Le 19e Festival du Film Coréen de Paris a clôturé son édition de fort belle manière avec Hiver à Sokcho. En amont de cette avant-première le 5 novembre, j’ai pu échanger avec Koya Kamura et Bella Kim qui nous parlent de leur premier long-métrage en salles le 8 janvier.
Koya Kamura et Bella Kim présentent Hiver à Sokcho lors de la cérémonie de clôture
Après Homesick, court-métrage poétique que je vous invite à regarder, le réalisateur franco-japonais Koya Kamura signe son premier long-métrage avec Hiver à Sokcho. Adaptation du roman éponyme d’Elisa Shua Dusapin, l’histoire d’une jeune femme (Bella Kim) au point mort dans sa vie routinière, qui voit son malaise interne prendre un nouveau tournant lorsqu’un auteur de bandes dessinées français (Roschdy Zem) débarque dans la petite ville côtière de Sokcho, ravivant l’absence d’un père français méconnu et l’introspection autour de son identité.
Comme évoqué lors du bilan du FFCP, Hiver à Sokcho pourrait s’apparenter à l’audace d’un réalisateur qui s’approprie, le temps d’un film, les codes du cinéma coréen pour les coupler à sa culture franco-japonaise. En découle une oeuvre singulière, teintée d’une identité aux multiples références. À travers cette balade balnéaire au coeur de l’hiver coréen et des méandres de son personnage principal remarquablement interprété par Bella Kim, on ressent une partie de l’atmosphère propre à des modèles tels que Hirokazu Kore-eda ou Yasujiro Ozu, tantôt poétique, tantôt mélancolique. Le tout dans une infusion de réflexion intérieure qui oscille entre aspiration et détresse. Grâce à une mise en scène apaisante, axée sur la réverbération de la pensée, davantage traduite par les attitudes et les silences plutôt que par les mots, Koya Kamura signe une magnifique déambulation. Comme le pensait Ozu, la vie est simple mais l’homme ne cesse de la compliquer en agitant l’eau dormante.
Entretien avec Koya Kamura et Bella Kim

Qu’est ce qui a déclenché et motivé l’idée de se lancer dans cette adaptation de roman ?
Koya Kamura : C’est vraiment la lecture du roman. À l’époque je travaillais sur un autre scénario qui se passait de nouveau au Japon, à Fukushima, dans la continuité du court Homesick, et quand je lis Hiver à Sokcho, tout à coup je vois une thématique très proche de celle du long que j’écrivais, mais avec le contre-champ de cette jeune femme qui ne connait pas son père. Je connecte tout de suite avec l’histoire, avec Sokcho, station balnéaire très fréquentée en été mais vidée en hiver. J’y retrouve, dans une certaine mesure, les paysages qui m’ont plu dans mon court-métrage Homesick, c’est-à-dire des lieux qui sont vidés de leur population. Il y a eu une connexion dans ce qui est raconté dans le roman, notamment l’identité, le métissage, je suis Franco-Japonais, l’autrice du roman est Franco-Coréenne, le personnage de Bella est Franco-Coréenne aussi, donc il y a beaucoup de choses qui m’ont instantanément connecté au roman et donné l’envie de l’adapter. On a écrit l’adaptation avec un co-auteur, Stéphane Ly-Cuong, et en moins d’un an on avait quasiment un scénario prêt à être envoyé pour le soumettre à des financements.
Comment s’est fait le choix du casting ? À la fois Bella Kim, Roschdy Zem.
Koya Kamura : Je pense que ça s’est fait un peu en parallèle pour Bella et Roschdy. Pour Roschdy, dès l’écriture, c’est quelqu’un que j’imaginais. J’avais vu un film d’Arnaud Desplechin, Roubaix, une lumière, où je retrouvais dans le rôle qu’il incarnait beaucoup d’éléments très proches que je voulais pour le rôle de Yan Kerrand. On l’avait en référence dès l’écriture mais ça me semblait inaccessible, car c’est mon premier long, il y avait donc très peu de chances pour que ça se fasse. Mais mon producteur a insisté pour qu’on aille jusqu’au bout de l’envie. On a envoyé le scénario, ça lui a plu, et très rapidement on l’avait sur le projet avec nous. En parallèle, je cherchais le rôle de Sua, un casting compliqué, car on cherchait un profil très particulier, une comédienne parlant couramment coréen avec un très bon niveau de français, qui soit un peu entre les deux cultures, une actrice très grande, car je voulais qu’il y ait une espèce d’équité à l’image avec Roschdy.

Bella Kim, en quoi cette thématique autour de la quête d’identité vous fait-elle écho ?
Bella Kim : Ça fait 9 ans que je vis en France, j’ai vécu un tiers de ma vie ici donc je pense que j’ai une double culture. La Corée est mon pays natal et la France mon pays d’adoption, celui que j’ai choisi. Entre temps, j’ai ressenti la confusion d’identité même si je suis Sud-Coréenne. Quand j’étais en Corée, je me sentais différente, socialement c’était un peu dur pour moi de vivre à la façon des Coréens et de trouver une valeur commune. Je voulais quitter la Corée pour plusieurs raisons, je souffrais un peu, je ressentais une perte de sens dans ma vie, donc j’ai eu beaucoup de sympathie pour le personnage que je voulais interpréter à travers mon corps, ma voix, et lui donner de l’amour.
Koya Kamura : C’était impressionnant car dès le premier casting, constitué d’actrices non professionnelles, il y avait plein de choses dans ce qu’elle dégageait qui résonnaient déjà très bien avec le personnage. Le chemin était long, car Bella n’avait jamais joué, c’est son premier film, il y avait des choses à travailler, mais aussi une sorte d’évidence. J’ai senti qu’elle avait parfaitement compris le rôle, ses questions à ce propos étaient très pertinentes donc il y avait quelque chose de très rassurant pour moi dans le travail qui allait être à fournir, car on avait la même vision du personnage.
Bella Kim : J’ai grandi à Sokcho, ma famille a emménagé là-bas quand j’avais 7 ans, on y a vécu 5 ans, donc je connaissais parfaitement cette ville. Quand j’y vivais, il n’y avait absolument aucun étranger donc je pouvais imaginer la différence ressentie par Soo Ha en tant que métisse franco-coréenne par rapport au reste de la population, mais également le sentiment d’isolement, la confusion d’identité. Ça m’a vraiment touchée, j’ai aimé le personnage dès la première lecture et je voulais l’aider en l’interprétant.
Vous aviez rencontré pas mal de difficultés lors de la préparation de Homesick, notamment en raison du caractère très protocolaire au Japon, est-ce un constat que vous avez également fait en Corée ?
Koya Kamura : C’est marrant parce que je connaissais très peu la Corée, je la connaissais à travers ce qui nous arrive en Europe, d’un point de vue culturel et culinaire. Je connais un peu plus le Japon, mon père est Japonais, j’y ai vécu un an et fait de nombreux allers-retours, j’ai tourné un film là-bas. Et effectivement, il y a tout un protocole qui est assez lourd au Japon. La hiérarchie sur le plateau est imposante, comme s’il y avait des murs entre le réalisateur et le reste de l’équipe, c’était compliqué de créer des liens directs car il y avait une forme de sur-respect du réalisateur.
En Corée, j’ai retrouvé beaucoup de similitudes mais aussi beaucoup de différences, ne serait-ce que dans les lieux, les gens croisés, les attitudes, il y a quelque chose de plus direct ou frontal. On n’hésitait pas à me dire quand il y avait une chose qui n’allait pas ou qui n’était pas possible, ce qui n’était pas le cas au Japon où on tournait davantage autour de la question pour ne pas me froisser. En Corée, l’équipe était plus directe, parfois trop aussi donc ça demandait des ajustements, mais c’était très enrichissant. J’avais déjà tourné des publicités en France mais jamais de fiction avant mon court-métrage, j’ai découvert énormément de choses en tournant au Japon et j’en ai appris autant en Corée, à travers une mentalité différente et hyper investie, il n’y avait pas de disparité et de division, j’ai eu la chance d’avoir une équipe ultra investie dans le projet, à partir de là on pouvait surmonter presque toutes les embûches.
Dans votre premier film (Homesick), vos personnages étaient façonnés, en partie, par un regard occidental et métissé, avez-vous pris autant de liberté avec le comportement des Coréens à l’écran ?
Koya Kamura : C’est une question que je me pose depuis le début, je me la posais déjà en préparant mon premier film où je voyais que les équipes japonaises avec lesquelles je travaillais et ma vision d’occidental n’étaient parfois pas exactement sur la même ligne car je suis beaucoup plus Occidental que Japonais. Au bout d’un moment j’ai tranché en acceptant que ça allait être au cas par cas, certaines choses seraient très japonaises dans le respect de la vision japonaise, et d’autres plus proches de ma vision occidentale.
Pour Hiver à Sokcho, c’est un peu la même chose, avec la chance d’être entouré d’une équipe qui pouvait me donner son ressenti. Par exemple, Bella l’a fait pour la langue et les dialogues puisqu’elle parle français, elle pouvait ainsi me donner une traduction précise des nuances pour les dialogues en fonction des comédiens. Ma cheffe décoratrice me donnait aussi une vision très coréenne, à partir de tout ça j’ai pu faire des choix, en décidant d’aller à 100% dans l’accompagnement de ce qu’on me proposait, ou au contraire vers une vision moins « coréenne », le tout dans la concertation avec l’équipe, ce qui permet d’avoir des garde-fous. Je ne sais pas comment le film sera perçu en Corée mais je ne pense pas que nous soyons choquants dans la sensation d’avoir un film complètement occidental pour des Coréens.
Bella Kim : Quand j’ai vu le film, dans la ville de mon enfance, dans le pays où j’avais vécu pendant 20 ans, c’était vraiment très sensé de voir tout cela à travers le regard d’un réalisateur. Pour moi, Sokcho n’est ni une ville totalement coréenne, ni totalement occidentale, elle se situe entre les deux, et c’est en ça que je trouve très intéressant le fait que le film ne soit pas totalement coréen ou occidental, mais plutôt une fusion entre les deux.

J’imagine que votre regard sur Sokcho a évolué, entre votre enfance et ce tournage qui vous a permis de redécouvrir cette ville sous un angle nouveau.
Bella Kim : Mon regard est complètement différent (rires). À l’époque où j’y vivais il n’y avait même pas de Mcdo ou de Starbucks (rires). La ville ressemblait à celle dont Koya rêvait pour son film, c’est-à-dire un peu vide, pas modernisée. Mais aujourd’hui la ville s’est un peu trop transformée dans sa quête de modernisation, au détriment de certaines valeurs. Sokcho est une ville entourée de montagnes, je pense que c’est déjà suffisant, mais on ne cesse de rajouter des choses qui ne sont pas forcément nécessaires et qui font perdre le charme et l’identité de la ville donc ça me rend un peu triste. Chaque année, je reviens pour les vacances et je constate l’évolution des changements. On a bien fait de tourner ces images de Sokcho maintenant, car dans quelques temps la ville aura encore beaucoup changé.
Koya Kamura : Il y a de plus en plus de tours sorties de terre, ils rasent certains quartiers résidentiels pour faire de la place à d’énormes tours alors que des habitants sont présents depuis plusieurs générations. Surtout que Sokcho est une ville très particulière, il y a cette proximité avec la Corée du Nord, de nombreuses familles ont été séparées et beaucoup de Nord-Coréens ont fini à Sokcho. Il y a d’ailleurs un quartier à Sokcho qui réunit une grosse communauté issue du Nord, avec des maisons très basses. Je dis ça de l’extérieur, peut-être de façon très naïve, mais on a envie de conserver cette identité et particularité.
Bien que vous ne soyez pas Coréen, vous semblez aborder le cinéma avec une approche multi-genres, une caractéristique souvent attachée aux cinéastes coréens, est-ce que c’est ainsi que vous vous percevez en tant que réalisateur ?
Koya Kamura : Je pense que c’est la matérialisation de conflits internes. C’est-à-dire que lorsque j’étais enfant et que je rêvais de faire du cinéma, les films qui m’ont vraiment marqué sont de gros divertissements américains, de Spielberg à Scorsese, mais aussi de la SF et beaucoup de genres différents. En grandissant, je me suis davantage mis aux films d’auteur, je savais que je voulais faire du cinéma mais je n’ai jamais terminé un scénario. Et le seul scénario que j’ai terminé est celui d’Homesick qui est beaucoup plus intime. Il y a cette arène qui peut être spectaculaire d’une certaine manière avec la no-go-zone, mais on est vraiment sur l’intimité d’un rapport père-fils. Suite à ce film, ceux sur lesquels je travaille dorénavant, c’est le cas d’Hiver à Sokcho, sont plus intimes, mais au fond de moi il y a toujours une envie de cinéma de genre, mais aussi quelque chose de spectaculaire et divertissant, donc je pense que je suis un peu tiraillé entre tout ça et du coup ça se manifeste d’une certaine manière dans Homesick, c’est un film très intime, mais il y a aussi du fantastique avec la présence de cet enfant fantomatique. Et c’est vrai que ceux qui arrivent parfaitement à faire ça ce sont les Coréens. Dans un film coréen, tu pleures, tu ris, tu es en tension maximale, tu es effrayé, puis tu ris de nouveau… je trouve ça fascinant. Je ne sais pas si c’est faisable dans un film français, est-ce que c’est une question de langue, de culture, de moeurs… on a tendance à rester sur nos acquis et à reproduire inlassablement en France.

Koya vous avez tourné un film au Japon dans des conditions difficiles, puis en Corée. Bella vous êtes directement propulsée en tête d’affiche pour un premier film. De l’autre côté il y a Roschdy Zem, acteur français qui ne parle pas coréen et qui va tourner en Corée. Est-ce qu’on peut parler de la réunion de trois personnes qui se complaisent dans la difficulté et l’idée de sortir de leur zone de confort ?
Koya Kamura : De mon côté je n’ai pas vu de difficulté, on a tous aimé l’histoire et on ne s’est pas posé la question de savoir si ça allait être difficile ou pas, les choses se sont faites étape par étape et on a avancé ainsi. Peut-être que c’est parce que j’avais fait Homesick auparavant et du coup ça ne me faisait pas peur de tourner à l’étranger. Et bizarrement, une des raisons cachées pour lesquelles j’ai tourné Homesick au Japon c’est parce que je n’avais jamais dirigé de comédiens, et pour être honnête j’avais peur que ça joue mal. Je me disais que pour un public occidental, même dans le cas où ça serait maladroit dans le jeu, ça pourrait passer avec des dialogues en japonais, donc je m’étais un peu caché derrière ça en allant tourner Homesick. C’était presque comme si je fuyais une forme de difficulté, comme si c’était plus simple. Et ça a été pareil pour Hiver à Sokcho.
Bella Kim : Roschdy Zem a été très à l’aise, très détendu, il est habitué à tourner ailleurs, mais il était surtout très content d’être là. Il était déjà venu en Corée quelques jours pour un festival, mais jamais à Sokcho. On avait déjà tourné avec les acteurs coréens durant les premières semaines avant l’arrivée de Roschdy Zem donc on avait déjà pris nos marques, on avait créé une bonne alchimie avec l’équipe coréenne et française donc ça a vraiment été facile à son arrivée.
Koya Kamura : Il était comme un poisson dans l’eau. Et c’était parfait pour nous, car il était seul en Corée, il était donc ultra investi dans le film. Un comédien de cette trempe, s’il tourne près de Paris ou en France, c’est moins évident d’avoir cette disponibilité car il est sans cesse demandé pour des interviews ou autre. Alors que pour Hiver à Sokcho, il a été là durant un mois, à 100% pour nous et sans sollicitation extérieure, c’était vraiment précieux.
L’un et l’autre, quel regard portez-vous sur le cinéma coréen ?
Bella Kim : J’aime les films coréens mais quand je suis arrivée en France, j’ai étudié la langue et le cinéma français, donc j’ai regardé les films de Jean Luc Godard et principalement les films de la nouvelle vague que j’apprécie particulièrement. Mais je crois que j’ai vraiment une double vision, j’aime le côté dont tu parlais, à savoir le mélange des genres et des émotions qu’on retrouve dans le cinéma coréen, et j’apprécie la douceur avec laquelle les films français racontent leurs histoires.
Koya Kamura : Pour moi le cinéma coréen est d’une liberté incroyable. On parlait du mélange des genres, c’est impossible à faire dans un film français, de passer de l’humour à la tension, de l’émotion à la tension de nouveau, c’est à chaque fois parfaitement réussi dans le cinéma coréen. Mon film de chevet est Memories of Murder de Bong Joon Ho, c’est un film qui m’obsède au plus haut point. Quand j’ai vu Ryu Tae Ho (il incarne Mr Park dans Hiver à Sokcho et a joué également dans Memories of Murder) arriver au casting, je me suis dit « bah ça sera lui, il n’y a pas de doute » (rires). Je suis assez fasciné par ce cinéma et je crois que le monde l’est de plus en plus. Quand on a tourné Hiver à Sokcho, on arrive après Parasite ou Squid Game, c’est devenu très difficile de trouver des techniciens, car il y a constamment des tournages et tout le monde veut tourner en Corée.
Conclusion
Je remercie l’équipe du FFCP pour avoir planifié cette interview, Cédric Callier pour l’organisation, Lucie Uffoltz pour les photos, Koya Kamura et Bella Kim pour ce temps accordé, ainsi que pour leur avenance. Hiver à Sokcho sort le 8 janvier au cinéma. Et à titre personnel j’espère que le film rencontrera un succès en salles, de par la volonté d’offrir une oeuvre différente dans le paysage inaltérable du cinéma français actuel.

