L’accident de l’avion de Jeju Air du 29 décembre 2024 a non seulement endeuillé les familles des victimes, mais a aussi déclenché une vague de fake news, intensifiant leur souffrance.
Retour sur l’accident de l’avion de Jeju Air
Le 29 décembre 2024, un avion de la compagnie Jeju Air s’est écrasé lors de son atterrissage à l’aéroport international de Muan. Sur les 181 personnes présentes à bord, 179 sont décédées. Il s’agissait principalement de familles revenant de leurs vacances de Noël en Thaïlande. L’accident meurtrier serait dû à plusieurs facteurs, dont une collision de l’avion avec des oiseaux et le mauvais temps. En raison de ces problèmes, le pilote a demandé à atterrir dans l’autre sens de la piste que celui originellement prévu, amenant l’avion à percuter un mur en béton présent en bout de piste. L’avion a alors pris feu et explosé, comme l’a montré une vidéo devenue virale et reprise par les médias du monde entier.
Selon les enquêteurs, l’accident serait le résultat d’un enchaînement de facteurs qui ne se limitent pas à la collision de l’avion avec des oiseaux. Mais leur travail est ralenti par l’illisibilité des boîtes noires au moment des dernières minutes à bord de l’avion. Les enquêteurs déclarent aussi que ces morts auraient pu être évitées s’il n’y avait pas eu de mur. Début 2024, les inspections signalaient déjà le danger que pouvait représenter ce mur trop proche de la piste.
De son côté, la direction de Jeju Air a présenté ses excuses aux familles et a annoncé prendre en charge les obsèques des victimes. De nombreux vols de la compagnie ont été annulés et une semaine de deuil national a été déclarée par le gouvernement.

Les familles des victimes moquées et insultées
En dépit de la gravité de l’accident, de nombreux discours haineux et moqueurs à l’encontre des familles des victimes sont apparus sur les réseaux sociaux.
Des internautes ont déclaré que les familles des victimes seraient « ravies » de recevoir une compensation financière de la part du gouvernement sud-coréen. Alors qu’un trentenaire a été arrêté pour avoir publié « Pensez à combien s’élèvent les compensations pour toutes ces personnes ; les familles ayant subi plusieurs décès doivent être ravies », d’autres messages comme « Pourquoi devons-nous faire notre deuil ? Ils sont payés » ont aussi été postés.
Cela n’est pas sans rappeler la situation après la catastrophe du ferry Sewol ou la bousculade mortelle à Itaewon, où les familles des victimes avaient déjà été sujettes aux moqueries et aux insultes. Cela avait alors mené à plusieurs condamnations pour diffamation.
Une propagation de fake news sur Internet
Ces discours de haine ont été accompagnés de fake news concernant l’accident de l’avion.
Des Youtubeurs coréens, en créant de fausses vidéos à l’aide de l’intelligence artificielle, ont remis en cause les origines de l’accident. Un ancien journaliste de KBS a par exemple affirmé son origine terroriste. Plusieurs fake news ont aussi visé les pilotes de l’avion. Alors qu’il s’agissait de deux pilotes masculins expérimentés, les internautes ont propagé l’information comme quoi il s’agissait de femmes et que leur sexe expliquerait leur incapacité à piloter.
De plus, les internautes ont commencé à rejeter la faute de l’accident sur les autorités de la région du Jeolla. Bien que la présence du mur sur la piste soit effectivement discutable, cette accusation s’appuie sur la position politique de la région, historiquement progressiste et démocrate. La ville de Gwangju est par ailleurs connue pour le massacre des manifestants pro-démocratie en 1980. Ainsi, les internautes ont accusé le frère d’une des victimes, qui représente les familles endeuillés lors des conférences de presse, d’être au service du Parti démocrate. Le porte-parole du Parti Pouvoir au peuple a dû intervenir en sa faveur pour mettre fin à la haine en ligne à son encontre.
Des fake news intensifiées par le climat politique « post-loi martiale »
Bien que les fake news se multiplient dans le monde grâce aux réseaux sociaux et à la montée du populisme, les fake news qui ont suivi l’accident de Jeju Air ont été amplifiées par le climat politique que traverse la Corée depuis le 3 décembre dernier et la déclaration par le président Yoon Suk Yeol de la loi martiale.
Cette explosion de fake news résulterait des désillusions des citoyens après des décennies de collusion entre les médias et les politiciens et de l’absence d’éducation préventive. En outre, alors que le gouvernement de Yoon Suk Yeol affirmait lutter contre les fake news, il a coupé les subventions accordées au seul service de fact-checking du pays, « trop orienté à gauche ».
La diffusion des fake news et des théories conspirationnistes, notamment celles concernant l’accident de Jeju Air, a été permise par des Youtubeurs de droite et d’extrême droite suivis par des millions de personnes. Aujourd’hui, la minorité des Coréens qui défend Yoon Suk Yeol représente une grande partie de leur audimat. Ceux qui forment la « brigade du drapeau national » s’en prennent aux politiciens de gauche, qui seraient pro-Chine et pro-Corée du Nord. Cette assimilation du parti démocrate au parti communiste par les conservateurs s’apercevait déjà après le désastre du ferry Sewol, lorsque les familles des victimes, qui protestaient contre la présidente Park Geun Hye, étaient accusées d’être communistes.

La justice face aux fake news après l’accident de Jeju Air
Depuis l’accident, une enquête a été lancée pour punir les auteurs de propos diffamatoires et insultants en ligne. Cependant, la faiblesse des sanctions appliquées jusqu’ici alimente un sentiment d’impunité. En effet, bien que la loi sud-coréenne permette de punir les propos diffamatoires et insultants sur Internet, les peines prononcées sont souvent légères, se limitant à des amendes ou à des acquittements. Or pour les familles des victimes, déjà profondément traumatisées par l’accident, ces messages haineux aggravent leur douleur. Les critiques des personnes condamnées, qui dénoncent une forme de censure, ajoutent à cette tension.
Le 3 janvier, la police de Jeolla a annoncé avoir émis des mandats d’arrêt contre six comptes en ligne impliqués dans la diffusion de contenus diffamatoires et insultants. Quatre individus ont également été arrêtés pour des propos choquants, notamment des messages tels que « les familles doivent rire intérieurement en pensant aux indemnisations qu’elles recevront ».
Dans le cadre de cette enquête, 125 publications en ligne, incluant de fausses vidéos générées par IA, ont été supprimées par la police. Des équipes de cyber-investigation analysent actuellement plus de 60 publications diffamatoires ou insultantes postées depuis l’accident.
Sources : BBC | Japan Times | Korea Herald | Korea JoongAng Daily | Korea Pro
Sources images : Korea Herald | BBC | Japan Times
Traduction anglais > français : K.Owls

