquise dans la douleur à l’adolescence, mais finalement peu pratiqué (entre 1945 et 1950) – et peu partagé -, un anglais suffisamment maîtrisé pour l’avoir conduite jusqu’à l’obtention de son master, et un français assez bon pour avoir une conversation confortable, mais aucune de ces langues ne l’amenant à un niveau de perfection écrite qui satisfasse ses propres critères de qualité ».
Ce rapport aux langues s’appréhende en partie par le fait qu’elle n’a jamais été réellement fixée quelque part jusqu’à ses vingt-cinq ou trente ans. Ok-soun a vécu en exil toute sa vie. D’un exil confortable, car protégé dans le cocon familial de l’enfance, en Mandchourie, elle passe en exil dans son propre pays d’origine, le moment le plus difficile étant le départ pour Busan au début de la guerre de Corée. Il est vécu comme un arrachement. Le récit qui en est fait peut sans doute être rapproché de l’exode des familles du Nord en 1940 quand les Allemands ont occupé une partie de la France – je pense à ma propre grand-mère en écrivant ces lignes. Puis vient le grand départ pour les États-Unis, un exil nouveau plein d’opportunités. Même s’il est difficile car rempli de culpabilité d’avoir laissé sa mère et sa jeune fratrie, il est également synonyme des premières libertés. L’exil final, en France, est présenté comme le point d’arrivée naturel d’Ok-soun. Intéressée dès un jeune âge par la littérature et les arts français, elle décide d’apprendre cette langue au détriment de l’anglais, pourtant perçu comme la langue d’avenir à l’époque. Elle se démarque de sa famille et du reste de ses camarades de l’époque. Cet exil final est celui du coeur et l’a toujours été.
Où trouver Pureté de Jade ?
Eicher Véronique, Pureté de Jade, Collection Littératures, Atelier des Cahiers, 2025, 140 pages. 16 euros. (ISBN : 979-10-01555-91-3)
Source images et informations : L’Atelier des cahiers
Un grand merci à l’Atelier des cahiers de nous avoir permis de lire cet ouvrage !

