Page 2 : Le Festival du Film Coréen de Toulouse
Page 3 : Entretien avec les organisateurs du festival
Entretien avec les organisateurs du festival
J’ai pu recueillir quelques mots de la part de Lisa Rossi, organisatrice du festival et Pierre-Alexandre Nicaise, exploitant du cinéma Le Cratère, du réseau associatif CINÉFOL 31. Vous pourrez ainsi en découvrir un peu plus sur l’organisation de ce festival, son déroulé, mais aussi sur le cinéma coréen.
Interview de Lisa Rossi, organisatrice du festival
Comment est né le projet du festival du film coréen de Toulouse ?
Le festival est né de mon envie de spectatrice – en grande admiratrice du Festival du Film Coréen à Paris – de voir et de donner à voir davantage de films coréens à Toulouse et de la volonté de l’Association Franco-Coréenne de Toulouse d’élargir son champ d’activités après le succès du Woori Festival de Toulouse (1ère édition en 2021), plus généraliste, bien qu’orienté vers la danse traditionnelle et la K-pop. L’association développait par ailleurs déjà des activités du côté de la calligraphie, de l’apprentissage de la langue, de la cuisine. Il y avait des ateliers-cinéma pour les adhérents, mais il manquait un événement consacré au cinéma et ouvert au public.
Comment s’est faite la sélection des films du festival ? Autour de quelle thématique avez-vous travaillé ?
Le processus de sélection des films s’est fait en plusieurs temps. J’ai initialement travaillé autour du thème assez large d’« identités coréennes », au pluriel, car il s’agissait nécessairement d’un point de vue personnel, et européen qui plus est. Cette thématique comprenait trois axes principaux : l’aspect historico-politique de la Corée, les liens sociaux et familiaux, et enfin les clivages économiques d’une société très hiérarchisée. Cette première sélection s’est affinée en fonction des droits d’exploitations et des supports que nous arrivions à obtenir ou non, et selon les suggestions de mes partenaires à l’Association (E. Vannobel) et au cinéma Le Cratère (P.A. Nicaise et M. Chauvet), où s’est déroulé le festival. Nous avons enfin tenu compte des dernières sorties et ressorties (About Kim Sohee, Retour à Séoul, The Host…) pour donner au final une sorte de panorama subjectif du cinéma coréen, plus proche du « format festival » que nous souhaitions.
Chaque année, le cinéma coréen rayonne de plus en plus à l’international. Que ressentez-vous face à cet engouement en vous basant aussi sur l’affluence lors du festival ?
Le festival a attiré des cinéphiles très avertis comme des « coréanophiles » ou encore des curieux peut-être en attente de découvrir un peu mieux le cinéma coréen mis en lumière ces dernières années avec les grands succès de Minari, Parasite, Decision to leave ou Les Bonnes étoiles. La Nouvelle Vague du cinéma sud-coréen, avec ses Im Sang Soo, Park Chan Wook, Bong Joon Ho et autres Hong Sang Soo, remonte déjà à une vingtaine d’années et je suis très heureuse que les spectateurs soient venus (re)découvrir leurs œuvres et d’autres, moins connues. Le cinéma coréen a une intensité et une singularité, aussi bien esthétique que dramaturgique, qui le rendent à la fois très actuel et très universel. Ce rayonnement à l’international participe sans nul doute du fameux soft power coréen, ce qui n’enlève en rien ses qualités intrinsèques.
Avez-vous un coup de cœur à travers cette sélection de films dont vous voudriez nous parler ?
Pour être honnête, j’ai de l’affection pour tous les films de cette sélection, en choisir un seul relève de la gageure. J’ai beaucoup de tendresse pour le désormais classique The Host, ou encore pour Joint Security Area, qui est encore plus ancien. Si je devais en choisir un parmi les plus récents et moins connus que le magnifique Decision to leave, ce serait probablement L’Homme du président (2020), de Woo Min Ho, car il aborde un pan de l’histoire coréenne relativement méconnu, mais passionnant : la dictature en Corée du Sud – en l’occurrence celle du président Park Chung Hee – et son atmosphère délétère, entre paranoïa, avidité et répression. On y suit les derniers jours de la vie du dictateur jusqu’à son assassinat par le chef du KCIA, un ancien compagnon de « révolution », joué par Lee Byung Hun. Son jeu tout en tension est impeccable et donne à voir la folie de cette période. Le film, très sobre dans sa réalisation, a quelque chose de la tragédie en huis clos et pose la question des idéaux et de leurs poids dans le temps long de l’Histoire.
Une deuxième édition du festival du film coréen est déjà prévue ? Comment souhaiteriez-vous le développer à l’avenir ?
Nous aspirons bien sûr à une deuxième édition. Nous n’avons pas encore fait le bilan de cette première édition, mais la réaction du public est encourageante. Idéalement, j’aimerais aussi pouvoir programmer quelques comédies et quelques films à destination du jeune public, ainsi que des œuvres plus indépendantes. Notre ambition est de pouvoir proposer une réelle diversité de genres, de thèmes, de formats. Le cinéma coréen ne se limite en effet pas à la Nouvelle vague des années 2000, mais les droits d’exploitation sont plus difficiles à obtenir quand on sort de cette veine, et ils ne sont déjà pas si accessibles lorsqu’on s’y cantonne ! Je pense néanmoins que c’est appelé à changer, du moins, je l’espère. Il y a encore tant de merveilles à découvrir !
Interview de Pierre-Alexandre Nicaise
Lorsque l’on vous a proposé d’organiser un festival du film coréen, qu’est-ce qui vous a décidé à entreprendre ce projet ?
C’est Lisa [Rossi] qui est venue à l’époque avec l’ancien président de l’association et j’ai tout de suite dit oui. Je voyais bien qu’il y avait un vrai intérêt à se focaliser pendant un moment sur cette cinématographie. Comme il n’y avait rien qui existait, c’est intéressant d’essayer.
Quand on lit l’histoire du cinéma Le Cratère sur votre site internet, on découvre le terme « ciné-club ». Un terme qui renvoie à la découverte et au partage du cinéma. Le Festival du Film Coréen, c’est un peu l’occasion de se replonger dedans ?
Si on revient aux origines du Cratère qui a été un ciné-club à partir de 1975 jusqu’à 1995, chaque semaine, il y avait une thématique. Une semaine sur le cinéma japonais, une semaine sur le cinéma sud-américain, ou un genre ou un réalisateur. C’était ça le principe du ciné-club, pas simplement la question de l’actualité, mais aussi la mise en perspective, l’apprentissage du cinéma, la connaissance partagée. Et nous, ça nous tient à cœur que le cinéma ne soit pas un simple produit de consommation courante […] le cinéma ne se limite pas à son actualité. On a cette chance et cette liberté au Cratère de pouvoir travailler comme ça. C’est un phénomène intéressant, parce qu’avec le cinéma coréen, on a plein de films d’auteur, mais aussi grand public de qualité. C’est intéressant aussi dans notre perspective d’éducation populaire. On renoue, avec ce festival, avec l’esprit du Cratère qui existait dès ses origines.
Avec l’essor du cinéma et des séries coréennes à l’international, est-ce que vous remarquez un intérêt grandissant du public en salle de cinéma ?
Non, ma réponse est non. Pas vraiment. C’est vrai qu’il y a quelques films chaque année, d’auteurs notamment, qui touchent un public un peu plus large, mais dans le même temps, il y a plein de films populaires qui ne sortent même pas en salle. C’est quand même assez singulier. Si on regarde les films qui passent au festival du film de Paris (FFCP), il y en a un certain nombre qui sont pris en charge par des distributeurs de cinéma français pas pour être sortis en salle, mais directement en DVD ou VOD. Ça veut dire qu’il y a un public, mais que les distributeurs (Jokers, ARP) estiment qu’il n’y a pas un marché suffisant pour les sortir en salle. Je pense à un [film] qu’on a passé, Défense d’atterrir. Il a à la fois une reconnaissance au Festival de Cannes, parce qu’il a une projection dans la sélection officielle hors compétition. Et en même temps, je ne sais pas pour quelle raison, il semblerait qu’il ne puisse pas être soutenu dans le cadre de l’Art et essai, parce qu’il a trop un caractère commercial. Et donc les distributeurs décident de ne pas les sortir en salle de cinéma. On est dans une mécanique singulière, un peu bizarre, où au final des films de cinéma ne sont pas montrés au cinéma.
Pouvez-vous nous parler d’un film en particulier qui vous a marqué durant ce festival ?
Il y en a deux que j’ai énormément apprécié, About Kim Sohee et Retour à Séoul. J’ai énormément aimé ces deux films. Ce sont deux films de l’actualité de cette année, formidables, magnifiques. Ce que je trouve génial dans ce film [About Kim Sohee], c’est qu’il y a le drame qui intervient, Kim Sohee, c’est sa vie, c’est son existence dans la société. Ce n’est pas un drame individuel dont traite le film, c’est un drame collectif. Ça me rappelle le néo-réalisme, quand les cinéastes essayent de parler de la société d’une manière la plus précise et qui prend vraiment en compte la dimension collective. Il y a après, toutes les questions que se pose la policière (personnage de Bae Doona) : qu’est-ce que signifie cette histoire pour la famille, pour l’entreprise, pour l’école, les personnages, qui ont chacun leur place dans cet échiquier. C’est le cinéma que j’aime. On rentre dans ce qu’est la société […] en regardant les choses telles qu’elles sont. Pour Retour à Séoul, j’ai été très touché. Le personnage principal aurait pu m’agacer, mais finalement pas du tout, parce qu’on la comprend complètement. C’est vachement bien mis en scène, c’est un vrai régal.
Quel ressenti gardez-vous sur l’ensemble du festival ? Seriez-vous prêt pour une prochaine édition ?
Franchement, on s’est régalé. J’ai eu que de bons retours, tout d’abord de notre équipe au Cratère, des bénévoles, de nos partenaires et puis du public. On ne pouvait pas tellement espérer mieux en faisant tout ça, sans budget quasiment. On n’a pas eu d’aide. On a eu un partenariat sérieux avec nos amis de l’association Franco-Coréenne. Sur un temps de vacances en plus ! Puisque les festivals ne sont jamais sur ces temps-là. Je suis ravi du résultat parce que c’était un moment un peu magique. On a fait des petits pots, des petits repas, je pense que ça a été très très apprécié de tout le monde. Quant à la suite, je n’en sais rien, sur le principe, on serait plutôt partant, il faut voir s’il y a les moyens de le réaliser, s’il y a une programmation qui le permet. Après, nous (l’équipe du Cratère), on sera ravi de retenter une expérience une autre fois, bien sûr.

