Sommaire
Page 1 : La construction du mouvement évangélique
Page 2 : L’importance de l’évangélisme en Corée du Sud
Page 3 : De l’influence, des abus et des sectes
L’importance de l’évangélisme en Corée du Sud
La situation sud-coréenne en quelques chiffres
À quel niveau se situe l’évangélisme dans le classement des religions ? En première position d’après l’affirmation du pasteur Lee Young Hoon de Yoido Full Gospel Church, la méga-église dont je parlais en introduction dans le documentaire Les évangéliques à la conquête du monde. Mais comment l’évangélisation est arrivée jusqu’en Corée du Sud ?
Le christianisme est présent en Corée du Sud depuis le XVIIIe siècle. En 1945, cent mille protestants sont dénombrés : ils ne représentent que 0,5 % de la population sud-coréenne. Mais l’évangélisme progressa après la guerre de 1950, devenant la deuxième religion après le bouddhisme. La dernière grande progression s’effectua avec le passage de Billy Graham en juin 1973. Trois millions de Sud-coréens sont venus l’écouter pendant les cinq jours de sa « croisade ». En résulte de nombreuses conversions et de nouvelles églises prêtes à diffuser l’évangélisme. D’ailleurs, en juin 2023, le fils de Billy Graham a prononcé un sermon dans le stade olympique de Séoul, en plus d’une rencontre avec Billy Kim. Ce dernier était le traducteur de son père lors de sa « croisade » et est devenu lui-même pasteur, jusqu’à être la figure de l’Église évangélique sud-coréenne.
La Corée du Sud recense 29 millions de chrétiens, dont 19,7 % de protestants et plus précisément, 9 millions d’évangéliques, en 2015. Le christianisme est en effet la première religion, mais reste derrière les 56 % de la population qui n’ont aucune religion. Le pays a accueilli en septembre dernier le 4e Congrès de Lausanne, à Incheon. C’est aussi le deuxième pays qui envoie le plus de missionnaires dans le monde, derrière les États-Unis. La Korea World Missions Association recense en décembre 2012 plus de 24 000 missionnaires envoyés dans 169 pays (sans une réelle clarté pour vérifier le nombre).
L’Église du Plein Évangile (autre nom de la Yoido Full Gospel Church) possède un réseau international de paroisses. Forte de ses 780 000 fidèles (d’après ses propres chiffres en 2012), l’Église fondée par Cho Yong Gi (ou David Cho) a développé nombre d’ONG et d’organisations caritatives pour créer des églises évangéliques par le biais des missions. C’est sur cet exemple que s’attarde Kim Hui Yeon, dans le livre collectif Chrétiens évangéliques d’Asie du Sud-est. Les missions s’appuient sur plusieurs éléments : la pauvreté d’une population, le mythe d’un pays extrêmement pauvre devenu une grande puissance économique et le renforcement des relations avec les pays du Sud-est. Basée sur la « théologie de la prospérité » du pasteur, cette Église promet aux croyants d’obtenir la « réussite matérielle qu’ils méritent. » Dans les années 1980, le Département des missions internationales de Yoido finance la création de paroisses étrangères attachées à son Église. En 1994, le Pentecostal Missionary Training Institute fut créé. Son but : former des missionnaires qui seront envoyés dans des pays en voie de développement et atteindre des « peuples non atteints » par le christianisme. Et pour attirer les personnes, les missionnaires pratiquent des campagnes de « guérison divine. » Le pasteur Cho Yong Gi aurait guéri une femme paralysée à cause d’une hémorragie cérébrale et était connu pour ce genre de séances. Elles furent mises en doute par des journalistes, les qualifiant de tromperies.
Pour un article du Monde diplomatique, Kang In Cheol annonce qu’en 2020 « l’Église protestante sud-coréenne gère 6 chaînes de télévision, 109 universités, 631 écoles d’enseignement primaire et secondaire et 196 établissements médicaux. Elle compte 259 associations. » Déjà en 2019, 17 méga-églises sont recensées, et c’est sans compter le nombre d’églises plus petites. Cette concentration s’explique par une exemption de taxe foncière et le fait que les pasteurs ne payent pas d’impôts sur le revenu.
Mais ces méga-églises sont en déclin. Notamment depuis la pandémie de la COVID-19 et ses confinements, ainsi que des scandales à répétition : l’opinion publique leur est de plus en plus défavorable.
Les évangéliques dans l’espace public
Parmi les pasteurs les plus connus, le nom de Lee Jonk Rak vous dit peut-être quelque chose. Il est à l’origine de la « Baby Box. » Il en a eu l’idée après avoir lu un article sur ce dispositif en République Tchèque et la mort d’un nouveau-né, déposé devant son église. Cette boîte chauffée permet de déposer les bébés en sécurité, d’alerter rapidement pour une prise en charge de l’enfant tout en préservant l’anonymat. Initiée en 2009, la « Baby Box » est sujet à controverse : elle encouragerait l’abandon d’enfants non voulus. Une convention des Nations Unies sur les droits de l’enfant demande l’enregistrement de l’enfant à sa naissance. Et une loi coréenne concernant l’adoption demande l’obligation de cet enregistrement. Le but est de permettre à l’enfant de retrouver au moins sa mère biologique s’il le désire. Mais ceci a eu l’effet inverse : le nombre d’abandons a augmenté. Lee Jonk Rak dit comprendre le point de vue des personnes qui dénoncent son dispositif. Mais pour que le problème soit réellement pris en compte, il demande une meilleure aide, financière et sociétale, pour les mères célibataires. Leur situation est loin d’être idéale : la grossesse hors mariage reste très taboue et est facteur d’exclusion en Corée du Sud.
L’Union des Églises chrétiennes de Corée (United Christian Churches of Korea, coalition nationale d’Églises protestantes) a créé récemment un centre pour le rétablissement de personnes ayant vécu des événements traumatiques. En lien avec le Réseau d’aide psychologique sud-coréen (Korean Counseling Service Network), ce projet fut formulé après la bousculade mortelle survenue pendant Halloween en 2022 à Itaewon. Portés par Lee Young Hoon, pasteur de la Yoido Full Gospel Church et devenu président de l’Union en 2022, d’autres programmes humanitaires étaient prévus : la construction de maisons pour les victimes de l’incendie de forêt à Uljin (30 000 hectares brûlés en neuf jours) et la création d’un comité et des campagnes pour demander des soutiens financiers aux parents afin d’endiguer la baisse de la natalité.
Depuis la campagne d’évangélisation de Graham, les évangéliques sud-coréens interviennent sur les questions sociales et politiques. Cela passe par le renforcement du sentiment pro américain et par conséquent, du discours anti-communiste, protéger et promouvoir les intérêts de l’Église, empêcher l’amélioration des droits des minorités et aider le parti politique soutenu par les évangéliques. Ce qu’il faut comprendre : une lutte contre les partis et organisations progressistes, contre la communauté LGBTQIA+ et contre les autres religions, surtout l’islam.
La Corée du Sud compte 150 000 musulmans pour une population de 51 millions de personnes. Ce qui est peu. Pourtant, cette montée contre « l’islamisation de la Corée du Sud » se cristallise autour d’un événement : l’enlèvement de 23 missionnaires en 2007 par les talibans en Afghanistan. Deux furent tués. S’il déplora l’enlèvement et les meurtres, le gouvernement se trouva plutôt embarrassé face au soutien demandé par les évangéliques. En effet, il était recommandé de ne pas envoyer de missionnaires dans des pays en guerre ou déclarés comme « dangereux ». Pourtant, deux cents Sud-coréens allaient en Afghanistan pour des missions tous les mois. En 2015, un article de Youpress indique qu’un missionnaire était en Inde, dont les lois anti-conversion semblaient déjà sévères là-bas.
Dans le même registre, un rassemblement, retransmis en ligne en octobre dernier, fut organisé contre la légalisation du mariage pour les personnes du même sexe et contre la possible adoption d’une ordonnance anti-discrimination de la communauté LGBTQIA+ (déjà proposée à plusieurs reprises depuis 2011). Le nombre de participants varie grandement : 1,1 million pour les organisateurs, 230 000 par les autorités. Figure dans les participants l’Union des Églises chrétiennes de Corée. Parmi les justifications exprimées dans 100 suggestions de prières, on y trouve une répression de la liberté d’expression, de conscience et de religion. Ainsi que cette phrase « Laissons les gens discerner à quel point le fantasme d’atteindre l’égalité en étant tous pareil – au lieu d’être tous égaux devant Dieu – est dangereux et totalitaire. » Néanmoins, des chrétiens se sont opposés à ce rassemblement et ont proposé leurs propres suggestions de prières pour un culte sans exclusion ni discrimination.
Des manifestations ont eu lieu contre le président Moon Jae In. Pendant la pandémie de la COVID-19, cérémonies et rassemblements furent interdits pour éviter toute propagation. Une partie des évangéliques refusèrent de passer par des rituels en ligne, sous prétexte que ce serait une atteinte à leur liberté de religion. Sous l’égide du pasteur Jeon Kwang Hoon, président du CCK, le Conseil Chrétien de Corée et connu pour ses positions d’extrême-droite, ces manifestations furent appelées « Assemblées de l’Éternel dans le désert. » L’objectif : demander la démission du président, accusé d’être un espion nord-coréen par le pasteur. Elles rassemblèrent plusieurs milliers de personnes. Le nombre de personnes infectées par le COVID-19 a alors augmenté. De faux noms et numéros de téléphone ont été donnés aux autorités de santé coréenne, empêchant d’établir la transmission du virus. La municipalité de Séoul et le ministère de la Santé ont donc répliqué en poursuivant en justice le pasteur Jeon Kwang Hoon. Ceci s’étant passé après d’autres rassemblements de ce type, dont Shincheonji (nouveau nom de la secte Moon) et son leader ont été mis en cause pour entrave à la lutte contre le COVID-19.
En décembre dernier, est revenue la controverse autour du sapin de Noël. Plus exactement de la croix placée au sommet du sapin sur la place de Séoul. Initialement, une étoile y était placée. Sauf qu’en 2002, le maire de Séoul Lee Myung Bak préféra une croix chrétienne, car il appartenait à l’Église presbytérienne Somang. Malgré les demandes de citoyens pour faire retirer la croix par souci de neutralité, elle est toujours en place. Pourquoi ? L’installation de l’arbre est financée non pas par la ville, mais par les organisations protestantes. Et ce n’est pas la seule ingérence avérée entre pouvoir politique et religion.
Sources : Le Monde diplomatique | Libération | Courrier international | Korea Herald (1) (2) | Korea Times (1) (2) | Unadfi
Sources images : Korea Herald | Maeil Business Newspaper | Yonhap




