Bien qu’il ne soit pas le plus réputé des réalisateurs coréens, Park Hoon Jung a déjà une belle renommée puisqu’on lui doit notamment New World, ainsi que le scénario de I Saw the Devil réalisé par Kim Jee Woon. De même que ces illustres ainés, Park Hoon Jung s’est attelé à mélanger les genres, faisant de The Tiger un mythe poignant autour du rapport entre l’homme et la nature.
Informations & synopsis de The Tiger
- Titre original : 대호
- Titre anglais : The Tiger : An Old Hunter’s Tale
- Pays : Corée du Sud
- Réalisation et scénario : Park Hoon Jung
- Date de sortie : 16/12/2015
- Genres : Action, historique
- Durée : 2 h 19
1925, la Corée est occupée par l’armée japonaise qui s’attèle à chasser les tigres du pays jusqu’à l’extinction de ce symbole coréen.
Depuis le décès de sa femme, Man Deok, autrefois l’un des plus grands chasseurs de la région, s’est retiré avec son fils au milieu des montagnes. Mais la détermination des Japonais à exterminer le dernier tigre légendaire de la péninsule le contraint à s’enrôler dans une dernière chasse.

Casting & bande-annonce

The Tiger : un film anthropomorphique
Dernièrement et à travers l’article sur Bedevilled, je mentionnais que la vengeance appartenait au genre humain, qu’a contrario les animaux ne se vengeaient pas, vivant ainsi leurs affrontements sans ruminement d’une justice vengeresse. Force est de constater que ce récit fait voler en éclats mon exposition. Dans le film, le dernier tigre présenté comme légendaire, décide de se venger après que la femelle et les deux rejetons qui l’accompagnaient aient été tués par les chasseurs.
Les scènes de massacre sont nombreuses et magnifiées par les paysages enneigés qui font rejaillir le rouge contrasté des effusions de sang.
Comme toujours dans le cinéma coréen et bien qu’elle soit l’oeuvre d’un animal, la vengeance a un caractère cathartique, c’est en partie là où réside l’originalité du film alors que le recours à la vengeance est toujours présenté comme une caractéristique humaine.
La vengeance animale demeure un anthropomorphisme, dans le sens où l’on attribue aux animaux des réactions humaines. Bien que les émotions et la sensibilité animale ne soient plus à démontrer, la vengeance reste jusqu’alors une spécificité humaine dans notre esprit, et cela même s’il existe quelques faits divers contradictoires.

The Tiger n’a pas connu un grand succès dans les salles coréennes, 1,7 millions de spectateurs. L’idée que le tigre puisse avoir des émotions, une réflexion et des sentiments qui seraient exclusivement propres aux hommes, a pu rebuter une partie du public, ce qui est très symptomatique de nos croyances infondées et basées sur l’idée que l’homme serait le seul acteur de la pièce qui serait jouée, l’espèce ultime au détriment des autres. Qui sommes-nous pour limiter catégoriquement les capacités d’espèces dont nous comprenons à peine les moeurs et encore moins le langage ?
Park Hoon Jung prend le parti de réhabiliter l’animal, d’exposer le tigre comme un personnage à part entière.
Ici le tigre ressent la colère, le besoin de vengeance qui en découle, ainsi que la tristesse matérialisée par les flashbacks qui mettent en lumière son parcours cruel.
À l’instar d’un humain dont on dévoile les motivations, le tigre a lui aussi toutes les raisons de basculer vers une « folie » meurtrière et d’assouvir sa vengeance. Les hommes sont responsables de ce point de rupture, la perte de sa famille à cause des chasseurs n’a été que la quintessence de tous les incidents dont il a été victime. Cette position renforce l’empathie légitime et l’identification.
Si je mentionne l’identification au tigre, c’est bien parce qu’elle est palpable dans le film, par le fait que le réalisateur nous fait aussi vivre un drame familial du point de vue de l’animal.
Le mythe au coeur du récit
Les mythes ont souvent été au coeur de multiples formes artistiques et une source d’inspiration pour le cinéma. Qu’il s’agisse de La Belle et la Bête, Le Labyrinthe de Pan, Mise à Mort du Cerf Sacré, Troll Hunter, Troie, Le Choc des Titans, Jason et les Argonautes… Les mythes ont vu le cinéma se les approprier et les perpétuer dans un renouvellement constant, leur redonnant un nouvel élan en les dotant de significations nouvelles, inhérentes à son époque.
Ainsi, et afin de mieux saisir la subtilité des codes employés dans The Tiger, il convient de revenir à la définition du mythe du point de vue des historiens.
À l’origine, le mythe est constitué d’éléments surnaturels qui contrastent au regard de la logique intrinsèque de nos croyances et connaissances. Ces éléments peuvent se manifester sous forme d’évènements, de décors, de personnages divins ou humains, d’animaux, de plantes, voire même de monstres, mais toujours avec une signification qui trouve sa source dans la valeur symbolique.
À travers son récit, le mythe aborde des thématiques telles que la création ou la destruction du monde, le statut de l’être humain, son rapport au divin, et enfin sa relation avec la nature. Toutes ces réflexions conduisent à stimuler l’imaginaire et répondre à des questions diverses.

D’un point de vue contemporain, le mythe instaure une réflexion navrante sur l’absurdité des valeurs morales qui détériorent le rapport de l’homme à la société et à la nature.
Ici le mythe est réécrit afin de lui donner une dimension nouvelle en lien avec son temps et un contexte spécifique, celui de l’occupation japonaise en Corée.
The Tiger a tout du conte mythologique : la quête du héros dans un environnement menaçant (montagnes, animaux sauvages, et surtout l’omniprésence des soldats japonais), entouré de créatures fantastiques (le tigre légendaire) que le héros (Man Deok) doit affronter. Ici la montagne participe grandement à la création du mythe, elle fait office de territoire sacré dont le dernier tigre de Corée est le seigneur.
D’ailleurs, il est fort probable que la montagne Jirisan où demeure le tigre n’ait pas été choisie au hasard par le réalisateur. Celle-ci a en effet été le théâtre de nombreux affrontements dans les années 50. Soutenue par les Etats-Unis, l’armée sud-coréenne débusquait les communistes retranchés dans cette montagne. Un épisode historique renvoyant à l’allégorie du tigre du film replié dans la montagne Jirisan.

Loin des pures fantaisies habituellement reliées au mythe, le film de Park Hoon Jung s’en absout en ancrant son récit dans une réalité historique précise, comme peuvent l’être les films autour de la guerre de Troie.
Néanmoins, et bien qu’il se déroule dans un contexte historique, le film n’ambitionne absolument pas de nous conter un pan de l’Histoire. Il s’agirait plutôt de se servir de ce fond comme terreau pour développer des thématiques autour de la « faculté » humaine à détruire tout ce qui l’entoure et ce qui représente un frein à sa soif de domination, ou bien à sa position supposée d’espèce « supérieure ».
La dimension symbolique
L’armée japonaise n’est que le symbole de cette destruction et domination enracinée historiquement dans la nature humaine.
À travers son propos, le film relate également les derniers instants d’un monde qui fut autrefois majestueux, et l’avènement d’un nouveau monde qui fait fi du vivant autre que l’humain.
En 1925, date à laquelle prend place le récit, le Japon occupe la Corée depuis vingt ans. La population étant déjà asservie, l’envahisseur décide d’exterminer le dernier symbole de puissance de la péninsule : le tigre.
De nombreuses scènes témoignent de l’horreur de cette domination et de la déconnexion à l’environnement qui les entoure, outre les braconniers et chasseurs coréens blâmables de nombreux ravages, les soldats japonais nous donnent une estimation de ce dont l’humain est capable au-delà de toute corrélation à une nationalité ; ils détruisent la forêt en la bombardant, ils prennent la pose pour être photographiés avec les cadavres d’animaux. L’enterrement de ce monde mourant est symbolisé par l’extinction de l’animal en tant qu’espèce. Néanmoins, il serait absurde de penser que le Japon est seul responsable de l’extermination du félin pendant l’occupation, on pourrait même préciser qu’il n’a fait que parachever le massacre entrepris bien plus tôt par les Coréens à l’époque de la dynastie Joseon. Durant cette période, de nombreuses habitations empiétaient déjà sur le territoire du tigre, ce qui engendrait plus de 150 décès par an. Une chasse constante a donc été organisée afin de traquer et abattre tous les tigres et leurs petits.


The Tiger : la quête d’un homme ordinaire
Difficile de définir le héros ou du moins le personnage principal du film, peut-être la réponse se situe t-elle simplement dans le titre.
Là où les récits mythologiques mettent en avant des héros exceptionnels, Park Hoon Jung raconte l’histoire d’un homme ordinaire confronté à un destin funeste puisqu’il se voit confier la mission d’abattre le dernier tigre de Corée. Il est malgré lui le bras armé de l’ennemi, celui qui risque potentiellement de provoquer prématurément l’extinction officielle de l’espèce sur le territoire.
The Tiger trouve un équilibre dans sa façon de dépeindre le personnage de Man Deok. Ce dernier n’est pas l’archétype du chasseur déconnecté du vivant et avide de développer sa collection de trophées. Alors au crépuscule de sa vie, notamment depuis la mort de sa femme, Man Deok n’a aucune envie d’abattre ce tigre, il est contraint de sortir de sa retraite par les hautes sphères de l’armée japonaise pour traquer le félin, bientôt rejoint par d’autres chasseurs moins compétents dont le fils de Man Deok qui s’engage dans cette traque afin de financer son futur mariage.
Comme le tigre, Man Deok est à un stade de sa vie où il n’aspire qu’à trouver une paix intérieure bien qu’elle semble à présent illusoire. Au-delà du passif commun que nous découvrons tout au long du film à travers plusieurs flash-back disséminés, les deux protagonistes partagent ce côté à la fois brutal et vulnérable. Mais bien plus que ces traits de caractère, les deux « ennemis » ont une forme de profond respect mutuel. D’ailleurs leur code moral appartient à ce monde révolu mentionné plus haut, ils symbolisent tous deux les derniers vestiges d’un monde en passe de disparaître avec eux.

Conclusion
Une partie du message de The Tiger pourrait s’apparenter à ce passage écrit par Romain Gary dans son livre Les racines du ciel : « L’espèce humaine est entrée en conflit avec l’espace, la terre, l’air même qu’il lui faut pour vivre. Comment pouvons-nous parler de progrès, alors que nous détruisons encore autour de nous les plus belles et les plus nobles manifestations de la vie ? »
Visuellement très réussi grâce à des effets numériques de premier plan, The Tiger est plus qu’un énième blockbuster. Bien que l’action soit très présente, Park Hoon Jung livre un récit mythologique bouleversant, où les émotions, humaines et animales, s’entremêlent, rendant le propos plus original et touchant qu’à l’accoutumée.

