Le mois dernier, la Corée fêtait un événement important de son histoire. Je vous donne un indice : la fête était le 9 octobre… Il s’agissait de la date anniversaire de la création du hangeul (alphabet coréen).
Vous vous demandez sûrement pourquoi je vous parle de ça en rubrique TV/ciné. Eh bien, figurez-vous qu’un film retrace l’histoire de la création de cet alphabet. Vous voyez enfin où je veux en venir ? Aujourd’hui, je vous propose un article Zoom sur qui retrace l’histoire du hangeul au travers du film The King’s Letters.
Qu’est-ce que le hangeul ?
Évidemment, pour que vous puissiez comprendre l’importance du hangeul pour les Coréens, il est nécessaire de vous expliquer de quoi il s’agit. Originellement appelé hunminjeongeum, le hangeul n’est autre que l’alphabet coréen. Il est composé de quatorze consonnes et de dix voyelles, soit vingt-quatre lettres et est utilisé par pas moins de 80 millions de locuteurs dans le monde.
Le hangeul (한글) est aussi considéré comme l’un des systèmes d’écriture les plus scientifiques et efficaces du monde. Son écriture s’inspire de la forme que notre bouche ou notre langue forme pour produire le son. De plus, sa facilité d’apprentissage pour les étrangers et les Coréens renforce la reconnaissance que les spécialistes peuvent avoir. Il est même considéré comme l’une des plus grandes réalisations intellectuelles de tous les temps.





Sa création et son institution ont permis à la Corée d’obtenir le taux d’illettrisme le plus bas du monde. L’UNESCO a même créé un prix s’intitulant « le prix de littérature du roi Sejong » qui honore les personnes qui contribuent à l’éradication de l’illettrisme dans le monde.
Présentation du film The King’s Letters
Le film The King’s Letters est sorti en salle le 24 juillet 2019. Il est réalisé par Jo Cheol Hyeon (The Throne, Battlefield Heroes, Blades Of Blood) qui a notamment scénarisé le film au côté de Lee Song Won (The Throne).
Il dure 1 h 50 et retrace l’histoire de la création du hunminjungeum (hangeul) par le roi Sejong le Grand.
Au casting vous pouvez retrouver Song Kang Ho (Parasite, A Taxi Driver, Cobweb) dans le rôle du roi Sejong, Park Hae Il (Decision To Leave, The Last Princess, Memories Of Murder) dans le rôle du moine Shin Mi ainsi que Jeon Mi Sun (The Great Seducer, Lookout, Mother) qui interprète la reine So Heon.



Un contexte historique s’impose : la création du hangeul
Historiquement
Vers la fin du IVe siècle, l’écriture chinoise est introduite en Corée du Sud sous l’impulsion de la propagande bouddhiste. Le chinois devient donc la seule écriture officielle. Maîtriser cette langue est un symbole de pouvoir, car sa difficulté de prononciation et d’écriture ne la rend accessible qu’à l’élite qui avait les moyens financiers et du temps à dédier à son apprentissage. Le hanja (caractères chinois) est donc un moyen de contrôler le peuple.
De plus, il fallait mémoriser des milliers de caractères et tenter des assemblages pour essayer de retranscrire le coréen à l’écrit. La difficulté et la complexité étaient grandes, d’autant plus que les sons et la grammaire du coréen sont aux antipodes du chinois. Ainsi, écrire un message en coréen simplement en utilisant les hanja était inefficace…
Un nouveau roi : Sejong le Grand
Avant toute chose, il est essentiel que vous sachiez que le roi Sejong le Grand est l’un des personnages historiques les plus importants et appréciés de l’Histoire coréenne. Si vous voulez en savoir plus, un article lui est dédié sur K.OWLS.
En 1419, Sejong devient le nouveau roi de Joseon à l’âge de 22 ans à la suite de l’abdication de son père. Selon les principes du confucianisme, l’héritier au trône aurait dû être son frère aîné, mais celui-ci n’était pas digne d’être souverain.
Depuis son plus jeune âge, Sejong s’intéresse aux sciences et à la médecine ainsi qu’aux langues.


Volonté de vaincre l’illettrisme
Comme expliqué plus haut, l’écriture officielle à cette époque est le chinois. Le roi Sejong méprise le hanja pour sa difficulté et l’élitisme que celui-ci impose.
Dans le but de combattre l’illettrisme et le manque d’accès à l’éducation de son peuple, de se détacher de la Chine et au travers de la volonté de créer une identité nationale, le roi Sejong lance une réforme linguistique.
« Même pourvu de mains, mon peuple ne peut pas écrire de mots. Il ne sait pas lire alors qu’il a des yeux. Joseon a besoin de caractères plus appropriés (que le chinois) pour le peuple. »
Le roi Sejong le Grand
En 1434, un décret est promulgué en ce sens. L’administration doit trouver « des hommes de savoir et de sophistication, qu’ils soient ou non de noble naissance, afin de les encourager à apprendre à lire au peuple, même aux femmes et aux filles ».
En 1443, avec l’aide d’intellectuels de sa cour, le roi Sejong crée un nouvel alphabet. À la suite de cela, il lance le traité du Hunminjeongeum (« la vraie prononciation enseignée au peuple ») le 9 octobre 1446 qui explique la logique de ce nouvel alphabet dans le but d’une diffusion massive au peuple.
Voici ce qu’écrit le roi Sejong dans la préface du Hunminjeongeum : « La langue coréenne étant différente de la langue chinoise, les caractères chinois ne la retranscrivent pas complètement. C’est pourquoi les gens du peuple désirent une chose et n’arrivent pas à exposer leurs sentiments : cela est fréquent. Ému de pitié, j’ai inventé vingt-huit caractères qui seront facilement appris de tous et serviront aux usages quotidiens. »



Pour votre information, de nos jours, le Hunminjeongeum est classé patrimoine du monde par l’UNESCO.
L’application du Hunminjeongeum
Malheureusement, le projet de démocratiser la lecture et l’écriture est très mal perçu par l’élite et de nombreux érudits s’opposent à ce nouveau système d’écriture. Deux arguments sont d’ailleurs utilisés : la peur d’envenimer leurs relations avec la Chine et que ce système ne contredise certains principes néo-confucéens. Mais derrière ces arguments, les érudits ont surtout peur de perdre leur privilège et leur pouvoir sur le peuple qui pourrait devenir plus cultivé grâce au hunminjeongeum.
En 1504, le roi Yeonsangun finit par totalement interdire l’utilisation du hunminjeongeum et celui-ci disparait des publications. Le ministère chargé des recherches sur le sujet créé à l’époque de Sejong finit même par être complètement supprimé en 1506.
Malgré tout, le hunminjeongeum sera sauvé par le peuple, qui continuera de le faire exister.
Le hangeul, plus qu’une langue, une identité
Au XIXe siècle, les différentes invasions occidentales et japonaises poussent les Coréens à utiliser leur propre alphabet.
En 1886, le premier journal imprimé en hunminjeongeum voit le jour et quelques années plus tard, en 1894, une loi énonce que le hunminjeongeum doit être utilisé pour la rédaction des documents officiels. Le hanja devient un moyen d’explication secondaire.
Par la suite, durant la colonisation japonaise, l’utilisation du hunminjeongeum devient interdite.
Afin de préserver l’identité culturelle coréenne, des spécialistes de la langue coréenne décident de changer le nom de hunminjeongeum pour le hangeul, « la grande écriture ». Cela fera l’objet d’un article du magazine Dongnip Sinmun en 1910. La préservation et l’utilisation du hangeul deviennent un objet de résistance.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, lors de la libération, le désir d’indépendance des Coréens est plus fort que jamais. Ainsi, de nombreux intellectuels et universitaires défendent une idée : l’utilisation stricte du hangeul dans tous les textes afin d’établir une identité coréenne.
The King’s Letters, adaptation ou film historique ?
La création du hangeul a déjà été traitée sur petit écran au travers des dramas The Great King, Sejong et Deep Rooted Tree. Mais dans ces deux œuvres, la création du hangeul n’est due qu’au roi Sejong. Le film The King’s Letters, lui, prend une direction différente.
Vision du réalisateur
En ce qui concerne le hangeul, plusieurs théories toutes différentes entourent le secret de sa création. Ainsi, voici ce qui ouvre le film The King’s Letters : « Ce film est une adaptation cinématographique de l’une des différentes théories sur l’invention du hunminjeongeum ».
Le réalisateur et scénariste déclare qu’il prend le parti de « remplir cette partie vide de l’histoire en faisant la lumière sur le personnage de Shin Mi ». Ainsi, dans le film, celui-ci est décrit comme l’assistant caché du roi Sejong lors de la création du hangeul.
Jo Cheol Hyeon a décidé de traiter de cette théorie après avoir trouvé des documents historiques liés au Tripitaka Koreana (la collection complète d’écritures bouddhistes sculptées sur plus de 80 000 blocs de bois) et au Hunminjeongeum.
Pour lui, la supposée implication d’un moine bouddhiste dans la création du hangeul devait être gardée secrète des sujets du roi surtout quand on sait que le pays était à l’époque sous influence confucéenne.









Critique : réception du film en Corée du Sud
L’idée même que le hangeul n’ait pas été créé uniquement par le roi Sejong a rendu de nombreux patriotes furieux et indignés. Pour eux, cette idée déshonore même le roi Sejong et le réalisateur du film The King’s Letters a pris trop de libertés et présente une distorsion historique.
Le film a donc subi de nombreuses critiques et certains ont même appelé au boycott.
Comme pour le drama Mr. Sunshine, une pétition pour que le film ne soit pas projeté en salle ni diffusé à l’étranger a vu le jour et a été portée jusqu’à la Maison Bleue (l’équivalent de l’Élysée en France ou de la Maison-Blanche aux États-Unis). Certains ont même utilisé un document historique rédigé par l’un des fils du roi Sejong qui indique que celui-ci n’a rencontré le moine Shin Mi que trois ans après l’institution du hunminjeongeum.
Cette controverse aura énormément affecté la rentabilité du film, avec moins de 3,5 millions de ventes de billets requises.
Justesse historique
Malgré tout, si l’on passe outre cette question critique, le film reste fidèle à l’histoire.
The King’s Letters montre bien l’aversion du roi Sejong pour le hanja ainsi que sa volonté de rendre l’écriture accessible au peuple. Plusieurs répliques et scènes pourraient être citées en ce sens : « Ce sont tous des bouts de papier inutiles » (réplique du roi Sejong à propos d’ouvrages écrits en hanja), « Peu importe le nombre de livres que je publie, ils ne sont pas livrés aux gens ordinaires ».
The King’s Letters montre bien aussi la tension politique de l’époque, notamment avec le conflit entre bouddhisme et confucianisme. Il présente aussi les luttes de pouvoirs liées à la création de ce nouvel alphabet et ce que celui-ci implique : une identité, mais aussi de porter la culture humaine en permettant d’enregistrer les pensées et les sentiments de toute personne.
Ainsi, la lutte de pouvoir est bien représentée à l’écran et l’on peut apercevoir les conseillers du roi lutter et s’opposer contre cette nouvelle réforme linguistique.
De plus, on peut voir dans le film que la reine Soheon pense qu’il est important que les femmes soient éduquées, notamment lorsque celle-ci enseigne le Hunminjeongeum à ses servantes. En outre, elle est dépeinte comme bouddhiste, ce qui respecte ce que l’on peut découvrir dans certaines archives.
Historiquement, après la mort de sa mère, le prince Suyang a commandé une biographie écrite en coréen de Siddhartha Gautama (connu sous le nom de Bouddha), ce qui aura aidé à la diffusion du bouddhisme dans le pays, car l’œuvre est devenue accessible au peuple grâce à l’utilisation du hangeul.





Mon avis du film The King’s Letters
Il est important de faire la part des choses entre l’œuvre de fiction qu’est The King’s Letters et la réalité historique. Malgré tout, j’ai apprécié le visionnage de ce film, car il m’aura fait découvrir un nouveau pan de l’Histoire coréenne.
Visionné par hasard, The King’s Letters aura fini par devenir un de mes coups de cœur 2020. J’ai énormément apprécié la qualité cinématographique du film qui nous plonge comme spectateur de l’Histoire. Mais plus qu’une réalisation incroyable, j’ai d’autant plus apprécié le film de par les prestations des acteurs que j’ai trouvées fabuleuses.
J’ai aussi apprécié comprendre les motivations et la réflexion mises derrière la création de ce nouvel alphabet. Je trouve que l’on ressent bien les difficultés auxquelles vont faire face le roi et ses « associés », qu’elles soient autant scientifiques que politiques. En outre, je trouve qu’on ressent bien les tensions présentes à cette époque et l‘importance que peut amener le hangeul sur l’indépendance de la Corée et la peur qu’il peut inspirer pour la partie adverse.
Enfin, pour la création de cet article, j’ai dû me pencher plus profondément dans l’Histoire coréenne et sur ce qui a inspiré le film, et j’ai été surprise de retrouver beaucoup d’éléments historiques dans le film, car comme dit précédemment, The King’s Letters est une « adaptation historique d’une théorie ». Ainsi, je m’étais imaginé beaucoup plus de liberté et de romanisation de l’Histoire.
Si vous aussi vous souhaitez visionner The King’s Letters, sachez qu’il est disponible en sous-titré français sur le site de streaming KFTV.
Conclusion
Ainsi, si vous désirez découvrir d’autres œuvres relatives au roi Sejong ou à l’histoire du hangeul, il existe plusieurs œuvres qui sauront vous satisfaire.
Le roi Sejong sur vos écrans :
- 500 Years of Sejong: Tree with Deep Roots, drama de 1983
- King Sejong the Great, drama de 2008
- Deep Rooted Tree, drama de 2011
- I am the King, film de 2012
- Splash Splash Love, drama de 2015
- Forbidden Dream, film de 2019
Le hangeul au cinéma :
- Mal-Mo-E : The Secret Mission (film de 2018) : création du premier dictionnaire coréen lors de l’occupation japonaise
- Dongju : The Portrait of a Poet (film de 2016) : préserver l’esprit de la nation au travers des œuvres littéraires du poète Yun Dongju
Sources informatives : The Movie Database ı Mydramalist ı Hancinema ı Asianwiki ı Senscritique ı Centre culturel coréen ı Typographie et civilisation ı Korea JongAng Daily ı The Indiependant ı The Korea Herald ı Koreana ı Vivre la Corée » (Kim Soo, Gallimard Voyage) ı Passion Corée (Hachette tourisme) ı The Korean Dream (Jake, Hachette) ı « Croquis de Corée » (Benjamin Joinau et Elodie Dornand de Rouville, Ateliers des Cahiers) ı « Dictionnaire du cinéma coréen » (Antoine Coppola, Nouveau Monde) ı « Hangeul Master – Learn how to read and write in Korean » (TTMIK)
Sources visuelles : « Hangeul Master – Learn how to read and write in Korean » (TTMIK) ı Hancinema ı Asianwiki ı Typographie et civilisation ı Mydramalist ı K.OWLS
Sources traduites (de l’anglais vers le français par K.Owls) : « Hangeul Master – Learn how to read and write in Korean » (TTMIK) ı Koreana ı Typographie et civilisation ı Centre culturel coréen



