Sommaire
Page 1 : La construction du mouvement évangélique
Page 2 : L’importance de l’évangélisme en Corée du Sud
Page 3 : De l’influence, des abus et des sectes
De l’influence, des abus et des sectes
Des relations ambiguës avec les milieux politiques et économiques
Après la guerre de Corée et une urbanisation accélérée, les Églises protestantes ont reçu de l’argent venant des Églises étasuniennes. Ainsi, elles ont pu investir dans la santé et dans l’éducation, non prioritaires pour le gouvernement. Puis, ce fut le soutien aux différents gouvernements militaires jusqu’à l’arrivée de Kim Yong Sam en 1992. La scission avec la Corée du Nord donnait une justification à la lutte contre le communisme et donc l’entrée d’un discours politisé, tout en légitimant les pouvoirs autoritaires du gouvernement sud-coréen.
Par sa posture pro gouvernementale et nationaliste, Cho Yong Gi est autorisé à bâtir sa méga-église sur l’île de Yeiodo, à quelques kilomètres de l’Assemblée nationale et dans le même style architectural. Sous la dictature de Rhee Syngman, les prêches sont diffusés par la radio d’État. Ces Églises ont permis de moderniser le pays d’un point de vue économique tout en tenant un discours qui permettait de faire accepter plus facilement les sacrifices que la population devait concéder.
En 2008, différents mouvements bouddhistes avaient dénoncé le favoritisme de Lee Myung Bak, alors président, envers des groupes chrétiens. Il avait nommé des membres de son Église dans des postes du cabinet et du bureau présidentiel. D’après eux, il ne respectait pas la séparation entre l’État et la religion. Joo Dae-joon, chef adjoint de la division de la sécurité présidentielle, avait d’ailleurs déclaré publiquement : « Mon rêve est d’introduire l’évangélisation dans toutes les agences gouvernementales. »
« Les fonctionnaires du gouvernement, qui doivent agir en tant que fonctionnaires, ont mené des activités de missionnaires ou ont forcé les gens à croire en leur religion en profitant de leurs fonctions officielles. Il s’agit d’actes antipatriotiques qui ébranlent l’harmonie nationale, divisent l’opinion publique et déclenchent des conflits entre les différentes religions. Nous traiterons sévèrement les fonctionnaires qui ont un penchant pour une certaine religion afin de respecter le principe de la séparation de l’Église et de l’État, qui est clarifié par l’article 20 de la loi constitutionnelle. »
Déclaration des mouvements bouddhistes
Si l’on s’intéresse à l’organisation de ces Églises, on remarque un système basé sur celui des conglomérats. Par exemple, les membres de la famille de Cho Yong Gi ont tous des postes à responsabilités dans les entreprises appartenant à la Yoido Full Gospel Church. Quant à sa structure, elle s’organise autour du concept de cellules d’après YouPress : « Ainsi, un groupe d’une dizaine de familles du même quartier forme une cellule [dite Kyogu], un petit groupe qui se réunit dans la semaine pour prier ensemble. Dès que l’on compte plus de 15 familles dans une même cellule, celle-ci se divise en deux et chaque nouvelle cellule doit poursuivre sa croissance en accueillant de nouveaux membres. Un ensemble de 10 cellules forme un Tae-kyogu qui est placé sous l’autorité de l’un des 400 pasteurs formés par la YFGC. Celui-ci se rend chez les fidèles pour animer des séances de prières trois fois par semaine. »
Cependant, la figure « irréprochable » de Cho Yong Gi se trouve écornée face à des affaires de détournement d’argent. Il avait détourné 12 millions de dollars issus des dons afin d’acheter des actions dans l’entreprise de l’un de ses fils. Il échappe à une condamnation, car reconnu comme responsable, mais manipulé par son fils. Sauf qu’en 2017, rebelote : un autre de ses fils a investi des millions de dollars en bourse. Cho Yong Gi écopa de trois ans de prison avec sursis et d’une amende de 5 millions de dollars. Son fils fut aussi incarcéré.
Le média Hankyoreh a également recueilli une trentaine de témoignages d’employés exploités dans les églises. Déjà que le système des offrandes à son église peut entraîner des endettements (les croyants donnent aisément 10 % de leur salaire), on y découvre le « travail de dévotion » : sous prétexte de faire ce travail pour Dieu, peu ou pas de rémunération, des conditions de travail différentes de celles établies et l’abus d’autorité. La pasteure Lee Jae Hee, vice-présidente du CCK, a envoyé des gens « en mission » à Los Angeles. En réalité, ces personnes s’occupaient de toutes les tâches ménagères dans la maison occupée par sa fille, alors étudiante aux États-Unis. Le fils de Lee employait aussi des personnes dans son entreprise, ne versant quasiment aucune rémunération.
Et si ceci pose pas mal de problèmes, c’est sans compter les dérives sectaires de certaines Églises évangéliques, présentées dans un même documentaire sur Netflix.
L’épineux problème des sectes évangéliques
Notes à propos de la suite :
- toutes les églises dont je vais parler ont été évoquées dans le documentaire Au nom de Dieu : les bourreaux de la foi. Outre les sujets graves, j’ai été mal à l’aise face à certaines séquences. Si vous souhaitez le regarder, faites donc attention.
- Rapidement, il est apparu que j’allais parler des sectes sud-coréennes dans cet article. Je connais suffisamment les pièges et comment fonctionnent les algorithmes sur Internet pour prendre des précautions lors de mes recherches. Car il est simple de tomber sur des prêches ou autres contenus de ces sectes. Soyez donc vigilants. Il suffit de peu pour être sous leur emprise.
- Il est très difficile de s’échapper d’une secte et de son emprise. Au cas où vous suspecteriez des comportements sectaires, des ressources et de l’aide sont disponibles via les sites Miviludes et Unadfi.
En mai 1999, un événement a profondément marqué l’histoire de la télévision sud-coréenne. L’émission PD Note recevait des témoignages de téléspectateurs au sujet de l’Église centrale de Manmin : ils concernaient une potentielle addiction aux jeux du pasteur, des abus et agressions sexuelles sur des femmes. L’équipe de l’émission s’intéressa à cette Église et fit un reportage sur ses pratiques. Une compétition, et surtout de l’endettement, se déroulaient au sein de membres de la secte : en faisant offrandes et dons, le pasteur Lee Jae Rock promettait de gagner des niveaux au paradis. Par son statut de « Dieu », il a abusé sur des femmes. Il avait également un discours très dangereux : la maladie étant péché, seul lui pouvait soigner ses croyants. Lee Jae Rock organisait des « rassemblements de guérison » mais l’émission révélait un spectacle monté de toutes pièces. Des personnes sont décédées, car elles souffraient, entre autres, de cancers et ne sont pas allées se faire soigner.
L’existence du reportage fut dévoilée aux adeptes de l’Église centrale de Manmin. En résulta du harcèlement téléphonique, des intimidations et des menaces sur les membres de l’équipe de PD Note et leurs familles. Suite à une « réunion de réveil », un raid fut orchestré : des centaines d’adeptes rejoignirent des bus (déjà prêts à partir) pour aller dans le bâtiment de la MBC, où allait être diffusée l’émission. Certains purent accéder à la zone de contrôle de diffusion et interrompre l’émission, en présentant un documentaire sur les zèbres. Une bagarre éclata avec les employés qui essayèrent de remettre le reportage. 600 policiers anti-émeute furent nécessaires pour rétablir l’ordre. Fin 2018, Lee Jae Rok est condamné à 15 ans de prison pour viols sous emprise. Si les révélations de PD Note ont permis à des membres de sortir de cette secte, certains attendent toujours le retour de leur pasteur, mort en décembre 2023.
Événement plus mystérieux, la découverte de 32 personnes mortes en août 1987. Cette affaire dite des Cinq Océans est liée à la secte de Park Soon Ja, qui fait partie des victimes ainsi que ses trois enfants. Sous couvert d’une entreprise artisanale, la communauté accueillait des enfants dits démunis. Mais rien n’était vrai. Park Soon Ja demandait de l’argent à ses adeptes qui ont emprunté à leurs proches. Face au non-remboursement (la dette s’élevant à 10 milliards de won), les proches demandèrent des comptes. Devant un début de médiatisation et une enquête de police, Park Soon Ja et ses membres disparurent avant d’être retrouvés morts dans le grenier d’une usine. Si la théorie du suicide collectif est la version officielle, des éléments posent problème. Une autre théorie parle d’une tuerie. Bien que cette secte ne soit pas ouvertement évangélique, sa relation avec Sanwoo SARL questionne. Cette entreprise avait pour PDG Yoo Byeong Eun, aussi connu pour être le chef spirituel de l’Église du Salut (ou appelée Église évangélique baptiste de Corée). Son Église fut reconnue en tant que secte par l’Assemblée générale des Églises presbytériennes en 1992. Quant à lui, il fut interrogé et condamné à quatre ans de prison pour escroquerie, mais pas forcément relié à ce « suicide collectif ».
Yoo Byeong Eun ne vous dit rien ? Il est pourtant au centre d’une tragédie : le naufrage du Sewol le 16 avril 2014 ! Il était le propriétaire du navire de croisière qui a sombré, faisant 304 victimes. Le personnel de bord était issu de son Église, peu formé et peu expérimenté. La police rechercha Yoo Byeong Eun pour s’expliquer. Son corps sans vie fut retrouvé en juin après sans que l’on ne sache son degré d’implication, ni comment il est mort (les tests ADN l’identifièrent en juillet). Surnommé le « millionnaire sans visage », Korea Herald le décrivait comme « le prêtre d’un culte religieux souterrain ayant des liens étroits avec l’ancien président Chun Doo Hwan (général et président/dictateur entre 1980 et 1988). Keith Yoo (Yoo Hyuk Kee), le deuxième fils fut également recherché. Les autorités avaient découvert que le navire transportait deux fois plus de personnes que prévu et que le détournement de 169 millions de dollars auraient pu aider à mieux sécuriser le Sewol. Tous les membres de la famille de Yoo Byeong Eun étaient donc considérés comme responsables. Keith Yoo fut extradé des États-Unis : il se cachait dans l’état de New York et prévoyait de partir pour la France où son père avait exposé au Jardin des Tuileries et à Versailles en tant que photographe amateur… et surtout mécène.
Fait étonnant que j’ai découvert en préparant mon prochain article : J. Y. P (Park Jin Young, fondateur de JYP Entertainment), en plus d’être évangélique, est relié à la famille Yoo. Sa femme est la nièce de Yoo Byeong Eun. Mis en cause par la presse sud-coréenne, il se défendra de tout lien avec cette famille… Bien qu’il ait participé à la soirée de lancement d’un livre du gourou.
Autre figure et première partie du documentaire Au nom de Dieu : les bourreaux de la foi : Jeong Myeong Seok et sa secte JMS (contraction de Jesus Morning Star, surnom du pasteur). Mais la secte peut aussi être connue sous le nom Christian Gospel Mission (CGM) ou Providence, comme l’église baptiste américaine. L’apparition de cette secte se fait autour des années 1980, ciblant les universités. Les étudiants pouvaient choisir entre des clubs scientifiques ou sociaux, et un club centré autour de la foi, car peu d’églises les acceptaient. Jeong Myeong Seok en profita pour accueillir environ 30 000 membres, répartis dans 200 à 250 églises rattachées à son idéologie. Cependant, en 1991, des victimes commencent à parler : sous prétexte de rencontres en tête-à-tête et d’examens de santé, le pasteur profita pour abuser et violer des femmes et des mineures.
Ce n’est qu’en 1999 qu’il commence à être recherché par la police sud-coréenne après enlèvement d’une membre. Il s’est enfui à Taïwan, puis à Hong Kong. Mais tour à tour, il profita de son temps là-bas pour créer de nouvelles églises locales liées à son mouvement. Et fit de même avec les agressions sexuelles… Il est arrêté en Chine en 2007, rapatrié l’année suivante en Corée du Sud et condamné à 10 ans de prison. Il est libéré en 2018 et placé sous bracelet électronique pendant sept ans. Il est à nouveau inculpé en 2022 pour agressions sexuelles sur deux femmes et fut condamné à 23 ans de prison. La secte JMS avait porté plainte contre le documentaire de Netflix afin d’empêcher sa diffusion. Avant ceci, la secte avait déjà menacé des journalistes, porté plainte pour diffamation ou tenté de faire retirer les controverses sur des sites, dont la page Wikipédia. Les membres croient fermement que tout ceci n’est qu’une injustice envers leur gourou.
Conclusion
J’avais commencé à effectuer mes recherches avant la déclaration de la loi martiale. Le fait que Yoon Suk Yeol justifia sa décision par une menace venant de « forces communistes » m’avait fait tiquer. Vous pouvez aisément comprendre pourquoi.
Bien entendu, tout ceci n’a pas pour but de généraliser et de mettre tous les évangéliques dans le même panier. Mais bien de comprendre comment certains discours arrivent jusqu’à nous et comment les informations s’imbriquent entre elles. Si l’on en voit l’incidence depuis quelques années, cela fait plusieurs décennies que les graines sont plantées dans des démocraties où la « stricte » séparation entre l’État et la religion se fait de plus en plus floue, au détriment des deux et du peuple.
Sources : Hankyoreh (1) (2) (3) | YouPress | Unadfi (1) (2) (3) | Article L’évolution des protestantismes en Corée du Sud | Documentaire Au nom de Dieu : les bourreaux de la foi (Netflix)
Sources images : Hankyoreh | Korea Herald
Traduction anglais > français : K.Owls



