Comme vous le savez, j’aime dans les « Zoom Sur » vous présenter des séries ou des films en lien avec l’histoire coréenne. Cela peut être lié à l’histoire mais aussi à des faits divers qui ont marqué le pays du matin calme. Aujourd’hui, je vais vous parler du film Hope et de l’affaire Cho Doo Soon. L’article fera un parallèle entre un fait divers et un film marquant en Corée du Sud.
Attention, cet article aborde des sujets durs (agression sexuelle, pédo-criminalité). Lecteurs sensibles ou trop jeunes, je vous conseille de passer votre chemin.
Présentation du film Hope
Hope, aussi connu sous le nom Sowon (« voeux » ou « espoir » en coréen), est sorti le 2 octobre 2013. Il est réalisé par Lee Joon Ik (Sunset In My Hometown, Dongju: The Portrait Of A Poet, The King And The Clown) et scénarisé par Kim Ji Hye (Persona: Sulli, Lost, Architecture 101) ainsi que Jo Joong Hoon (The Dude In Me, My Tutor Friend Lesson II, Enemies In Law). Il est inspiré de l’affaire Cho Doo Soon : un crime sexuel, commis le 11 décembre 2008 dans la ville d’Ansan, envers une enfant de 8 ans.


En ce qui concerne le casting, vous pouvez retrouver Lee Re (It’s Okay, Castaway Diva, Super Daddy Yeol), Uhm Ji Won (The Cursed, Falsify, The Phone), Seol Kyung Gu (Mantis, Kill Boksoon, 1987: When The Day Comes), Ra Mi Ran (The Good Bad Mother, Avengers Social Club, Cold Blooded Intern) et Kim Hae Sook (My Royal Nemesis, No Other Choice, Room No. 9).





Le film fait un carton au box office avec 2 711 144 entrées. Mais sa renommée ne s’arrête pas là ! Lors du 34e Blue Dragon Film Award, il remporte trois prix :
- Meilleur film devant Snowpiercer, Miracle In Cell No. 7, The Face Reader
- Meilleur scénario
- Meilleur second rôle féminin pour l’actrice Ra Mi Ran.
Ra Mi Ran ira même jusqu’à avoir des mots pour la victime et toutes les jeunes filles victimes de crime similaire lors de son discours de remerciement : « Je voudrais dire ceci à toutes les filles qui, comme So Won, traversent une période difficile : ce n’est pas de votre faute. Tout va bien se passer. Courage ».
Résumé de l’affaire Cho Doo Soon
Originellement, ce fait divers était appelé « l’affaire Na Young » (pseudonyme utilisé pour protéger l’identité de la victime). Malheureusement, cette appellation semblait induire une culpabilité de la victime et effacer l’agresseur. Ainsi, par la suite, elle sera renommée « l’affaire Cho Doo Soon » et c’est ainsi que nous y ferons référence dans cet article.
Les faits
Le 11 décembre 2008, Na Young (pseudonyme), une écolière de 8 ans (CE2), est kidnappée sur le chemin de l’école aux alentours de 8 h 30. L’agresseur la traîne dans les toilettes d’une église à proximité, la frappe, l’étrangle, tente de la noyer, puis l’agresse sexuellement avant de la laisser pour morte.
Malgré des sévices plus qu’importants, l’enfant survit mais conserve des lésions internes permanentes nécessitant plus de huit mois de soins. En dépit de toutes ces opérations, la jeune fille garde des lésions irréversibles : 80 % de destruction des organes inférieurs, séquelles permanentes notamment à l’anus et au côlon entraînant la mise en place d’une stomie définitive (ouverture permanente de l’intestin, au niveau de l’abdomen, qui permet l’évacuation des selles) ainsi que de multiples blessures classées comme des handicaps au 3e degré.
Deux jours après les faits, grâce à des empreintes digitales retrouvées sur place et la présence du sang de l’agresseur sur les habits et chaussures de la victime, Cho Doo Soon est arrêté.
Il s’agit d’un homme de 56 ans qui possède déjà un casier pour vol, viol sur une jeune femme de 19 ans et meurtre d’un homme en état d’ivresse entre autres. Selon les sources (coréennes et internationales), Cho Doo Soon aurait eu 17 à 18 condamnations antérieures.
Après un passage en justice en 2009, Cho Doo Soon est condamné à 12 ans de prison. Sa peine a été diminuée car il était en état d’ivresse au moment des faits. Pour contextualiser, à l’époque, le plafond d’emprisonnement était de 15 ans et la réduction d’une perpétuité était comprise entre 7 et 15 ans.

Un éveil public après la condamnation de Cho Doo Soon
À la suite de cette condamnation, les citoyens coréens expriment leur colère et jugent que cette peine est scandaleusement clémente au vu des faits et du casier judiciaire de l’agresseur.
Ainsi, des mobilisations citoyennes d’une ampleur rare se forment partout en Corée du Sud et sont accompagnées de plusieurs pétitions : plus de 600 000 personnes signent une pétition sur le site de la Maison Bleue (Élysée coréenne) demandant un nouveau procès et l’exclusion de Cho Doo Soon de la société. Certaines pétitions réclament même la peine de mort.
La famille de la victime et la libération de l’agresseur
Tout d’abord en 2009, suite au procès, la famille de la victime poursuit le ministère public. Elle demande une action de responsabilité contre l’état pour victimisation secondaire.
Effectivement, Na Young a été interrogée dès la sortie de sa chirurgie. Elle a dû répondre quatre fois aux mêmes questions en raison d’erreurs de procédure et sa déposition a été enregistrée publiquement au mépris du protocole de protection des mineurs. Dix ans auparavant, une controverse avait déjà éclaté pour des raisons similaires : lors du viol de Miryang, l’institution avait déjà failli à son devoir de protection des victimes à plusieurs reprises. Ainsi, l’État a versé treize millions de wons de dédommagement à Na Young et sa famille pour ces manquements.
Mais plus que ces problèmes répétés sur la protection des victimes, la libération de Cho Doo Soon en 2020 ravive le débat et la colère du public. Il est libéré le 12 décembre 2020 et est placé sous surveillance électronique dans sa maison à Ansan. Le jour de sa libération, une foule se rassemble pour protester : on peut entendre des « Qu’on le passe par les armes ! » et « Qu’on le castre ! » venant de la foule.
Initialement, il était en probation jusqu’en 2027 mais des violations répétées de ses restrictions de déplacement le feront de nouveau incarcéré en janvier 2026. Si vous voulez en savoir plus sur sa libération, un article avait été rédigé sur K.OWLS.
Direction artistique : un parti pris pour le film Hope
Quand je parle de parti pris, je n’extrapole rien : le film Hope choisit la stratégie narrative de nous montrer l’après et non le crime dont il s’inspire.
Dans ce but, vous ne verrez ni l’agresseur ni l’agression, le film se concentre sur la reconstruction de l’enfant et de sa famille, sur la prise en charge médicale et psychologique et sur la mobilisation de l’entourage.
Ainsi, il se distingue des films du genre comme Silenced ou A Capella. L’accent est placé sous le signe de la réparation.




De plus, ce choix artistique renforce l’atrocité des faits. Ne pas montrer la violence à l’écran ne signifie pas qu’elle n’est pas présente : elle devient émotionnelle et non visuelle.
Dans le film américain Django Unchained, le même procédé artistique est utilisé : on ne voit jamais les scènes violentes directement. On les entend, les distingue ou on les imagine… C’est cette partie qui devient difficile pour l’audimat car notre imagination essaye de compenser ce qu’il nous manque à l’écran et celle-ci n’a aucune limite. De plus, cela rend le crime encore plus atroce et inimaginable…
Mais ce n’est pas le seul parti pris que prend le réalisateur Lee Joon Ik : il décide de fictionnaliser l’histoire. Les lieux, les noms, les situations sont modifiés dans une volonté de ne pas réactiver le traumatisme de la victime réelle.
Ainsi, Hope ne fixe pas son attention sur le crime mais sur ce qu’il engendre. Il nous montre la difficulté de reconstruction de ce village, de cette famille et de cet enfant.
La psychologie traumatique y est exceptionnellement bien représentée : le mutisme de la victime, le courage tranquille d’un père, la peur dans les yeux d’une enfant lorsqu’elle entend des pas…
Certaines scènes sont inoubliables comme lorsque :
- le père se déguise pour enfin pouvoir communiquer avec sa fille car celle-ci le craint suite à ces traumatismes,
- les élèves de sa classe l’accompagnent sur le trajet de l’école tels des gardes du corps,
- la résilience dont fait preuve cette enfant de 8 ans pour se relever et reprendre le cours de sa vie.


Lors de la présentation du film, le réalisateur déclarait vouloir faire un film sur « ce qui se passe après » pour encourager les victimes de crimes sexuels, plutôt que de mettre en scène la violence elle-même. De plus, il voulait que son film permette de « sensibiliser le public à la nécessité d’un soutien et d’une prise en charge de la part de la société pour les victimes de ces crimes ».
La gestion de l’affaire et la médiatisation : quel changement dans le débat public ?
Les deux moyens de médiatisation de l’affaire Cho Doo Soon, à savoir la médiatisation journalistique et cinématographique, se séparent en deux axes bien distincts : l’après victime et l’après agresseur.
L’adaptation au cinéma du fait divers transforme le traumatisme en un récit de réparation familiale. Avec ses 2,7 millions d’entrées et ses différents prix, le film devient un vecteur de sensibilisation aux séquelles liées aux violences sexuelles sur mineurs. Il ne s’arrête pas simplement sur la victime principale mais aborde le sujet de l’entourage (familial, amical, voisin…) et des victimes secondaires du crime.
Le film Hope se concentre sur la réparation, l’empathie, la résilience et la mobilisation communautaire. Il dépolitise délibérément la question pénale et s’attarde sur l’après. L’utilisation du terme « So Won » n’est d’ailleurs pas un hasard et se veut porteur d’espoir. Malgré tout, il amène quand même un débat de société sur les questions liées à la réinsertion et la place des délinquants sexuels dans la communauté.
En parlant de débat de société et d’évolution institutionnelle, l’affaire réelle devient elle aussi, et ce pendant près de deux décennies, un levier durable de débat pénal et institutionnel en Corée du Sud.
Selon la chercheuse Yoon Jung Sook (institut coréen de criminologie), l’affaire Cho Doo Soon a bouleversé le droit coréen et la perception de l’ivresse dans le cadre d’actes criminels.
Chronologie des réformes
2008
« Loi Hye-jin Yae-seul » : durcissement des peines pour crimes sexuels sur enfants de moins de 13 ans, suppression du sursis et de la libération conditionnelle, introduction du bracelet GPS
→ Mise en place après l’affaire d’Anyang, enlèvement et meurtre de deux enfants de 8 et 10 ans à Noël 2007.
Après l’affaire
Restriction de l’usage de l’ivresse comme circonstance atténuante, sans toutefois abroger la disposition.
2010 – 2013
Amendements au Code pénal avec un alourdissement des peines maximales, castration chimique (2011), ordonnances de traitement, suivi électronique.
2020
« Loi Cho Doo Soon » : interdiction de sortir la nuit et de s’approcher des écoles pour les agresseurs de mineurs, divulgation détaillée de l’adresse, surveillance 24h/24, bracelet électronique pendant 7 ans.
2025
Suite à la fin de la période de divulgation des informations de Cho Doo Soon (5 ans), une proposition de loi pour prolonger la durée maximale de 10 à 30 ans voit le jour.
2026
Révision de la loi sur le port de dispositifs électroniques étend le suivi individuel aux délinquants sexuels à haut risque quel que soit l’âge de la victime.
Conclusion
Comme vous avez pu le voir, l’affaire Cho Doo Soon et le film Hope ont permis une évolution des lois en Corée Du Sud. Mais plus qu’un simple marqueur d’évolution institutionnel, l’impact dans le paysage culturel est à prendre en compte.
Cette affaire est utilisée dans :
- Taxi Driver : dans le 1er épisode du drama, le personnage de Cho Du Chul, un délinquant sexuel qui vient de sortir de prison après une peine jugée trop faible, est inspiré de Cho Doo Soon (crime sexuel commis sur une enfant, peine de prison considérée comme trop clémente, sortie de prison, indignation du public, volonté de certains de se faire justice eux-mêmes).
- Vigilante : inspiration de différentes affaires telles que celle de Cho Doo Soon, du Gang Miryang et du Burning Sun.
- Voice : enlèvement d’Ah Ram, arc narratif inspiré de l’affaire Cho Doo Soon, récidive et libération, violence extrême sur l’enfant, critique des failles judiciaires et policières.
- Ali et sa chanson Na Young : chanson qui parle de l’incident et du viol de Na Young.
Si vous souhaitez donc découvrir une affaire majeure de Corée du Sud et marqueur d’une évolution de société, au travers d’un film humain rempli d’empathie et de résilience, Hope est fait pour vous.
Il réussit l’exploit de transformer la victime en héroïne de par son courage et sa résilience. N’en doutez point, il ne minimise pas les faits mais choisit de mettre en avant l’après et l’espoir.


Sources : KoreaJongDaily (1)(2) ı Hancinema ı SensCritique ı KOFIC ı London Korean Links (1)(2) ı BBC ı The Korea Times (1)(2)

