À l’occasion de la sortie du film Sleep dans les salles françaises le 21 février 2024, K.OWLS a pu rencontrer son scénariste et réalisateur, Jason Yu.
Après avoir été présenté en première mondiale au 76e Festival de Cannes dans la catégorie La Semaine de la critique en mai 2023, Sleep est sorti en Corée du Sud en septembre 2023 et a presque atteint les 1,5 millions d’entrées au box-office. Pour la sortie française, c’est le distributeur The Jokers qui relève le défi de porter ce premier film à l’écran.
Jason Yu, les débuts d’un réalisateur
Jason Yu est une nouvelle figure à suivre du cinéma coréen. En effet, avec Sleep, il réalise un premier long-métrage d’une très grande qualité narrative et esthétique. Scénariste et réalisateur du film, il s’est lancé après avoir s’être pris de passion pour le cinéma lors de son service militaire. Il a par ailleurs été l’assistant-réalisateur de Bong Joon Ho sur Okja (2017) et réalisé des courts-métrages, dont l’un, The Favor (2018) a été primé dans plusieurs festivals en Corée.
Pour ce premier film, il a collaboré avec de grands acteurs de l’industrie tels que les acteurs Jung Yu Mi (Dernier Train pour Busan 2016, Kim Ji Young : Née en 1982 2019) et Lee Sun Kyun (Parasite 2019, My Mister 2018), qui interprètent les rôles principaux, mais aussi la monteuse Han Mee Yeon (Lucky Strike 2020), reconnue pour son talent et son travail.
Entretien avec Jason Yu
Votre film, Sleep, raconte comment le somnambulisme du mari vient perturber la vie d’un couple marié, aimant et stable. Quelles ont été vos motivations pour écrire sur ce sujet ?
Au départ, je pense que j’avais juste une fascination assez superficielle pour le sujet à partir de choses que l’on peut lire sur internet. Tout le monde a lu, au moins une fois dans sa vie, une histoire terrible qui implique le somnambulisme : quelqu’un qui saute d’un immeuble, qui prend le volant pendant son sommeil, ou encore un individu qui a agressé ses proches durant la nuit sans s’en rendre compte. En fait, je me rappelle avoir été très choqué par de tels récits. À l’époque, je m’étais dit : « waouh, quel sujet ce serait pour un film d’horreur ! ». Mais ça s’arrêtait là. Je n’avais pas vraiment de connaissances approfondies sur le sujet.
Puis le temps est passé et j’ai commencé à me demander à quoi ressemblait leur vie, comment ils géraient cela quotidiennement. Et surtout, comment cela se passait avec leurs proches et leur famille : ils sont avec eux 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, alors comment naviguent-ils cela tous ensemble ? J’ai commencé à explorer cet aspect du phénomène, et c’est à ce moment-là que j’ai réalisé que cela pourrait être vraiment intéressant d’en faire un scénario de film horrifique.
Sleep fait démonstration d’une grande maîtrise en termes de gestion du rythme et création d’une atmosphère. Comment avez-vous travaillé sur ces deux aspects ? Était-ce un de vos grands défis à la fois dans l’écriture et dans la réalisation du film ?
D’abord, je pense que l’écriture et la réalisation n’ont pas vraiment été des défis que je peux comparer, dans la mesure où c’était ma première fois dans les deux domaines. En général, en Corée du Sud, si l’on veut réaliser son premier film, il faut d’abord écrire un scénario. C’est le seul moyen d’accéder au statut de réalisateur.
Ensuite, pour ce qui concerne la création de l’atmosphère, il faut savoir qu’avant de faire Sleep, je n’étais pas vraiment un fan de films d’horreur et de films de genre en général. Pas parce que ce ne sont pas de bons films, mais parce que je suis facilement impressionnable (rires). Je me rappelle être allé plus jeune au cinéma voir des films d’horreur avec mes amis. Ils me traînaient là-bas, j’en ressortais traumatisé. Mais quand j’ai réalisé que Sleep serait inévitablement un film d’effroi, j’ai fait une grosse session de rattrapage, j’ai regardé un grand nombre de films réalisés par les maîtres du genre. C’est là que j’ai appris, ou du moins essayé d’apprendre consciemment, comment créer ce suspense et cette atmosphère qu’on retrouve dans Sleep.
Enfin, pour ce qui est du rythme, je ne suis pas très sûr. Je n’en étais pas vraiment conscient jusqu’à l’étape du montage. Mais j’ai eu l’opportunité de collaborer avec une monteuse reconnue en Corée (Han Mee Yeon) qui est une ponte de l’industrie. Elle a travaillé sur beaucoup de très grands films coréens. Ce qui a beaucoup joué aussi est que nous avons eu la chance d’avoir beaucoup de temps pour cette étape, grâce — ou à cause — du Covid. Il n’y avait pas encore de date de sortie fixée pour le film, donc nous avons pu essayer tout ce qui était possible pour trouver le rythme parfait.
Vous avez travaillé comme assistant-réalisateur et vous avez vous-même réalisé plusieurs courts-métrages (Video Message 2014, The Favor 2018). Que vous ont apporté ces expériences ?
Travailler en tant qu’assistant-réalisateur a été un véritable apprentissage. Je n’ai pas fait d’école de cinéma, donc tout ce que je sais sur comment faire un film, je l’ai appris durant les deux ans et demi où j’ai travaillé sur Okja. À l’époque, je n’avais pas vraiment conscience d’apprendre quoi que ce soit. Je faisais juste de mon mieux pour faire mon travail et ne pas ralentir l’avancée du projet. C’est seulement au moment de créer mon propre film que j’ai réalisé que j’essayais, consciemment ou inconsciemment, d’imiter au mieux ce que j’avais vu Bong Joon Ho faire dans toutes les étapes du film. C’est pourquoi je pense que le film Okja et la période où j’ai travaillé en tant qu’assistant-réalisateur ont été comme mon école de cinéma.
Pour ce qui est de mes courts-métrages, même si je les aime beaucoup, je suis assez embarrassé de les appeler ainsi, parce qu’habituellement ils sont faits de manière très professionnelle, avec passion et minutie… Tout doit être parfait. Mais moi, comme je n’ai pas fait d’école de cinéma, ils ont simplement été réalisés avec mes amis et ma famille. Il est même arrivé que ma mère s’occupe elle-même de la perche micro et que mon père tienne la caméra. Ce qui est sûr, c’est que nous nous sommes beaucoup amusés. C’est le moment où je me suis le plus amusé à faire des films et je pense que c’est ce qui a nourri ma passion pour la réalisation, même si à la fin, le résultat n’était pas très bon ! Mais au moment de le faire, nous pensions que c’était bien et donc nous y avons pris du plaisir. Encore aujourd’hui, avec mes amis et ma famille, nous nous réunissons chaque année chez moi et nous regardons ces courts-métrages pour nous remémorer les bons moments que nous avons passés à l’époque.
Sleep est donc votre premier long-métrage. En quoi était-ce différent ?
Je pense que Sleep est le produit de ces deux expériences. Ce qui est différent, c’est que c’est vraiment la première fois où j’ai pu investir à la fois la passion que j’avais ressentie en réalisant mes courts-métrages et toutes les leçons que j’avais apprises en étant assistant-réalisateur pour de grands cinéastes. En créant Sleep, j’ai vraiment essayé d’y concentrer tout cela. La vraie différence, je pense, a été au niveau de la responsabilité. Je n’avais jamais été en charge d’un plateau où travaillent quatre-vingt-dix ou cent personnes, et où chaque matin rien ne se passait à moins que je ne donne les premières directives. Ils me regardaient tous, me demandant quoi faire, et en tant que personne timide et introvertie, c’était un défi incroyable. Cela a vraiment été une expérience mémorable, et finalement très plaisante.
Jung Yu Mi et Lee Sun Kyun sont deux acteurs reconnus en Corée. Comment avez-vous décidé de les choisir pour jouer mari et femme ?
Lorsque j’ai terminé d’écrire le scénario et que je l’ai montré à mon producteur, il l’a beaucoup aimé. Il m’a alors demandé quel était mon casting de rêve pour jouer les rôles de Soo Jin et Hyun Su. Il m’a bien sûr précisé qu’on ne pourrait probablement pas les avoir, mais lui donner des noms permettrait de trouver quelqu’un de semblable, ou avec la même manière de jouer. Et j’ai répondu : « Si j’avais un rêve, vraiment si je gagnais au loto, je voudrais que ce soit Lee Sun Kyun et Jung Yu Mi. » C’est là qu’il m’a dit : « Tu sais, les très bons acteurs gravitent autour de scénarios intéressants, alors peut-être que ce n’est pas un rêve aussi inatteignable que cela. On peut leur envoyer le scénario, et si par chance, ils sont intéressés, on avisera à ce moment-là. » Et c’est ce qu’il s’est passé. Peu de temps après, ils nous ont répondu de manière très positive, ils voulaient me rencontrer. Quand nous avons fait la réunion, je les ai implorés de nous rejoindre sur le projet et ils ont été assez bienveillants pour accepter. Je leur serai toujours reconnaissant d’avoir accepté de faire le film.
Comment était-ce de travailler avec eux ? Comment s’est passée votre collaboration ?
Au début, je ressentais beaucoup de pression de travailler avec eux. C’était mon premier film et ils sont tous les deux des acteurs très reconnus en Corée. J’avais peur de ne pas être à la hauteur, qu’ils ne m’écoutent pas ou qu’ils ne me considèrent pas autant qu’un autre réalisateur plus expérimenté. Mais, dès le premier jour, j’ai réalisé que c’était absurde parce que, même si je suis un débutant, nous étions tous réunis ensemble sur le plateau par notre passion pour cette histoire. Chaque jour, nous avons essayé de faire du mieux que nous avons pu. J’ai beaucoup aimé travailler avec eux. Ils ont des idées incroyables, notamment parce que ce sont tous les deux des acteurs expérimentés.
Leurs manières d’appréhender un rôle sont vraiment opposées. Jung Yu Mi, de son côté, est venue me voir le premier jour du tournage et m’a dit : « Tu sais, dis-moi juste de A à Z ce que tu attends de moi et je le ferai. Si tu veux que je modifie quelque chose, une réplique, une émotion, dis-le-moi, je le ferai tout de suite. » Lee Sun Kyun, au contraire, arrive extrêmement préparé sur le tournage. Il connaît déjà son personnage, il l’habite vraiment. Donc tous les jours il venait me voir avec le script, l’ouvrait et je pouvais voir toutes les notes qu’il avait prises. Il me disait souvent : « Je pense que mon personnage ne dirait pas les choses comme ça, il les dirait plutôt comme ça. Le personnage ne ferait pas ça de cette façon non plus, mais plutôt comme cela. » Ce qui fait que nous avions toujours beaucoup de discussions avant de tourner les premières scènes de la journée (rires). Cela a vraiment été une expérience mémorable de travailler avec eux.
À mesure que le film progresse, le spectateur peut pencher vers deux interprétations assez opposées. Dans la première, plutôt rationnelle, on imagine que les personnages perdent pied, en particulier Soo Jin. Dans la seconde, centrée sur le surnaturel, on constate que des forces occultes sont à l’œuvre. Avez-vous voulu créer cette ambiguïté ? Et même en jouer ?
Ce n’est pas vraiment quelque chose que j’ai voulu insuffler en amont, non. Je ne me suis pas dit : « oh ! nous devrions tromper l’audience en créant une ambiguïté. » Je pense que j’ai juste suivi les émotions et la psychologie des deux personnages. Ils croient tous les deux fermement à leur version des choses qui sont plutôt opposées l’une de l’autre. Et c’est parce que leurs opinions sont si fortes que l’audience les suit et choisit un camp, en quelque sorte. Elle choisit de croire l’un des deux personnages plutôt que l’autre, et c’est comme ça que l’interprétation du film se trouve elle-même.
D’ailleurs, en Corée, quand le film est sorti en salles, nous avons observé que 50 % de l’audience interprète le film d’une manière, et le reste de l’autre manière. Mais surtout, tous sont si sûrs de leur interprétation qu’ils ne considèrent même pas que la fin peut être une fin ouverte. Ce n’est qu’en sortant du cinéma et en discutant avec d’autres personnes qu’ils réalisent qu’il peut y avoir une autre explication au film que celle qu’ils ont forgée. Je trouve cela vraiment intéressant et fascinant.
Pour finir, il se trouve qu’avant de sortir le 21 février en salles, Sleep a déjà été projeté en France lors d’avant-premières, notamment au Festival de Cannes en mai 2023 durant la Semaine de la Critique, mais également fin janvier 2024 au Festival international du film fantastique de Gérardmer, où vous avez d’ailleurs remporté le Grand Prix. Que pensez-vous de l’intérêt de la France et du public français pour votre film ?
J’en suis très honoré et très reconnaissant. Cannes était en fait la première mondiale du film. Quand j’ai reçu l’appel pour me prévenir que mon film serait projeté à Cannes pour la Semaine de la Critique, j’étais rempli de joie, mais cela s’est vite évaporé. J’étais très nerveux et vraiment terrifié à l’idée que les gens puissent détester le film. Je me suis dit que ce serait un peu le jour de mon jugement final et que ma carrière serait terminée. Mais j’ai été très heureux de voir que le public français et le public international de Cannes ont trouvé dans le film quelque chose qui leur a plu. J’ai vraiment été soulagé. En plus de cette séance-là, Sleep a été montré dans une petite ville à proximité et le public a eu un ressenti positif là aussi. J’ai beaucoup aimé cette expérience également.
C’est ce qui m’a fait ressentir que j’étais le bienvenu dans ce pays et une des raisons pour lesquelles j’étais réellement enthousiaste à l’idée d’aller au Festival de Gérardmer : non seulement cela voulait dire que je retournais en France — la nation du cinéma —, mais aussi parce que c’est un festival où les plus grands fans de films de genre se réunissent. J’étais très impatient de voir ce qu’ils pourraient en penser, et j’ai été assez chanceux pour qu’ils apprécient le film. Et surtout, j’ai été honoré de recevoir le grand prix du festival, aussi parce que c’est un de mes festivals favoris au monde. J’ai vraiment passé un excellent moment.
Un très grand merci à Mensch Agency d’avoir rendu cet entretien possible. Remerciements aussi à The Jokers.
Traduction anglais > français : K.OWLS
Sources : The Jokers | KOBIZ | La Semaine de la Critique Cannes 2023 | Festival international du film fantastique de Gérardmer 2024

