Présenté comme un disciple de Kim Ki Duk dont il a été l’assistant réalisateur, Cheol Soo Jang livre avec Bedevilled, et à l’image de son mentor, un premier long-métrage choc, éclairant un sujet demeurant tabou en Corée, bien que déjà abordé au cinéma : celui de la condition féminine au sein d’une société encore très marquée par la masculinité hégémonique.
Informations & synopsis de Bedevilled
- Titre original : 김복남 살인사건의 전말
- Titre anglais : Bedevilled (Blood Island)
- Pays : Corée du Sud
- Réalisation : Cheol Soo Jang
- Scénario : Kwang Young Choi
- Date de sortie : 2 septembre 2010 en Corée du Sud, 14 mai 2010 en France (dans le cadre du Festival de Cannes), puis sortie en direct-to-dvd le 3 mai 2011
- Genres : Drame, horreur, thriller
- Durée : 1 h 55
En proie à des difficultés dans sa vie professionnelle, Hae Won se voit imposée des congés. Ayant passé une partie de son enfance sur la petite île de Moodo, elle décide de s’y rendre afin de s’y ressourcer et quitter la monotonie de son quotidien. Sur place, elle retrouve Bok Nam, une amie d’enfance avec qui elle avait entretenu une correspondance. Très vite, Hae Won est témoin des violences subies par Bok Nam qui l’implore de l’emmener à Séoul avec sa fille.
Casting & bande-annonce

La critique d’une société apathique
Dès les premiers instants du film, et sous les yeux des passants et conducteurs apathiques, Hae Won assiste à l’agression physique d’une jeune femme par un groupe d’hommes. Comme les autres, Hae Won ne lui vient pas en aide. C’est d’ailleurs à peine si elle lui prête attention, étrangère au monde extérieur au sien. Pire, alors que la police la convoque pour témoigner, partagée entre inquiétude et lâcheté, elle refuse de désigner les agresseurs et détourne le regard quand on lui présente la photo du visage tuméfié de la victime.
Hae Won est l’incarnation de cette société tournée sur elle-même, ne s’impliquant pas dans une situation dès lors que celle-ci ne la concerne pas. Elle préfère fuir plutôt que d’être confrontée aux difficultés, ce qui contraste avec l’attitude de Bok Nam qui bénéficie d’une capacité à repousser les limites de la tolérance jusqu’à l’insoutenable.
Le réalisateur fait fi de toute distinction entre les sexes dans son portrait. Hommes et femmes confondus sont coupables de mutisme et d’apathie devant cette violence.
Une opposition entre urbanisation moderne et campagne ?
De prime abord et notamment à travers le regard de Bok Nam, Séoul est perçu comme un endroit où les femmes peuvent être indépendantes et libres de devenir ce qu’elles veulent, une vision qui s’oppose aux moeurs archaïques de l’île de Moodo. Ainsi, la jeune mère rêve d’un avenir meilleur pour sa fille, que cette dernière puisse quitter l’île afin d’accéder à une scolarité, souhait qui lui a toujours été refusé jusqu’alors.
La jeune femme idéalise la capitale et ses habitants, elle qui n’a jamais vécu en dehors de ces murs. Si Séoul symbolise alors l’échappatoire, la réalité renvoyée est bien différente. Bondée, chaotique et cruelle, y vivre semble même renforcer la solitude, tandis que les femmes n’y sont pas davantage en sécurité.
De son côté, l’île de Moodo n’a rien d’une destination touristique, plutôt semblable à une prison dirigée par une matriarche qui n’est autre que la belle-mère de Bok Nam.
La beauté fascinante des paysages contraste avec la cruauté et l’horreur subies par Bok Nam au sein de sa communauté. Au cours du récit, Bedevilled pose inlassablement la question suivante : est-ce l’île qui catalyse toutes les violences ou est-ce l’humanité ?
Le film ne fait bien évidemment pas le procès des zones rurales ou des mégapoles, mais centre son propos sur l’idée que les violences sont omniprésentes d’un environnement à l’autre, que cette violence est propre à la nature humaine, et non pas uniquement la résultante de son environnement.
Parmi les différences notables, on note la carnation de peau entre citadins et ruraux, symbole du marqueur social entre les protagonistes. Hae Won travaille dans une banque et a le teint très blanc, tandis que les habitants de l’île ont un teint très mat, signe de leur travail en extérieur.
Les locaux y travaillent la terre, vivent péniblement de leurs récoltes et de différentes ressources liées à l’apiculture et la pêche en apnée. Aux yeux des habitants de l’île, les Séoulites sont d’ailleurs perçus comme des fainéants, « incapables de faire leur lessive ».


Critique de la culture patriarcale
La première partie du film n’est pas sans rappeler Breathless, les insultes et les coups pleuvent tandis que les violences sont filmées au plus près de la misogynie ambiante.
Les femmes de l’île, très âgées pour la plupart, travaillent avec vigueur, tandis que les hommes procrastinent et passent l’essentiel de leur temps à mâcher une plante aux effets psychotropes, ce qui illustre l’aspect crétin qui se lit sur leurs visages.


Quand enfin la gent masculine se hasarde à l’ouvrage, chaque tâche réalisée, aussi infime soit-elle, semble mériter qu’on s’arrête un instant afin de nous recueillir avec une solennité ironique devant un travail pourtant banal et très succinct.
Les hommes ne font pourtant rien d’éprouvant comparé aux femmes chargées des corvées les plus difficiles, ils récoltent néanmoins le peu de gloire exploitable dans cet environnement austère. Les femmes de l’île sont persuadées de dépendre des quelques hommes présents, aveuglées par une vénération absurde et perpétrée par la matriarche.
Le réalisateur Cheol Soo Jang fait le choix de filmer les hommes en contre-plongée, renforçant ainsi l’aspect dominant sur les femmes soumises.
Sur l’île, cette servilité qu’on pourrait presque qualifier d’esclavage silencieux perdure paradoxalement grâce aux femmes. Les anciennes générations perçoivent la violence comme acceptable, voire justifiable, et sont les garantes de sa continuité. Ici, les doyennes n’ayant connu aucune alternative, restent persuadées que ces violences sont propres aux coutumes traditionnelles.
À travers une représentation extrême de la violence envers les femmes et une réflexion sur le corps féminin en tant que simple objet de désir assouvissant les pulsions sexuelles masculines, Cheol Soo Jang dénonce la contrainte sociale et sexuelle imposée par le dictat de la culture patriarcale.
Bedevilled : Le renouveau du slasher movie et rape & revenge
Grand prix au Festival de Gérardmer en 2011 et sélectionné à la Semaine de la Critique lors du Festival de Cannes 2010, Bedevilled a su renouveler le slasher movie en s’éloignant du conformisme dans lequel ce sous-genre de l’horreur stagnait depuis son avènement dans les années 60.
Comme dans beaucoup d’autres films contemporains, le vengeur est un personnage féminin qualifié de « final girl ». Néanmoins, Bedevilled se distingue d’ores et déjà par la pluralité des thématiques ; à savoir le machisme, la famille, la solitude, la vengeance et la folie. Mais Cheol Soo Jang va plus loin en posant un regard pudique sur l’homosexualité féminine, sujet tabou dans un pays encore très traditionnel, et qui a valu au film les pires difficultés pour être produit.
Bien souvent, le slasher classique ne s’embarrasse pas d’un quelconque développement. L’éveil du tueur est ainsi vite expédié. À l’inverse, le film prend ici le temps d’exposer la tension jusqu’au basculement vers l’horreur.
Bedevilled propose une rupture et un cassage des codes du slasher. Bien qu’il conserve une arme blanche, la rupture s’opère à travers un tueur non masqué ou défiguré, les « victimes » du tueur n’ont rien d’innocent. Enfin, le récit ne prend pas place dans un lieu sûr. L’île de Moodo s’apparente davantage à un bagne bordé par les rives du Stix, ainsi son choix justifie davantage le recours à la vengeance. L’île est isolée du monde et la justice ne vient pas jusqu’ici.
Si la représentation des habitants de l’île peut sembler cliché, tant les protagonistes sont présentés comme arriérés, rustres et portés par une vision rétrograde, cette description reste ancrée dans les codes du slasher qui restreint volontairement l’empathie vis-à-vis des antagonistes.
Bedevilled emprunte et défait également quelques codes du rape & revenge. On apprend ainsi que Bok Nam a été violée plusieurs fois par les hommes du village, elle ignore donc qui est le père de son enfant. De plus, nous retrouvons cette vengeance cathartique et sanglante à l’encontre de ses agresseurs, ce qui demeure un des trois axes de la construction du récit du rape & revenge (viol, retour et vengeance).
Ce sous-genre a longtemps été controversé et qualifié de misogyne. En effet, bien que ces femmes deviennent les héroïnes du film, elles ont longtemps été filmées sous le regard du fantasme masculin. La femme devait rester un objet sexuel que l’homme cherchait à dominer et les scènes de viol étaient rendues érotiques. Derrière sa caméra, Cheol Soo Jang ne suggère aucun érotisme, il ancre son récit dans la réalité sinistre, rendant la critique plus facile à déceler.
La vengeance comme libération
« Ça rend malade de se retenir », tels sont les mots de Bok Nam avant de frapper à son tour.
Selon Freud, ne pas se venger conduirait à un refoulement qui finirait par rejaillir. Ce qui a été refoulé finit toujours par rejaillir d’une façon ou d’une autre. La victime serait donc condamnée dès lors qu’elle subit un traumatisme. La violence et la vengeance de Bok Nam ne sont que l’aboutissement d’une colère murie par un trauma et des années de mauvais traitements.
La vengeance est une violence, celle infligée en réaction à une autre violence. Avant même d’être violente, la vengeance est humaine. Les animaux ne se vengent pas, ne se pardonnent pas, ils vivent leurs affrontements et leurs apaisements sans rien dire. En revanche, pour l’humain, tout est différent, sans doute est-il trop conscient de lui-même, car lorsqu’il est offensé ou agressé, il rumine sa vengeance en pensée et l’accomplit parfois en actes. Les actes de vengeance peuvent être perpétrés comme des pulsions qui font ressurgir la rancoeur, comme des moments de colère que rien n’arrête. Ces actions se caractérisent par la brutalité des blessures infligées, on parle alors de « coups de folie » pour expliquer ces gestes.
À l’instar de la pleine lune qui transformerait un humain en lycanthrope, l’usage surnaturel du soleil brûlant annonce la bascule et la transformation de Bok Nam vers une folie meurtrière.

La folie est un thème que l’on retrouve fréquemment dans les films de vengeance coréens, notamment dans les oeuvres de Park Chan Wook dont les personnages montrent d’importants signes d’instabilité psychologique. À son tour, Cheol Soo Jang démontre que la société actuelle, son organisation, ses valeurs, rendent fous les hommes et femmes pour qui la vengeance serait l’expression d’une folie libérée.
Conclusion
Avec Bedevilled et comme très souvent dans le cinéma coréen, Cheol Soo Jang mélange les genres, passant du drame social et familial dans la première partie, avant le point de bascule vers un pur cinéma de genre, s’emparant des codes du slasher, du gore et du rape & revenge. Si l’on peut ressentir un profond malaise face au réalisme de la violence durant les deux tiers du film, la conversion vers le surréalisme gore dans un second temps rend la violence plus « acceptable ». Première oeuvre sulfureuse et riche en contrastes, Bedevilled traite d’un vrai sujet de la Corée d’aujourd’hui, celui de la condition des femmes en Corée, de la société machiste qui protège les hommes contre les femmes, et la façon dont elles ont envie de se révolter et se venger face à l’ordre établi.
Usant de la vengeance comme levier de révolte vis-à-vis de certaines traditions familiales, encore garantes de cette culture patriarcale, Bedevilled offre une véritable réflexion sur la place des femmes coréennes dans une bulle machiste qu’il faudrait exploser.
Sources : KoBiz | HanCinema | AlloCiné | 21ST Century Women







