Incontournable dans le genre des films historiques sur la période de la colonisation japonaise, The Battleship Island (2017) est un film d’action poignant, dont le souffle épique réside dans l’empuissancement fictif qu’il offre aux Coréens et Coréennes exploités dans la mine de charbon d’Hashima, l’île-cuirassée, jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Ryoo Seung Wan signe un film hautement politique par son traitement historique et la façon dont il vient bousculer les batailles mémorielles autour de ce site inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2015.
Présentation du film
Synopsis
Emmenés de force sur Hashima (une île proche de Nagasaki) et mis au travail par les forces coloniales japonaises, un groupe de Coréens cherche à fuir cette mine maudite, fleuron de l’industrie nipponne. Alors qu’ils élaborent un plan, l’été 1945 se rapproche. Réussiront-ils à fuir cet enfer à temps ?
Bande-annonce de The Battleship Island (sous-titrée en anglais)
Casting et personnages
Pour The Battleship Island, Ryoo Seung Wan fait le choix d’un film choral porté par un gros casting. Hwang Jung Min (The Spy Gone North) incarne un musicien, accompagné de Kim Soo An (Dernier Train pour Busan) qui joue sa petite fille. Embarqués du jour au lendemain, comme les personnages de So Ji Sub (The Master’s Sun) et Lee Jung Hyun (Decision to Leave), ils se retrouvent prisonniers sur Hashima et sont mis au travail de force. Là, ils s’intègrent aux Coréens et suivent Lee Kyung Young (Why Her ?), chef respecté de leur quartier et figure connue de la résistance, alors que Song Joong Ki (Vincenzo), oeuvrant pour la résistance, atteint l’île dans le but de libérer.

De gauche à droite, de haut en bas : Hwang Jung Min, Kim Soo An, So Ji Sub, Lee Jung Hyun et Song Joong Ki
The Battleship Island ou l’enfer de Hashima
Mettre en lumière les Coréens de Hashima
Comme ultérieurement pour Escape from Mogadishu et Smugglers, Ryoo Seung Wan se révèle féru d’histoire pour The Battleship Island. Le cinéaste se sert du cadre de l’île-cuirassée pour mettre en scène la dure réalité de l’exploitation des Coréens et des Coréennes dans la mine de Hashima à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Du travail forcé dans la mine où les accidents sont nombreux et les conditions de travail difficiles aux quartiers des « femmes de réconfort », le cinéaste élabore un panorama de la situation des Coréens sous la gouvernance coloniale japonaise.
L’abondance de détails et de sur-explications rend parfois le propos lourd et certaines séquences tirent en longueur. Heureusement, le style du cinéaste qui allie action et humour reprend le dessus. Il faut également saluer sa peinture des relations complexes entre Coréens et Japonais qui va chercher plus loin et davantage dans la nuance que la plupart des films sur cette période. Ryoo Seung Wan s’appuie sur l’historiographie récente pour teinter son récit de zones d’ombres où les Coréens n’ont pas toujours le beau rôle. Cet aspect lui a d’ailleurs valu beaucoup de critiques à la sortie du film.
Un empuissancement fictif poignant
Ryoo Seung Wan réussit à nous plonger dans l’ambiance de l’île de Hashima à l’approche de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Resserrant la période entre le printemps et l’été 1945, il crée un sentiment d’urgence avec les forces alliées qui gagnent du terrain et le bombardement funeste de Nagasaki le 9 août 1945 – l’île étant située à proximité – dont seul le spectateur voit la date se rapprocher. The Battleship Island prend aux tripes dans le déploiement de sa narration : les Coréens élaborent un plan pour fuir Hashima et réussissent. Cet empuissancement fictif donne toute sa force au film et lui offre de belles envolées d’émotions, en particulier dans une dernière demi-heure mémorable.
Zoom sur Hashima, un lieu encore douloureux de la mémoire coloniale
Controverses autour de ce patrimoine de l’humanité
De la découverte d’une mine de charbon jusqu’à son inscription à l’UNESCO en 2015, l’île de Hashima a été le théâtre d’une histoire complexe, qui mêle progrès économiques, avancées architecturales et batailles mémorielles. D’abord inhabitée, elle est édifiée en cité-minière au début du XXe siècle. Exploitée jusqu’en 1974 par le groupe Mitsubishi, l’île est aujourd’hui ouverte aux touristes et attire toujours plus de visiteurs. Hashima est inscrite au patrimoine mondial de l’humanité parmi les sites japonais de la révolution industrielle Meiji au Japon (sidérurgie, construction navale et extraction houillère) selon les critères (ii) et (iv) :
- Critère (ii) : Les sites représentent collectivement le processus par lequel le Japon féodal a opéré un transfert de technologie depuis l’Occident à partir du milieu du XIXe siècle, progressivement adaptée aux besoins et aux traditions du pays, permettant au Japon de devenir en un court laps de temps, une nation industrielle de rang mondial au début du XXe siècle.
- Critère (iv) : Perçu comme une réponse culturelle asiatique aux valeurs industrielles occidentales, l’ensemble est un exemple technologique exceptionnel de sites industriels qui reflète l’industrialisation rapide et originale du Japon sur la base de l’innovation locale et de l’adaptation des technologies occidentales.

Vue aérienne de Hashima, l’île-cuirassée
Le Japon occulte néanmoins à Hashima tout ce qui concerne la période coloniale et le travail forcé des Coréens et des Chinois qui a pris place sur l’île durant la Seconde Guerre mondiale. Un accord a bien été passé avec la Corée du Sud en 2014 pour la reconnaissance de l’exploitation de travailleurs forcés coréens, mais il n’a pas été respecté.
The Battleship Island remet les batailles mémorielles sur le devant de la scène
Dans ce contexte d’occultation et de réécriture de l’Histoire, The Battleship Island est un film hautement politique qui ravive une bataille mémorielle douloureuse. Par ce récit fictif d’une évasion réussie au péril de nombreuses vies, Ryoo Seung Wan remet la lumière sur les Coréens et Coréennes exploités par le gouvernement colonial japonais sur l’île de Hashima pendant la Seconde Guerre mondiale. Il les rend maîtres de leur destin. Ce film à grand spectacle et à gros budget est d’autant plus poignant qu’il sert un dessein d’empuissancement fictif de la nation coréenne, sans tomber pour autant dans un nationalisme nauséabond et réactionnaire. The Battleship Island est une belle réussite dans son genre !
Sources informations : MyDramaList | The Korea Herald | The Korea Times | Yonhap News Agency | Hypothèses : Odon Beillet Le Béhérec (22 janvier 2024). Hashima, vaisseau fantôme du patrimoine industriel japonais. Patrimoines et Politiques Mémorielles.
Sources images : MyDramaList | Japan Travel

