Porte-drapeau d’une nouvelle génération de cinéastes coréens engagés, July Jung signe un drame sombre et troublant au sein d’une société coréenne dans laquelle la mécanique collective peut s’avérer destructrice. Porté par le duo d’actrices, Bae Doona et Kim Sae Ron, A Girl at My Door est le premier long-métrage de la réalisatrice de About Kim Sohee.
Informations & Synopsis de A Girl at My Door
- Titre original : 도희야
- Titre anglais : A Girl at My Door
- Pays : Corée du Sud
- Réalisation et scénario : July Jung
- Date de sortie : 22/05/2014
- Genre : Drame
- Durée : 1 h 59
Jeune cheffe de police à Séoul, Young Nam est mutée dans un petit village portuaire au sud du pays. Très vite, elle prend sous son aile une jeune fille victime de violences mais dont le comportement interpelle autant qu’il inquiète.
Casting & bande-annonce
A Girl at My Door : Lee Chang Dong comme mentor
Comme de nombreux cinéastes coréens avant elle, July Jung passe une grande partie de sa scolarité à la cinémathèque de Séoul, se façonnant à travers les films de David Lynch, Pedro Almodovar, Jean Renoir, ou bien encore Shohei Imamura, instigateur de la nouvelle vague japonaise. Néanmoins, une rencontre avec un autre de ses réalisateurs favoris va bouleverser ses premiers pas au cinéma : il s’agit de Lee Chang Dong, alors professeur à l’université Sungkyunkwan. À la fin de son cursus, July Jung participe à un concours réunissant des projets de films. À l’issue, et bien qu’elle ne remporte pas la compétition, Lee Chang Dong lui offre l’opportunité de produire son premier long-métrage avec sa société de production.
Le budget du film est maigre, on parle de 300 000 dollars. Toutefois la réalisatrice peut s’appuyer sur les conseils et le soutien indéfectible de Lee Chang Dong, sans qui le film n’aurait pu se faire.
Comme son aîné, July Jung prend le temps d’explorer les émotions de ses personnages en abordant des thématiques sociales propres au cinéma de Lee Chang Dong. Elle sonde notre rapport au rejet, à la solitude, ou bien à la maltraitance infantile et à l’alcoolisme.
A Girl at My Door / About Kim Sohee : convergence de la violence des institutions
Le cinéma contemporain se distingue, en partie, par son aptitude à dépeindre la violence politique et sociale de la société coréenne, dans laquelle les contextes de pression collective et de censure sociale peuvent s’avérer difficiles à renverser lorsqu’il s’agit de dénoncer des abus.
July Jung raconte l’histoire de victimes sacrifiées au nom de la cohésion sociale dans A Girl at My Door, ou en vertu de la performance dans About Kim Sohee. Toutes sont ciblées par des institutions, familiales ou professionnelles, qui entretiennent une violence inavouée.


Pour rappel, dans About Kim Sohee, tiré d’un fait divers tragique, le récit est d’abord centré sur l’effondrement psychologique d’une jeune femme poussée au suicide à cause d’un environnement de travail néfaste. Une enquêtrice, plus âgée que la victime, cherche alors à résoudre les causes du drame et met en exergue la responsabilité collective des institutions, jugées passives face aux souffrances individuelles passées sous silence.
Qu’il s’agisse d’un cadre familial dans A Girl at My Door ou professionnel dans About Kim Sohee, les deux films ont la particularité de mettre en scène la violence à travers une rencontre : celle d’une jeune fille éprouvée et d’une adulte désabusée qui tente en vain de la sauver ou de défendre sa mémoire face à la violence systémique.
Dans chaque situation, l’impuissance de l’individu face à l’organisation sociale est synonyme de tension permanente et pose un regard brut sur l’absence de protection des exclus, notamment dans une société où il est difficile d’exister en dehors des normes établies.
A Girl at My Door : impuissance et passivité
À son arrivée dans ce village côtier, Young Nam réalise que son grade de cheffe de police ne lui confère pas davantage de pouvoir et de respect auprès des habitants.
Rapidement confrontée à des comportements sexistes de la part de ses subalternes, la jeune femme est d’emblée plongée dans un environnement archaïque où règne l’omerta.

A Girl at My Door illustre la difficulté d’agir et le sentiment d’impuissance au coeur d’une société où la réalité est souvent ignorée dès lors qu’elle est perçue comme compromettante ou taboue. Les habitants détournent les yeux face aux violences domestiques subies par Do Hee, une réalité tolérée et banalisée dans l’indifférence générale, aussi bien auprès de la population que des autorités.
Cette complaisance de la part d’une institution telle que la police, presque navrée d’intervenir auprès des locaux, alors même qu’elle est garante de la protection et du respect des lois, reflète un système où la crainte du scandale et de la honte prévalent sur le mal-être de victimes réduites au silence face à l’étreinte collective.
A Girl at My Door : victime et bourreau ?
L’une des grandes forces du film réside dans la caractérisation de personnages profondément anti-manichéens à mesure que la tension s’installe : July Jung habille ses actrices de nuances subtiles, l’angle du bien et du mal vole en éclats grâce à un contexte invitant à une réflexion aux antipodes du manichéisme.

Bien que Young Nam lutte également avec ses propres démons, cette vision s’articule principalement autour du personnage de Do Hee, jeune fille à la fois victime de par les violences subies au quotidien, et bourreau par la force des choses, car le film nous montre progressivement que l’absence de pilier et de structure saine peut transformer un paria inoffensif en un être perfide. Tout au long de sa vie, Do Hee n’a connu que l’abandon, l’humiliation et la maltraitance. Un parcours semé de violences en tous genres qui perturbent son comportement et sa distinction du bien et du mal.
Ce trouble dans notre volonté de résoudre distinctement la réelle nature de Do Hee, est remarquablement instauré par July Jung tout au long du film. De prime abord, Do Hee nous est présentée comme une victime violentée et harcelée en raison de son caractère inhabituel. Puis à mesure que Do Hee s’ouvre à Young Nam, son comportement apparaît plus énigmatique, jusqu’à sembler totalement nocif. La pensée première, bien que banale, pourrait se résumer à imaginer qu’une âme angélique peut se révéler malsaine, mais cela reviendrait à dévaloriser le travail d’écriture de July Jung et à faire de A Girl at My Door un film à la profondeur assez limitée.


Le fil conducteur du film se focalise sur le cheminement de notre regard vis-à-vis de Do Hee, sur notre capacité à voir au delà des actes, à condamner ou pardonner de façon nuancée. Peut-on excuser les actes machiavéliques d’un individu enfermé dans un gouffre de violence et prêt à tout pour s’en échapper ?
En dépit du fait que les circonstances plaident largement en faveur de Do Hee, rien ne permet d’affirmer avec certitude que son comportement résulte entièrement de son environnement. July Jung laisse planer ce doute : sommes-nous face à une adolescente animée par un instinct de survie et qui mériterait une seconde chance avec un adulte responsable et non violent, ou bien s’agit-il d’un être perfide et dangereux pour les autres ?
A Girl at My Door : une solitude imposée
Au delà de l’impuissance face aux institutions, le thème de la solitude découlant de l’exclusion fait office de trame centrale.
Les deux personnages principaux que sont Young Nam et Do Hee sont plongés dans un isolement profond, conduisant à une souffrance commune qui les réunira. De son côté, Do Hee est maltraitée par sa famille adoptive quand elle n’est pas harcelée à l’école. Le repli sur elle-même devient alors la seule issue à cet environnement.
Quant à Young Nam, elle est isolée à cause des préjugés liés à son homosexualité, motif de sa mutation. Si dans un premier temps ce départ s’apparentait à une fuite de la solitude et du milieu très masculin de la police à Séoul, la sexualité de Young Nam s’avère être une source de tension et d’isolement aussi bien en ville qu’à la campagne.
Young Nam se montre instantanément compatissante et protectrice envers Do Hee, une posture liée à l’effet miroir renvoyé par l’adolescente et qui contraste avec ses autres interactions. De fait, Young Nam est distante et froide avec tous les autres personnages croisant sa route. Elle se contente de formalités d’usage, ne fait pas d’efforts pour s’intégrer au sein d’une population à laquelle elle ne s’identifie pas. Si ce comportement pouvait passer inaperçu dans une mégapole telle que Séoul, il est exposé à la vue de tous dans un village aux moeurs contrastantes.


Les personnages principaux ne sont pas les seuls à souffrir de la solitude. Le village manque de main d’oeuvre et beaucoup d’immigrés clandestins en provenance d’Asie du Sud-Est viennent travailler au port. Privés de leurs papiers par les employeurs, les migrants sont alors condamnés à ne jamais pouvoir quitter le village. De retour aux abords de Yeosu dont elle est originaire, July Jung choisit d’intégrer cette réalité sociale à son récit.
De surcroît, le sous-thème de l’alcoolisme s’intègre parfaitement dans le film. Bien que cette problématique apparaisse centrale puisqu’elle régit une partie de la vie du village, elle n’est que la résultante d’une population souffrant de l’isolement ou de l’abandon. Do Hee a été abandonnée par sa mère, elle est maltraitée par un père adoptif constamment ivre, tandis que Young Nam trouve refuge dans l’alcool pour supporter la solitude.

Conclusion
Présenté au festival de Cannes en 2014, A Girl at My Door explore avec justesse la quête de justice face à la violence des institutions. À travers la rencontre de deux âmes vacillantes, July Jung nous plonge dans une réalité étouffée, entre drame social et thriller psychologique.
Sources et sources images : HanCinema | AsianWiki | IMDb | AlloCiné



