Je regardais un documentaire diffusé par Arte lorsque la Corée du Sud a été évoquée. Jusqu’à entendre le mot-valise « méga-église » ! Plutôt que de laisser la place à mes biais sur ce sujet, je suis allé chercher des informations afin d’en apprendre les tenants et aboutissants concernant le mouvement évangélique au pays du Matin calme.
Sommaire
Page 1 : La construction du mouvement évangélique
Page 2 : L’importance de l’évangélisme en Corée du Sud
Page 3 : De l’influence, des abus et des sectes
La construction du mouvement évangélique
La doctrine religieuse
Je ne vais pas faire toute l’histoire de l’évangélisme, ni de théologie. Ce que j’énonce sont des éléments importants pour la compréhension et bien comprendre les enjeux à l’échelle de la Corée du Sud. Commençons par la base : ne pas confondre évangélique et évangéliste. Le premier est issu d’un mouvement religieux issu du protestantisme. Le second est l’un des auteurs des Évangiles (Matthieu, Luc, Marc ou Jean).
De la Réforme protestante au XVIe siècle (la séparation entre catholiques et protestants pour résumer grossièrement), aux « réveils » dans un pays fracturé que sont les États-Unis, l’évangélisme est façonné autour de quatre principes :
- la lecture et l’étude de la Bible, aussi bien l’Ancien que le Nouveau Testament, pour guider l’ensemble de la vie du croyant.
- la mort expiatoire, à savoir la croyance en la résurrection de Jésus Christ, mort pour racheter les péchés de l’humanité. Cela permettrait de se « libérer » de la mort en elle-même.
- la conversion personnelle, à travers le baptême à l’âge adulte, donc un choix dit « conscient ».
- l’élan missionnaire (ou l’évangélisation) représente le partage de la foi évangélique dans l’espace public.
En 2020, le chercheur du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) Sébastian Fath recense 660 millions d’évangéliques dans le monde. La plus grande concentration se trouve aux États-Unis, entre 25 à 30 % de la population. En France, la moyenne est autour de 1 %. Cette disparité entre les pays se voit également dans les valeurs mises en avant. La notion de solidarité peut prédominer avant le discours religieux. Ce qui est assez étonnant car on entend plus des déclarations clairement conservatrices, défendant bec et ongles les valeurs dites traditionnelles. Toute vie est considérée « sacrée » et ils sont donc contre l’avortement et l’euthanasie. L’homosexualité étant « péché » selon leurs croyances, la tradition l’emporte sur l’évolution de la société autour des questions de la sexualité, du genre et de la famille.
L’entrée de pasteurs évangéliques à la Maison-Blanche avec la présidence de Donald Trump pose problème concernant la séparation entre la politique et la religion. Pourtant, c’est bien avec le soutien du vote des électeurs évangéliques qu’il fut nommé président, comme d’autres dirigeants tels que Jair Bolsonaro au Brésil, Javier Milei en Argentine et Scott Morrison en Australie. La raison se trouve dans le dernier principe et son application, entraînant une évangélisation de masse !
« Croisade » et success story : l’évangélisme moderne
Le fait de vouloir partager sa foi dans l’espace public explique que les évangéliques se renseignent sur les différents moyens de communication dont ils peuvent disposer. Ils utilisent la radio, la télévision et les réseaux sociaux, leur permettant de toucher le plus de monde possible. Ajoutons un fonctionnement basé sur l’entreprise et le marketing et l’on obtient des pasteurs considérés comme des stars, des méga-églises vendant des produits dérivés et faisant la richesse de ces mêmes pasteurs. Comment cet évangélisme a pu se développer ?
Après l’attaque de la base militaire de Pearl Harbor, l’Association Nationale des Évangéliques fut fondée l’année suivante, en 1942. En plus de se doter d’un porte-parole, le courant fondamentaliste voulait le retour aux « fondamentaux » de la Bible et des dogmes. Le tout appliqué à l’échelle du pays, c’est-à-dire en politique. Déjà au début du XXe siècle, les fondamentalistes défendaient la supériorité chrétienne face à la modernité cristallisée autour de l’abolition de l’esclavage, le rejet de la technologie et de la science (la théorie de l’évolution d’après Darwin par exemple). Ils parlèrent même de « guerre spirituelle ». Pour conquérir la société américaine, le choix du porte-parole fut capital.
William Franklin Graham est plus connu sous le nom de Billy Graham. Il anima les plus grands rassemblements qu’il appela « croisade », remplissant des stades ! Il n’était pas nécessaire d’être évangélique puisque ces réunions servaient à découvrir la parole de Jésus Christ sur plusieurs jours. C’est aussi lui qui commença à bâtir un empire médiatique : des émissions radios et télévisées, des magazines, une association pour récolter des fonds et financer ses « croisades », et même la production de films avec World Wide Pictures. Il se rapprocha des patrons des grandes entreprises pétrolières et des présidents américains, surtout ceux issus du parti des Républicains.
En pleine Guerre froide, la parole de Billy Graham se positionna de plus en plus contre le communisme et la défense de la civilisation chrétienne. Comme en témoigne la première conférence internationale évangélique tenue à Lausanne en 1974 : le progressisme et l’enjeu social fut totalement mis de côté lors des discussions. Bien qu’il fit le jeu politique des États-Unis, sa représentation de l’évangélisme se heurta à une vision plus radicale. Une première fois avec la ségrégation raciale où il refusa la séparation lors de ses rassemblements, sans pour autant soutenir nettement la lutte pour les droits civiques. Puis ce fut sur l’aspect politique : il refusa que le mouvement évangélique devienne une arme politique.
Il se retira et laissa sa place de porte-parole. Les pasteurs radicaux en profitèrent puisqu’ils avaient désormais les moyens pour arriver à leur fin avec une évangélisation de masse bien entamée et un business plan viable. De nos jours, certaines églises mettent de la distance, notamment en enlevant le mot « évangélique » dans leur nom. Elles ne se reconnaissent pas dans ces valeurs et veulent éviter un amalgame. L’Alliance évangélique mondiale a d’ailleurs pris position contre les dérives liées au nationalisme et à une connivence avec les partis politiques d’extrême-droite.
Sources : Documentaire Les évangéliques à la conquête du monde | Interview de Philippe Gonzalez | La Croix | Observatoire international du religieux
Sources images : Les évangéliques à la conquête du monde | Wikipédia (image de Une)


