Du 29 octobre au 5 novembre 2019 a eu lieu la 14e édition du Festival du Film Coréen à Paris. L’occasion de découvrir des films coréens mythiques, d’autres qui ont le vent en poupe comme Coming of Age, mais aussi l’occasion de découvrir des réalisateurs et parfois la chance de s’entretenir avec eux.
C’est ainsi que j’ai eu la chance de m’entretenir avec Oh Jung Min, vainqueur du prix Flyasiana de cette édition grâce à son court-métrage Coming of Age, projeté l’année dernière. Grâce à ce prix, il a été invité pendant le festival où une séance est entièrement dédiée à ses films. Nous nous sommes rencontrés le matin même de cette projection.
À propos de Coming of Age
Coming of Age est un court-métrage qui met en scène Baek Seol, une jeune femme qui aime profiter du confort de sa vie étudiante. Confort troublé par la visite inopinée de sa mère qui compte l’aider à prendre son envol, à sa manière.
COMING OF AGE montre une fille qui se complaît dans la vie étudiante, est-ce que c’est quelque chose de plus en plus courant en Corée du Sud ? Dans le monde entier ?
Oui, autour de moi je vois qu’il est très difficile de trouver un boulot en Corée du Sud aujourd’hui. Je vois que mes amis ont beaucoup de mal à trouver un travail. Et moi aussi d’ailleurs, étant dans le cinéma. Le cinéma pour moi c’est plutôt un plaisir, un hobby, mais en faire une vie, ce n’est pas très facile, du coup j’ai toujours cette pression de ne pas pouvoir survivre avec mon métier qui me plaît. Du coup, je me retrouve dans la même position que le personnage principal, Eun Sol. C’était mes expériences à moi et celles des personnes que je vois autour de moi. Je voulais plutôt parler dans ce film de la relation entre les parents et leurs enfants.
Dans Coming of Age, la mère de Baek Sol est obligée de simuler sa mort pour provoquer un déclic, est-ce que vous pensez que c’est si difficile pour les enfants de laisser les parents faire ce qu’ils veulent ?
Oui, je voulais parler de la séparation, de la déconstruction de la famille, de devenir un individu plutôt qu’un membre d’une famille. Je pense qu’on devient adulte lorsque nos parents meurent et je voulais montrer ça. C’est intéressant l’acte de la mère, qui paraît un peu vicieux, mais contrairement à la volonté de la mère, Baek Sol réagit très différemment. Ce n’était pas du tout prévu du point de vue de la mère. Je voulais aussi montrer que dans une famille, il y a plus que l’amour, plus que le lien familial, il y a aussi l’argent qui entre en jeu et comme c’est un peu difficile d’en parler, je voulais le montrer de manière plutôt marrante et pas cruelle ou sombre.
Est-ce que vous vous doutiez de l’impact fort que Coming of Age allait laisser sur le public français qui est différent du public coréen ?
Que ce soit en Corée du Sud ou à l’étranger, les réactions sont plus ou moins les mêmes. J’ai vu un film qui s’appelle Toni Erdmann de la réalisatrice Maren Ade, une réalisatrice allemande, et je me suis rendu compte à travers ce film que la relation parents-enfants n’est pas forcément différente en Europe que celle en Corée du Sud.
Parmi les spectateurs de Coming of Age, le film a réveillé quelque chose en eux sur le fait de laisser leurs parents avoir une plus grande liberté.
J’ai vu un film français, Tanguy qui parle plus ou moins de la même chose donc je me suis rendu compte que c’est plutôt un problème générationnel.
Est-ce que du coup le message de Coming of Age a bien été reçu ou est-ce qu’il y a un autre message ?
Ce n’est pas un film très difficile pour moi : ceux qui ont envie de retenir le côté un peu marrant, un peu drôle, tant pis, c’est bien pour eux ; ceux qui trouvent le film un peu difficile à regarder ou un peu dur, c’est comme ça.
Avant ce film là, dans ma filmographie, les films avaient toujours une émotion linéaire, une seule émotion cohérente, par contre dans ce film là je voulais jouer un petit peu avec les deux perceptions différentes qui peuvent être reçues par les spectateurs selon leurs expériences.
Est-ce que vous pensez que c’est grâce à ça que vous avez gagné le prix FlyAsiana ?
Je ne sais pas (rire). J’aimerai bien le savoir.
Je crois que par rapport au cinéma français, le cinéma coréen arrive à se différencier parce qu’il y a toujours un gros élément de surprise, et dans votre film, il était parfait parce que personne ne s’y attendait. De mon point de vue, c’est ce qui rend votre film inoubliable.
Merci.
Sur le cinéma et sa carrière
La famille est un thème que vous avez exploré au moins dans deux de vos films, est-ce que c’est un thème sur lequel vous allez retravailler ?
Jusqu’à aujourd’hui c’était toujours des films qui parlaient de la famille, je ne suis pas trop intéressé par les films de genre, ce qui m’intéresse ce sont plutôt les relations, que ce soit amoureuses ou de famille, les drames. Je ne veux pas forcément faire un grand film de spectacle, c’est plutôt l’intériorité de la personne qui m’intéresse ; des émotions comme la jalousie, ou l’amour, mais déjà j’aimerai bien pouvoir en faire plus de films.
Il est courant qu’un réalisateur réalise plusieurs courts-métrages avant de s’attaquer à un long-métrage, est-ce votre cas ?
Peut-être que c’est un cas particulier en Corée de différencier le court-métrage comme une poésie et le long-métrage comme un roman, mais je ne n’ai jamais pensé à faire seulement des courts-métrages. J’ai fait des courts-métrages un peu comme des essais, et du coup j’aimerai bien faire un long-métrage. D’ailleurs j’ai une histoire que je veux raconter, je suis en train d’écrire le scénario, du coup j’aimerai bien tourner l’année prochaine.
Comment travaillez-vous, est-ce que vous avez l’idée et vous tournez dans l’année ou est-ce que c’est plus long ?
En fait, les court-métrages c’est relativement rapide. Parmi les quatre courts-métrages qui vont être projetés ce soir, pendant le festival, j’en ai fait trois en un an. Par contre, pour un long métrage, j’imagine que c’est un peu différent, ça fait deux ans que je veux le tourner, que je veux filmer, mais j’ai eu des problèmes de financements, d’investissements, du coup je suis en train de modifier le scénario. Jusqu’à aujourd’hui, pour les courts-métrages j’écrivais sans planning, mais là je devrai aborder une méthode différente.
Est-ce que les succès de Bong Joon Ho au Festival de Cannes ont eu un impact positif et ont permis d’avoir plus de possibilités et de moyens financiers pour pouvoir réaliser des films en Corée ?
Je ne sais pas trop sur une échelle macro, au long terme, mais déjà avec Bong Joon Ho, on vient de la même école (Korean Academy of Film Arts). Donc depuis le succès de Bong Joon Ho, il y a eu beaucoup plus de financements pour les longs métrages et les négociations sont plus simples. Il y a beaucoup plus d’investissements aussi, j’en suis ravi et je remercie Bong Joon Ho pour ça.
Est-ce qu’il y a un film qui vous a marqué dernièrement ? Tout cinéma confondu.
Parce que j’allais venir en France, j’ai regardé tous les films de Besson parce que c’est un dieu pour moi.
Est-ce que pour faire un court-métrage c’est d’abord l’idée qui vient et ensuite vous sélectionnez les acteurs ou est-ce qu’il y a parfois des acteurs où vous vous dites il faut que j’écrive un film pour pouvoir jouer avec lui ?
Ça dépend des cas, la plupart du temps c’est le scénario d’abord et après le casting. Ça dépend aussi du système, par exemple dans le court-métrage Lim qui va être projeté ce soir, c’est un film qui a été tourné dans une école donc j’ai d’abord rencontré les acteurs et, du scénario jusqu’au montage, j’ai mis que quatre jours. J’ai d’abord écouté les histoires des acteurs et j’ai créé le scénario en fonction de ces histoires. C’est très intéressant, j’adore ce genre de travail ou de méthodes de travail, peut-être parce que je viens du théâtre. J’ai fait du théâtre avant le cinéma. Par contre ces méthodes de travail ont des limites, je ne pense pas pouvoir en faire souvent. Parce que je viens du théâtre, les acteurs sont toujours un élément très très important pour moi, même quand je fais le scénario d’abord et les acteurs après. Les acteurs sont très importants et je les écoute.
Sans aucune limite financière, quel est l’acteur avec lequel vous aimeriez le plus jouer ?
Il réfléchit puis demande : que avec les acteurs coréens ?
Sans aucune limite.
Même les gens morts ?
Oui.
Le premier nom qui me vient c’est Tony Yang. En fait avant j’écrivais des romans, je faisais de la littérature et j’avais l’impression que son visage parlait plus que ce que j’écrivais. Du coup j’ai voulu faire du cinéma en voyant son visage Du coup évidemment j’ai pensé à lui. Pour les acteurs coréens il y a Song Kang Ho, Jang Do Yeon et parmi les acteurs français, il y aurait Isabelle Huppert. Je l’ai vu jouer et j’ai été impressionné, pour une actrice de son âge, elle est très très physique et elle joue bien avec son corps.
Est-ce que le fait de vouloir faire des films sur les relations humaines, ça oblige à trouver des acteurs comme Song Kang Ho ou Isabelle Huppert qui sont très expressifs avec leurs visages ou avec leurs corps ?
Pour moi en fait, c’est pas le jeu qui est le plus important. Je trouve qu’un visage, une voix, des mouvements parlent et c’est à moi de chercher, de trouver et de montrer les émotions. Du coup les expressions émotionnelles de l’acteur ne sont pas très très importantes pour moi.
C’est moi qui montre et qui trouve une émotion dans le visage, dans la voix, dans les mouvements de l’acteur.
Ils jouent tous bien, du coup pour moi c’est plutôt d’avoir ce charisme qui fait qu’on veut le voir pendant deux heures sur un écran, c’est ce qui est le plus important chez un acteur.
Conclusion
C’est sur ces derniers mots que se termine l’interview de Oh Jung Min. Par la suite, j’ai eu la chance de visionner Late Bloomer, Lim, 100 Days et de revoir Coming of Age qui m’est apparu sous un angle nouveau après cette discussion.
D’autant plus qu’Oh Jung Min est un homme très souriant, aimable et généreux qui partage avec plaisir sur son travail et ce qu’il aime, ce qui donne une saveur supplémentaire à ses films.
Sources : Site du FFCP ║ Publicis Cinema
Article rédigé par Laulilau.



