Le début du résumé me fait penser à ces livres dans lesquels un événement bouscule entièrement la vie de ses personnages, pour le meilleur. Puis arrive le mot « massacre » et tout ce qui l’accompagne… Impossibles adieux est le dernier roman écrit par Han Kang !
Avant-propos
Après avoir remporté l’International Booker Prize en 2016 pour La Végétarienne (son premier roman traduit en anglais), Han Kang a été nominée pour deux grands prix littéraires français avec Impossibles adieux (작별하지 않는다 en coréen). Le 9 novembre dernier, elle obtient le prix Médicis du roman étranger, ex æquo avec Misericordia de Lidia Jorge.
Déjà populaire en Corée du Sud, l’auteure attire également à l’international. Elle est reconnue pour la qualité de ses textes, avec un style délicat, mais qui cache une puissance dans ses mots. Sur K.Owls, vous pouvez déjà trouver des avis sur deux autres livres de Han Kang ici : Leçons de grec et Celui qui revient.
Impossibles adieux n’est donc pas son premier livre qui traite de la répression. Après le soulèvement de Gwangju, elle aborde ici le massacre de civils à Jeju, mais surtout l’aspect traumatique et « l’oubli » qui ont suivi.
Pour ce faire, on suit Gyeongha et son histoire d’amitié avec Inseon. Celle-ci est à l’hôpital et lui demande d’aller chez elle, à Jeju, pour s’occuper de son oiseau, resté seul. C’est ainsi que commence ce long voyage, dans une tempête de neige et dans le passé.
Impossibles adieux ou le roman sur la mémoire traumatique
L’écriture intime de l’auteure
C’est la première fois que je découvre le style de Han Kang ! Il me plaît beaucoup : j’apprécie la façon dont elle manie les mots ainsi que la construction de ses personnages. Concernant l’histoire, elle se met peu à peu en place, avec des flash-back.
Peut-être est-ce un peu trop lent. Peut-être est-ce fait exprès ? On se trouve « emprisonné » avec le personnage principal, dans son corps et dans ses pensées.
« Et pour la première fois, je m’étais dit que cette marée furieuse qui montait pour arracher les ossements aux tombes ne représentait sans doute pas les victimes du massacre ni les temps douleurs qui suivirent. Qu’il s’agissait peut-être d’une prophétie personnelle. Que cet endroit avec ses tumuli noyés, ses sépultures silencieuses, me donnait à voir ce que serait ma vie.
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Ma vie maintenant. »
La dépression s’entrevoit rapidement. Les conséquences sur la vie actuelle de Gyeongha sont bien visibles et l’isolent de tout. J’avais l’impression de lire un texte qui en cachait un autre : il y a beaucoup d’informations insinuées, d’allusions et des paroles non-formulées. Quelque chose que l’on touche du doigt sans vraiment connaître toutes les imbrications cachées.
Le refus d’oublier
Les derniers chapitres s’attachent à la famille d’Inseon et de sa mère, liée intimement au massacre qui a débuté le 3 avril 1948 à Jeju et au silence qui l’a suivi jusqu’au milieu des années 1990. Lorsque l’on fait des études d’Histoire, on est souvent ramené à ce devoir de mémoire, celui de ne pas oublier et d’apprendre du passé pour poser de meilleures bases pour le futur. Mais cet aspect est encore plus important quand cela concerne des événements passés sous silence. Entre les témoignages, les recherches et l’histoire personnelle de la mère d’Inseon, j’ai été happée dans ma lecture. Moi qui avais prévu de ne lire qu’un peu pour essayer de vaincre mon insomnie, ce fut un échec. Mais un bon.
« Tout a commencé avec la visite de ces gens, de je ne sais plus quel institut de recherche. Ils voulaient que je les aide, ils voulaient des témoignages, ils disaient que si personne ne parlait, après notre mort, tout serait oublié. J’ai pensé qu’ils n’avaient pas tort, alors j’ai raconté, une première fois. Après ça, d’autres sont venus. Après m’avoir écoutée, ils repartent, tandis que moi je reste des jours à me tourmenter. Pourtant, j’ai continué de le faire tant qu’ils ont voulu, et tant que j’ai pu. »
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Sur la fin, les informations s’enchaînent. On découvre la violence du massacre, la ténacité des survivants et surtout leur souffrance. Tout cela dans un décor onirique où il est difficile de dire ce qui est réel ou non… À la frontière entre le monde des morts et le monde des vivants.
Il n’y a pas de « vraie » fin. Ni de réponses à mes questions muettes. Ce qui m’a assez perturbée une fois le livre refermé. Ce n’est qu’en relisant le résumé que je me suis rappelée où était l’essentiel : une ode à l’amitié et un devoir de mémoire contre l’oubli… Contre l’horreur. Il ne me reste qu’une envie : en apprendre plus cet événement tragique et tout le processus de recherche pour tenter de retrouver les corps des disparus.
Où trouver Impossibles adieux ?
Han Kang, Impossibles adieux, traduction par Kyungran Choi et Pierre Bisiou (avec le soutien de LTI Korea), Éditions Grasset, août 2023, ISBN : 978-2-246-83124-2, au prix de 22 euros.
Source photo : The New York Times


