Chers Owlers, je vous invite aujourd’hui à découvrir le portrait d’un artiste incontournable dans l’histoire de l’art moderne en Corée du Sud : Suh Seung Won. Acteur et initiateur de certains des plus importants mouvements artistiques coréens, l’artiste a su construire un discours unique autour de l’art abstrait, en se positionnant à l’avant-garde de ses contemporains dans une exploration perpétuelle de nouvelles perspectives liées à la quête d’une forme d’harmonie spatiale et visuelle, en déconstruisant la forme et l’espace.
Les débuts de l’artiste
Une perspective déjà à contre-courant
Suh Seong Won est considéré comme l’un des pionniers du modernisme en Corée du Sud. Il a fondé au début des années 1960 le groupe « Origin » : il s’agissait d’un regroupement d’artistes dont le travail s’est construit en opposition aux mouvements artistiques après la Guerre de Corée, dont les œuvres représentaient majoritairement les couleurs noir et rouge, par exemple, en écho au chaos et à la dureté de cette période.
Également membre de la « Korean Avant-Garde Association » (ou A.G.), il sera surtout connu pour avoir appartenu au mouvement dansaekhwa. Celui-ci représente l’art monochrome coréen, dont les problématiques se développe autour de la relation au matériau, dans une démarche presque spirituelle (retrouvez le portrait d’artistes majeurs de ce mouvement dans ces articles : Lee Ufan, Suh Se Ok).
Bien que rejoignant les premières perspectives de ce mouvement d’art abstrait monochrome, notamment sur les questions d’identité très présentes chez les artistes dans les années 1960, de réflexions autour du matériau et de recherche d’une liberté, Suh Seung Won se démarquera tout de même par une approche unique. L’attachement à ses origines et l’inspiration qu’il puise dans son environnement seront des marqueurs permanents de son travail. Ainsi, on peut retrouver dans ses premières œuvres l’utilisation de l’obangsaek, représentant les couleurs cardinales de la Corée, correspondant aux cinq éléments (la terre, le feu, le métal, les arbres et l’eau), et cinq directions (nord, sud, est, ouest, centre). Mais c’est surtout à travers l’utilisation de couleurs vives telles que le jaune, en contraste avec les couleurs neutres et/ou primaires utilisées par ses contemporains qu’il commencera à se démarquer. Ainsi, il puise l’inspiration dans le dancheong, ces décorations colorées traditionnelles sur bois ou mobilier que l’on retrouve dans l’architecture coréenne.


L’affirmation de son style
Naissance d’une série d’œuvres emblématiques
L’inspiration que lui apporte son environnement, lié à la culture et l’identité coréenne, l’amène encore plus loin dans son processus créatif. Le fait notamment d’avoir grandi dans un hanok, une maison traditionnelle coréenne, lui a donné envie de retransmettre les impressions laissées par l’architecture, très géométrique. Ce sont surtout les fenêtres, dont le changhoji, qui vont le marquer, avec la volonté de recréer l’atmosphère si particulière de la lumière douce, apaisante qui traverse le papier typique de cette structure.
Tout cela va l’amener à un véritable questionnement sur la relation entre les formes géométriques et les espaces, et aboutir à la création d’une série d’œuvres emblématiques de son parcours. Au travers de cette série intitulée « Simultaneity » (« Simultanéité »), il explore les différentes dimensions et liens entre couleur, composition et forme. Son processus se repose sur la recherche d’un état méditatif pour accéder à une sorte de nirvana, qui lui permet d’explorer et essentiellement de représenter ce qui ne peut être vu : simultanément, il s’agit de rendre l’invisible visible et de faire coexister divers états de la forme et de l’espace. Son œuvre, au travers de cette série qui se décline sur plusieurs décennies, invite ainsi à l’introspection, à la méditation, à la quête d’une forme de liberté spirituelle par ces représentations au travers de formes simples et accessibles à tous. Créer l’harmonie et véhiculer une sensation de paix intérieure semblent avoir guidé son intention artistique.



Le tournant des années 1990/2000
La déconstruction au service de l’harmonie
Suh Seung Won ne s’arrête pas là et nous offre la pleine mesure de son questionnement perpétuel, et de son approche moderne, lorsqu’il nous propose à partir des années 1990/2000 une nouvelle perspective sur son travail. On constate que les couleurs sont plus claires, moins contrastées, pour évoquer une certaine nostalgie toujours liée à son identité et son passé : il souhaite évoquer, par exemple, la couleur des arbres en fleurs dans sa maison d’enfance avec des tons très pastel. Les couleurs se confondent pratiquement, et les formes aussi sont de plus en plus floues, invitant le spectateur à se rapprocher s’il souhaite distinguer des éléments. Il se détache de plus en plus de la forme géométrique définie pour brouiller les limites entre forme et espace, donnant ainsi une nouvelle perspective sur la recherche d’harmonie spatiale et visuelle. Il revisite l’approche du monochrome en utilisant de nouvelles techniques pour simuler une forme de distinction (il s’inspire notamment de la technique des peintres italiens de la Renaissance, le sfumato, pour créer ces nouveaux effets). L’artiste pousse ici encore plus loin la réflexion autour de l’état de contemplation, et de méditation à travers la déconstruction des formes et des espaces, pour inviter le spectateur à se plonger dans l’œuvre en se libérant d’entraves qui l’empêcheraient d’atteindre une forme de liberté.



Suh Seung Won est non seulement l’un des pionniers dans l’histoire de l’art moderne coréen, mais il a également su perpétuer son engagement dans cette recherche constante d’un état de méditation. Au travers de son œuvre qui a évolué au fil de ses réflexions, il nous invite ainsi à plonger dans ce voyage intime à ses côtés, pour nous amener à nous libérer, en invoquant des atmosphères et émotions spécifiques à son univers.
Sources : Korea Times | The Korea Society | Korea JoongAngDaily | ArtForum | Tina Kim Gallery | PKM Gallery
Sources Images : Ocula Art | Korea JoongAngDaily | Centre Pompidou


