À première vue, ce n’est qu’un vernis. Pourtant, sous ses reflets profonds se cache un univers de gestes précis, de matières rares et de savoirs millénaires. L’ottchil, ou laque coréenne, est bien plus qu’un simple revêtement : c’est une alchimie délicate entre l’arbre, la main et le temps.
Ottchil : un art enraciné dans la nature
Le caractère chinois qui signifie laque, 漆 qī, est une combinaison du caractère de l’arbre (木 mù) et de l’eau (水 shuǐ), signifiant « l’eau qui vient de l’arbre ». En coréen, l’expression « Ott » fait référence à la sève de l’arbre utilisée pour réaliser la laque. « Chill » fait référence à la matière sur laquelle on dépose la résine. Née du travail de la sève de l’arbre à laque, cette technique requiert patience, précision et sens du détail. Utilisée pour orner des objets du quotidien ou des artefacts royaux, elle témoigne d’une culture où le beau se conjugue à l’utile.
Il y a environ 600 types d’arbres à laque dans le monde. Compte tenu de leurs caractéristiques climatiques, topographiques et géologiques, les sites les plus propices à la croissance des arbres à laque se trouvaient notamment à Taecheon (province de Pyeongan du Nord), à Pocheon (province de Gyeonggi), à Wonju (province de Chungcheong), à Hamyang (province de Gyeongsang) ou encore à Namwon (province de Jeolla du Sud). Aujourd’hui, la plupart des arbres à laque sont cultivés à Wonju, à Okcheon et à Namwon.
Les arbres à laque conservent une certaine quantité de sève et s’en servent pour se protéger lorsque leur écorce est percée. Pour la récolter, il faut retirer l’écorce de l’arbre pour favoriser l’écoulement de la sève.
Les geste et la couleur : les multiples visages de la laque
Selon son usage, la laque est traitée et purifiée différemment. Brute, elle ne peut être utilisée comme vernis car elle contient des insectes mais aussi des résidus de branches ou de fruits.
La laque brute est utilisée comme ingrédient de base pour toutes les laques. Elle est d’abord filtrée à l’aide d’un tissu de chanvre et pressée dans un seau à laque à l’aide d’une tige. Du coton finement déchiqueté est ajouté à la sève filtrée puis mélangée. Pendant 24 heures, le seau est ensuite fermé hermétiquement afin de purifier correctement la sève. Le coton immergé est ensuite retiré, à nouveau, à l’aide d’un tissu de chanvre.
Également appelé « vernis rouge-brun », le vernis transparent est un vernis obtenu en réduisant la teneur en eau. Ainsi, le motif de la surface reste visible une fois celui-ci le vernis sec. Le processus repose sur l’évaporation, la sève, une fois purifiée, est chauffée à 30° environ pour obtenir ce vernis.
En ajoutant un pigment à une laque transparente, il est possible d’obtenir une laque colorée. Afin que le pigment s’imprègne bien à la résine, la laque colorée est laissée reposer environ deux semaines avant utilisation.
La laque noire s’obtient lorsque l’on utilise du fer pour remplacer le pigment ou le colorant. Un colorant ou un pigment noir rendent la laque noire opaque tandis que le fer permet d’obtenir une laque noire transparente. Selon la méthode de raffinage utilisée, il est possible d’obtenir une laque noire brillante, semi-mate ou mate.
La sève du dendropanax coréen produit une résine différente de celle des arbres à laque. Sa résine est utilisée comme vernis végétal naturel et transparent. Comme les arbres à laque, il produit un liquide jaune lorsque son écorce est percée, seulement, celui-ci devient doré après le séchage, d’où son nom de « laque jaune ». Autrefois, cette sève était très prisée et était notamment un produit d’exportation majeur entre Baekje et la Chine.
La laque de cajou s’obtient par le raffinage du liquide contenu dans les noix de cajou. En Corée, la laque de cajou est utilisée comme substitut de la laque traditionnelle depuis les années 1970 car elle produit une couche de vernis similaire à la laque traditionnelle.
Les matériaux habituellement laqués sont le bois, le métal, le papier, le cuir, le tissu de chanvre et les poteries. Il existe également plusieurs méthodes, évoluant à travers les âges, pour agrémenter la laque :
- La nacre est finement découpée en motif avant d’être déposée en décoration.
- Technique d’exposition des motifs incrustés (Pyeongtal) : les motifs en or ou en argent sont fixés sur le métal ou du bois laqué.
- Gravure sur métal (Chimgeum) : les motifs sont gravés au burin ou à l’aiguille sur une surface laquée, des pigments peuvent être utilisés pour colorer les lignes tracées.
- Motifs à la poudre d’or (Sihoe) : la poudre d’or ou d’argent est saupoudrée sur la laque pour obtenir différents effets (cette méthode est plus courante au Japon).
- Peinture à la laque (Chaehwa) : la laque peut également être utilisée pour peindre des motifs sur des meubles ou pour des peintures.
Ottchil, patrimoine coréen
La plupart des premiers objets laqués retrouvés sont des armes, ils remontent à quelques siècles avant J.-C. Selon les découvertes archéologiques, les chercheurs pensent que la laque se serait développée localement en Corée.
Les premiers objets laqués datant du IIIe siècle ont été retrouvés dans la province de Chungnam, dans le sarcophage de Namseong-ri : des fragments de laque noire, des épées et des miroirs en bronze. Le site historique de Gwangju comportait également des restes de laques rondes à motifs et des laques en bois, tous datant du Ier siècle av J.-C. Beaucoup d’objets en laque ont également été retrouvés dans l’ancienne tombe de Nangnang.
Durant la période des Trois Royaumes, de nombreuses évolutions techniques sont recensées. De remarquables objets ont notamment été découverts dans la tombe royale du roi Muryeong ou encore dans les grandes tombes de Hwangnam, Cheonmachong et Houchong. En revanche, en raison des nombreux pillages qui ont eu lieu, la laque de la période Goguryeo est pratiquement inconnue, seuls quelques vestiges écrits subsistent. Parmi les objets importants issus de Baekje, l’une des plus remarquables est une table à manger. Datée du IIe ou IIIe siècle, elle est décorée de motifs et recouverte de laque rouge foncée.
Le grand développement culturel marquant la période de Silla unifiée se retrouve également dans l’évolution de l’ottchil. Le Chiljeon (bureau de la manufacture de la laque) se spécialisent dans la laque sous le règne du roi Gyeongdeok (742 à 765). La méthode reste la même mais la laque est de plus en plus transparente. Une technique de décoration de la laque émerge également : Pyeongtal. Les laques décorées ainsi étaient considérées comme des objets de luxe, ils étaient réservés aux personnes ayant un haut statut social.
Durant Goryeo, la technique Pyeongtal donne naissance à la laque Najeon. Peu de ces objets sont conservés en Corée, ceux-ci étant très appréciés à l’étranger, ils ont été beaucoup exportés. Ces laques possèdent un motif dynamique et des décors en fil de bronze torsadé.

Pendant Joseon, le motif Najeon a longtemps été utilisé. Selon le Gyeonggukdaejeon (Grand code des règles de l’administration d’État), le Département d’État de la manufacture (Gongjo), comptait des laqueurs et des maîtres dans l’art du motif Najeon. Les annales de Joseon révèlent également que la laque coréenne était très populaire en Chine durant le règne du roi Seongjong. Parmi les objets les plus impressionnants retrouvés aujourd’hui, se démarquent notamment le coffre royal pour les documents précieux et le coffre royal pour les documents en bambous, tous deux fabriqués pour les cérémonies d’État. Des vestiges indiquent également que la laque Hyeopjeao (à base de tissu), Dotae (à base de poterie) et Pitae (à base de cuir) se sont perpétués.
Renaissance de l’ottchil dans l’art et le design contemporain
Longtemps reléguée au rang d’artisanat ancien, la laque coréenne connaît aujourd’hui un regain d’intérêt. Notamment dans le domaine du design, des artistes comme OK Kim intègrent la laque à des œuvres mêlant tradition et modernité. Le contraste entre l’épure formelle des objets et la complexité de leur finition illustre une volonté de faire dialoguer passé et présent. L’intérêt croissant pour les matériaux durables et les pratiques artisanales joue également un rôle dans ce renouveau. Contrairement aux laques synthétiques, l’ottchil est 100 % naturel, résistant à l’eau et au temps.
Sources : Ottchil art museum | Cho Hoon Sang, Kim Mi Ra, Kim Jeong Eun & Lee Hee Seung, Ottchil, Korean traditional lacquer, Korean Craft & Design Resource Book, 2017 | OK Kim Studio
Sources images : Naver | Asian Flora | Administration du patrimoine national | Journal of Korean Art and Archaeology | Sight Unseen







