Connue sous le nom de « Man Deok Halmang » (Grand-mère Man Deok), Kim Man Deok est une marchande de Joseon reconnue pour être la première PDG de Corée. Exemple de philanthropisme et de pragmatisme, elle est encore aujourd’hui une figure importante pour les habitants de l’île de Jeju.
Kim Man Deok : Un parcours de femme entre tradition et émancipation
Kim Man Deok naît en 1739 sur l’île de Jeju, au sein d’une famille marquée par des origines contrastées. Son père était un yangban du clan Kim de Gimhae, un noble érudit en exil politique, qui s’était tourné vers le commerce des richesses maritimes de Jeju. Sa mère, issue du clan Go de Jeju, appartenait à la classe des yangmin, l’équivalent des roturiers (dans le sens historique du terme). Selon les lois sociales de l’époque, les enfants héritaient du statut le plus bas des parents, ce qui fit de Kim Man Deok, et de ses deux frères aînés Man Seok et Man Jae, des yangmin, malgré les origines aristocratiques de leur père.
Alors qu’elle n’avait que 11 ans, son père est pris par la mer et sa mère décède de chagrin quelques mois plus tard. Man Deok est d’abord confiée à son oncle maternel, mais la situation se détériore et elle rejoint une maison de Gisaeng (courtisanes coréennes). Très rapidement, Man Deok fait preuve de nombreux talents artistiques et apprend alors la danse, le chant et la musique. Elle est inscrite sur le registre des courtisanes, permettant au reste de sa famille de vivre dans un plus grand confort. Sa renommée s’étend très vite à Jeju, et elle devient une courtisane uniquement réservée aux aristocrates. Pourtant, elle grandit et ne souhaite qu’une seule chose : effacer son nom du registre.
Après de nombreux efforts, Man Deok parvient à quitter le monde des courtisanes et se lance dans de nouveaux défis. À une époque où le commerce était dominé par les hommes, elle réussit à s’imposer en lançant une activité florissante dans le négoce maritime. Par l’importation du riz et du sel – une denrée précieuse que Jeju ne produisait pas encore – Man Deok développa une méthode novatrice : plutôt que de s’appuyer sur les transports terrestres à dos de cheval comme à l’accoutumée, elle préféra utiliser les voies maritimes malgré les eaux agitées qui entouraient Jeju. Grâce à son sens des affaires et à sa persévérance, elle bâtit un véritable empire commercial, devenant ainsi la femme entrepreneure la plus accomplie de l’île, un modèle rare d’indépendance et de réussite pour son époque.
Entre restrictions sociales et opportunités commerciales
Pendant cette période, une nouvelle vague de confucianisme voit le jour à Joseon, devenant le moteur de nombreux changements politiques, économiques, sociaux et culturels. Fervent défenseur de la tradition, le philosophe Silhak promeut un développement plus économique qu’à toute autre époque. Grâce à la méthode de transplantation des plants de riz, la production agricole s’améliore à une grande vitesse et la circulation des biens s’améliore par l’utilisation de la monnaie et la taxe Daedongbeop.
En raison des mauvaises conditions géographiques de Jeju, ces changements économiques ne sont pas arrivés jusqu’à l’île. À l’inverse, la mauvaise qualité du sol donnait lieu à une faible productivité et une agriculture difficile. Les habitants étaient donc contraints d’aller en mer pour ramasser du poisson et des algues, mais aussi de pratiquer le commerce privé. Le commerce privé et la distribution de marchandises entre Jeju et le reste de la péninsule (majoritairement dans les provinces du Jeolla, du Gyeongsang et du Chungcheong) se développent tout de même quelque peu grâce à l’accélération du développement du transport maritime.
Durant cette période de Joseon, les femmes subissaient une grande discrimination sociale : elles ne pouvaient pas avoir un statut social élevé et n’obtenaient qu’une éducation très limitée, une répression notamment renforcée par le néo-confucianisme. En revanche, l’île de Jeju était reconnue pour être un lieu où les femmes possédaient une plus grande indépendance sociale et économique.
La courtisane devenue bienfaitrice de Jeju
Kim Man Deok, femme du XVIIIe siècle très respectée, s’attache à revendre des produits de Jeju, notamment à Séoul : perles, algues, bézoards de boeufs, accessoires, vêtements, cosmétiques… Grâce à son commerce maritime, elle accumule de nombreux biens, et devient une personnalité influente de l’île.
En 1792, l’île subit les dégâts de plusieurs typhons et une trop faible récolte agricole est à déplorer, beaucoup d’habitants de l’île ne survivent pas à la famine. Encore une fois, l’île est ravagée par des vents violents et multiples inondations en 1794 ; les navires destinés à approvisionner Jeju sont victimes de naufrages, et la famine s’installe à nouveau parmi les habitants.
La famine la plus grave s’abat en 1795, Kim Man Deok décide alors de revendre tous ses biens pour envoyer sept bateaux acheter 500 sacs de riz. Son acte charitable sauva un grand nombre des habitants de Jeju et le roi Jeongjo s’intéressa à Man Deok, désormais considérée comme la sauveuse de l’île. Pour la rencontrer, il lui accorde un titre (le roi ne pouvant pas entrer en contact avec des personnes n’ayant pas de rôle gouvernemental), et lui offre la possibilité de faire un vœu.
Les habitants de Jeju ne pouvaient quitter l’île sans autorisation au préalable, alors Man Deok fit le souhait de se rendre à Hanyang (actuel Séoul) pour visiter le palais et la montagne Geumgang. Pendant son périple, elle fut félicitée à de nombreuses reprises, et ses exploits traversèrent la péninsule par le bouche à oreille. En 1797, sa biographie est réalisée par l’écrivain et politicien Chae Je Gong et des poèmes en son honneur, louant sa vertu et son travail charitable, furent réalisés, notamment par Park Je Ga et Jeong Yak Yong.
À l’occasion de ses 60 ans, les habitants de Jeju organisent un banquet en l’honneur de Kim Man Deok qui dura trois jours entiers. Elle décède en 1812, à 73 ans, et lègue la plupart de ses biens aux pauvres, ne laissant qu’un petit héritage à son fils adoptif.
Une admiration inflexible des habitants de Jeju
Au fil du temps, l’histoire de Kim Man Deok et de sa générosité a inspiré l’expression « Travaille comme un chien et dépense comme Kim Man Deok », soulignant l’importance du labeur et de l’altruisme.
Symbole de philanthropisme et de grandeur, un projet de construction d’une salle commémorative en l’honneur de Kim Man Deok s’installe en 2011 : le mémorial est achevé et inauguré en 2015. Cette salle retrace les grands événements de sa vie, ses talents de marchande et sa contribution à Jeju, démontrant une admiration pour cette femme encore très présente aujourd’hui. Lors de la création du billet de 50 000 won en 2007, les habitants de Jeju avaient proposé son portrait, bien que ce soit finalement celui de la poétesse Shin Saimdang qui ait finalement été choisi.
Le Kim Man Deok Memorial Hall montre l’ambition de faire de Kim Man Deok un véritable exemple, comme le déclare Kang Young Jin, directeur du lieu : « Tout comme de petites gouttes d’eau se rassemblent pour former un ruisseau et une grande rivière qui se jettent dans le vaste océan, je laisserai l’esprit de Kim Man-Deok se répandre dans le monde entier. »
The Great Merchant
The Great Merchant est un drama sud-coréen diffusé en 2010, inspiré de la vie de Kim Man Deok, il présente sa vie et ses exploits. À travers une narration riche, la série retrace son parcours, de son enfance à son ascension en tant que marchande prospère et donatrice reconnue de Jeju. Le drama met en lumière les défis sociaux et économiques de l’époque de Joseon, tout en célébrant la détermination de la figure qu’est devenue Kim Man Deok.
Sources : Reconsideration on Jeju Society and Kim Mandeok’s Life in the 18·19th Century l Manduk Museum l KBS World l 100 Korean heroes and heroines Center of Korean Spirituality Awakening Movement ISBN 878-89-963357-7-1 03900, p.120





