Dans la peinture coréenne, les fleurs de printemps ne sont pas seulement des motifs : elles incarnent un langage symbolique où la poésie silencieuse de la nature en éveil devient le miroir des aspirations humaines. Dès la période de Goryeo, les artistes ont fait de la nature un langage spirituel symbolisant alors métaphores philosophiques, artistiques et littéraires.
La faune et la flore dans l’art coréen
Depuis Goguryeo, la peinture coréenne se manifeste sous de nombreuses formes : paravents décoratifs, peintures murales, bannières bouddhiques, et d’autres encore. Traditionnellement, deux catégories de peinture se dégagent : les peintures produites par les lettrés, correspondant à la tradition chinoise et indisponibles à la commercialisation, et les peintures de professionnels, reconnaissables par leurs couleurs très variées comme on peut notamment encore l’observer sur les bâtiments officiels.
Contrairement à la pratique traditionnelle de la peinture en Europe, les sujets des œuvres coréennes ont toujours été très variés. Les paravents réalisés par les peintres professionnels accueillaient par exemple des paysages, des caractères calligraphiés ou encore des illustrations d’intérieur.
Parmi les nombreuses thématiques iconographiques, le Hwajohwa (화조화), peinture de fleurs et d’oiseaux, apparaît dès la dynastie Goryeo et se répand grandement durant la période Joseon. Le Hwajohwa est, après les paysages et les portraits, le troisième genre le plus important de la peinture orientale.
Au sein de ce répertoire iconographique, trois fleurs se distinguent tout particulièrement lorsqu’il s’agit d’évoquer le printemps dans la tradition picturale coréenne : la fleur de prunier, la pivoine et la fleur de lotus.
Maehwado : l’éveil du printemps coréen
Les fleurs de prunier, maehwa (매화) en coréen, sont utilisés à bien des égards comme pour le thé ou les galettes de fleurs de prunier (maehwa-jeon), pourtant, c’est ce qu’elle symbolise qui prime pour les coréens. Traditionnellement reconnue comme étant la première fleur de printemps qui apparaît alors que la neige n’a pas encore disparue, elle symbolise la résilience, l’espoir, la pureté, la beauté et le caractère éphémère de la vie.
Depuis la dynastie Goryeo, c’est donc la fleur la plus fréquemment utilisée dans l’art et la poésie coréenne. Yi Hwang (이황), l’un des principaux érudits de la période Joseon, chérissait les fleurs de prunier au point de les traiter comme des êtres à part entière, les surnommant « beaux-frères » ou « princes » avec une tendresse respectueuse.
Ce type de peintures étaient très répandu parmi les lettrés coréens et de nombreuses œuvres sont notamment intitulées « Maison d’étude sous les fleurs de prunier » ou « Maison d’herbe sous les fleurs de prunier », elles représentent un érudit plongé dans ses tâches, entouré par d’innombrables fleurs de pruniers à leur apogée.
Morando : éclats de printemps
Tout comme la fleur de prunier, la pivoine, moran (모란) en coréen, occupe une place centrale dans les compositions florales de l’époque Joseon. Elle aussi étant l’une des fleurs les plus représentées durant cette période, elle est étroitement liée au printemps, saison d’épanouissement et de plénitude. Par sa forme généreuse et sa floraison spectaculaire, elle devient l’emblème d’une vitalité abondante, symbolisant la vie et la force qui structurent l’ordre cosmique.
La pivoine apparaît majoritairement dans le genre de la peinture décorative, un art qui ne relève pas seulement de l’ornement mais aussi porteur de vœux symboliques, représentés par les motifs qu’il arbore. Bien souvent, la pivoine est associée à d’autres éléments : représentée avec le papillon, elle symbolise le bonheur conjugal tandis que dépeinte parmi les rochers, c’est le vœu de stabilité qui est recherché.
Parfois représenté de façon réaliste, d’autre fois de façon fantaisiste, le motif de la pivoine colorait très régulièrement les paravents des diverses cérémonies telles que les mariages, les rituels ancestraux ou les funérailles. Les artistes n’hésitaient pas à accentuer le volume des pétales et l’intensité des couleurs, donnant naissance à des fleurs presque monumentales. Cette stylisation renforçait l’effet décoratif du paravent tout en soulignant la dimension symbolique de la plante.
Yeonhwado : la grâce silencieuse du printemps
À l’instar de la pivoine et de la fleur de prunier, le lotus, yeonhwa (연화) en coréen, occupe une place privilégiée dans l’imaginaire floral de la dynastie Joseon. Fleur associée aux nobles et aux lettrés, le lotus reflète un idéal de droiture et de distinction. Sa portée symbolique est renforcée par sa place centrale dans le bouddhisme où il est tenu pour sacré : né de la boue et des eaux stagnantes, mais s’épanouissant à la surface dans une parfaite pureté, il devient la métaphore d’un dépassement des souillures du monde et d’une élévation vers l’éveil.
Cette lecture morale de la fleur de lotus se retrouve tout particulièrement dans la pensée néo-confucéenne diffusée pendant la période de Joseon. Déjà célébrée par la philosophie chinoise, cette fleur capable de demeurer pure au milieu des corruptions du monde devient l’emblème d’une intégrité morale à laquelle aspire les lettrés.
Dans les scènes peintes par Shin Yun Bok et Kim Hong Do, le lotus apparaît fréquemment dans des paysages d’étangs ou de jardins. Au-delà de sa valeur décorative, il participe souvent à une iconographie subtile où la nature sert de métaphore aux relations humaines et aux sentiments amoureux. Pour cette raison, les paravents comportant ce motif iconographique étaient très recherchés par les classes aisées de Joseon.
Tout un art, le printemps coréen
Qu’il s’agisse de la fleur de prunier, de la pivoine ou de la fleur de lotus, chacune de ces éclosions printanières participe à un langage symbolique profondément ancré dans la culture visuelle et artistique de la période Joseon. Par leurs formes, leurs saison et les valeurs morales ou spirituelles qui leurs sont associées, ces motifs ne répondent pas simplement à un désir ornemental.
Intégrées aux paravents, aux peintures et aux objets décoratifs, ces fleurs composent un véritable vocabulaire iconographique à travers lequel s’expriment les idéaux d’harmonie, de prospérité et de pureté qui structurent l’imaginaire esthétique et philosophique de la société Joseon.
Sources : The Korea Times (1) l Musée National de Corée (1) l KCulture (1)ㅣ Encyclopedia of korean folk culture (1)






