Parfois, s’arrêter et fouiller dans les livres d’occasion permet de faire de belles découvertes. En plutôt bon état, le prix en franc et une carte publicitaire pour obtenir des informations par minitel en guise de marque-page, je me retrouve avec deux histoires coréennes datant du 18e siècle !
Avant-propos
Première incursion dans la littérature coréenne du 18e siècle ! J’ai été assez intriguée par ce recueil regroupant l’Histoire de Dame Pak et l’Histoire de Suk-Hyang. Les auteurs sont inconnus. Je vais donc plus m’attarder sur le résumé de ces récits :
- L’Histoire de Dame Pak se déroule pendant les invasions mandchoues. Dans l’espoir d’avoir un fils, l’épouse du noble Li part prier dans la montagne. De ce vœu, naît Li Si Pak (nom d’un personnage ayant vraiment vécu), promis à un avenir brillant. Lors de ses seize ans, son père part à la recherche d’une épouse. Il croise la route d’un ermite qui a une fille aussi talentueuse que repoussante. Celle qui deviendra Dame Pak est délaissée par son mari et sa belle-mère jusqu’au moment où son vrai visage se dévoile, après avoir expié les fautes de sa vie antérieure.
- L’Histoire de Suk-Hyang conte la nouvelle vie de cette Fée qui a péché par amour. Avec son amant, ils sont condamnés à renaître parmi les humains. Malgré de nombreuses épreuves, Suk-Hyang est souvent aidée par les habitants de son ancien monde. Une fois ces épreuves terminées et l’obtention du pardon, elle pourra retrouver son amant et obtenir une vie prospère.
D’après l’introduction de Li Ogg, les deux auteurs se sont inspirés de Ho Kyun (1569 – 1618) et de son roman Vie d’un nommé Hong Kil Dong. La structure est la même : la naissance extraordinaire et l’enfance, leurs aventures pendant la jeunesse et un dénouement joyeux au crépuscule de leur vie.
Mon avis sur ces deux romans du 18e siècle
Des récits sous forme de fable
Deux histoires assez semblables dans les propos : on y suit la vie de deux femmes dont les pouvoirs magiques (ici en lien avec la spiritualité), la beauté et l’intelligence vont leur apporter le bonheur dans leur vie. Pourtant, si l’on voit bien certaines réflexions féministes pour l’époque, les personnages de Dame Pak et Suk-Hyang me semblent être plus des personnages secondaires dans leur histoire et leur propre vie. Plutôt connues pour leurs beautés respectives, les hommes qui deviendront leurs maris sont nettement mis en avant. Leur intelligence est au service de leurs maris, ceux-ci gagnant en retour des postes de plus en plus élevés auprès du roi. Tandis qu’elles n’obtiennent « que » le titre d’Épouse chaste et attentionnée (réservé aux femmes de fonctionnaires du premier degré).
« Toi, toute femme que tu sois, tu es très intelligente, et si par hasard tu étais née homme, tu serais devenue un ministre éminent, cela aurait été extrêmement profitable. »
Histoire de Dame Pak (page 51)
La philosophie taoïste et bouddhique est présente et quasi omniprésente dans le second récit, l’Histoire de Suk-Hyang. C’est certainement ce point qui m’a le plus déplu : le prédéterminisme empêche une vraie évolution. Suk-Hyang passe la première partie du roman à subir des malheurs pour expier les fautes de sa vie antérieure. Mais elle ne fait rien pour s’en sortir et passe son temps à se lamenter… Et répéter sans cesse ce qui lui est arrivé à qui veut l’entendre. J’avais pu m’attacher légèrement à Dame Pak, mais la seconde histoire fut compliquée à finir : les défauts présents dans la première sont, à mon goût, trop renforcés dans l’autre roman.
« Le destin d’un être humain, ses malheurs et ses joies, tous sont choses fixées par le ciel ; avec les forces humaines on n’y peut rien faire changer. Depuis toujours, il est fréquent que de belles femmes soient malheureuses, il serait donc étonnant que je sois seule à l’être. J’accepte ma situation et mon sort, il est juste d’attendre les décrets du ciel. Je suis née femme, comment pourrais-je penser aux bontés et à l’affection de mon mari ? Ne répète pas mes paroles qui pourraient paraître incompréhensibles. Si un étranger les entendait, il considérerait ma conduite avec mépris. »
Histoire de Dame Pak (page 57)
Comme expliqué dans l’introduction des romans, les descriptions de lieux et des protagonistes n’existent que très peu. Ce qui peut déconcerter si l’on aime lire Victor Hugo ou Honoré de Balzac, tous deux réputés pour leurs longues descriptions. Mais ici, j’aurais aimé en avoir un peu plus pour une véritable plongée dans la narration.
L’intérêt historique
Si les histoires ne m’ont pas transcendé, je garde en mémoire l’intérêt historique qu’il y a derrière. C’est la première fois que j’ai l’opportunité de lire des textes plus anciens. Les annotations apportent un bon nombre d’informations nécessaires au contexte : la période est encore empreinte de l’influence chinoise, du taoïsme et du bouddhisme. Pour les personnes n’ayant pas ou peu de connaissances sur ces sujets, il y a de quoi être perdu. Notamment dans l’Histoire de Suk-Hyang où le passage entre le monde des humains et celui des dieux est acquis pour l’auteur.
Cependant, les annotations sont à la fois une force et une faiblesse : elles peuvent nettement alourdir la lecture. Il y a un côté très académique dans leur présentation… Et dans la traduction. Ce qui peut expliquer que cette version soit difficilement agréable pour certaines personnes. Sans compter la romanisation de McCune-Reischauer que je n’avais pas vue depuis un bon moment. J’ai eu le sentiment de lire des histoires comme si j’étais retournée à mes études d’histoire plutôt que d’apprécier la littérature coréenne du 18e siècle. Peut-être que les versions plus récentes ont arrangé cet aspect ?
Le véritable attrait que j’ai trouvé dans cette lecture fut d’avoir un aperçu de cette littérature du 18e siècle et d’en apprendre un peu plus sur le contexte et les inexactitudes des auteurs, relevées dans les notes.
Où trouver Histoire de Dame Pak et Histoire de Suk-Hyang ?
Le recueil regroupant les deux histoires n’est plus disponible à la vente. Mais il est possible de les retrouver séparément ici (sans doute avec une romanisation révisée) :
- Anonyme, Histoire de dame Pak (Roman coréen du XVIIIe siècle), traduit par Marc Orange, l’Asiathèque, mars 2016, ISBN : 978-2-36057-076-8, au prix de 24 euros.
- Anonyme, Histoire de Sukhyang, dame vertueuse (Suivi de Histoire de Demoiselle Sugyeong et suivi du pansori Le Dit de Demoiselle Sugyeong), traduit et commenté par Han Yumi et Hervé Péjaudier, Éditions Imago, novembre 2023, ISBN : 978-2-84952-908-9, au prix de 26 euros.

