Au début de l’année 1995, la Corée voit arriver un véritable phénomène avec la série Sandglass, quatrième série la plus suivie de l’histoire de la télévision sud-coréenne.
Il est certaines séries qui marquent un public, une époque voire toute une génération. Si chaque pays semble avoir ce qu’on appelle communément des séries cultes, le paysage audiovisuel sud-coréen nous en offre plusieurs, surtout à travers l’expansion de sa culture vers le reste du monde et la vague Hallyu. Mais bien avant les titres célèbres comme Goblin (2016), Crash Landing on You (2019), Winter Sonata (2002) ou Jewel in the Palace (2003), le pays a vu déferler un véritable phénomène audiovisuel en 1995 avec la série Sandglass. Moins connue par les fans étrangers, elle est pourtant une série marquante pour toute une génération de coréens et dont l’impact dépasse les limites du tube cathodique.
Sandglass c’est quoi ?
Informations

- Titre original : 모래시계
- Titre anglais : Sandglass, Hourglass
- Genres : drame
- Pays : Corée du Sud
- Réalisation : Kim Jong Hak
- Scénario : Song Ji Na
- Diffusion : du 10 janvier au 16 février 1995
- Épisodes : 24 épisodes
- Durée des épisodes : 45 minutes
- Chaîne : SBS
Synopsis
Sandglass retrace l’amitié de deux hommes entre les années 1970 et 1980. Si Park Tae Soo est un jeune homme très loyal mais têtu et bagarreur, Kang Woo Seok est plus calme, réfléchi et possède un sens moral aigu. Entremêlée dans l’histoire des deux jeunes hommes, Kang Hye Rin, fille unique d’un gérant de casinos et remplie de convictions, rencontre Woo Seok à l’université avant de faire la connaissance de Tae Soo par l’intermédiaire de son meilleur ami. Leurs relations respectives vont être mises à rude épreuve et plus précisément celle des deux garçons : Tae Soo s’engage vers le chemin du crime, tandis que Woo Seok devient procureur, alors que la Corée du Sud traverse une période de forte instabilité politique.
Distribution de Sandglass
Pour incarner le trio principal, la production s’est tournée sur trois étoiles montantes de l’époque :
Dans le rôle de Park Tae Soo, vous pouvez retrouver l’acteur Choi Min Soo, fils et petit-fils d’acteurs, qui s’était déjà fait remarquer dans le film Last Dance With Her (1988) et le drama What is Love (1991). Tae Soo a été malmené par la vie : sa mère gère une maison de gisaengs et son père est mort avant sa naissance, tombé en disgrâce pour avoir rejoint les guérillas communistes dans les années 1950. Malgré son envie de s’en sortir honnêtement, grâce à l’amitié et l’influence positive de Woo Seok, Tae Soo finit par être irrémédiablement poussé vers la vie des gangs, le plaçant ainsi aux antipodes de son meilleur ami, une fois adulte.
Pour incarner le sage Kang Woo Seok, le duo Kim Jong Hak et Song Ji Na s’est de nouveau tourné vers Park Sang Won qui s’était illustré quelques années plus tôt dans une de leur création : le drame historique Eyes of Dawn (1991). Fils d’un agriculteur pauvre de la province de Gwangju, Woo Seok fait rapidement preuve d’un goût certain pour les études. Son père est alors bien décidé à faire en sorte que son fils cadet puisse aller à l’université et fait de nombreux sacrifices pour s’en assurer. C’est au lycée que le jeune homme rencontre Tae Soo et tous deux deviennent rapidement inséparables.
Go Hyun Jung, qui avait elle aussi tenu un rôle principal dans Eyes of Dawn, prête ses traits à Kang Hye Rin. Fille unique d’un gérant de casinos (et malfaiteur), Hye Rin s’oppose à son père une fois à l’université, participant à de nombreuses manifestations pro-démocratie et en refusant de prendre la suite de son père. Elle et Woo Seok sont camarades de classe et c’est par l’intermédiaire de ce dernier qu’elle rencontre Tae Soo : ils tombent amoureux l’un de l’autre malgré l’appartenance de Tae Soo à un gang rival de celui de son père.

Sandglass est aussi l’occasion de retrouver plusieurs visages connus, jeunes comme moins jeunes, du paysage audiovisuel et cinématographique sud-coréen :
L’acteur Park Geun Hyung, plus connu des plus jeunes pour sa participation à l’émission Grandpa Over Flowers, tient le rôle du Président Yoon, le père de Hye Rin, tandis que certains cinéphiles reconnaîtront un très jeune Lee Jung Jae dans le rôle de Baek Jae Hee, le garde du corps de Hye Rin. D’abord pensé comme une courte apparition, son rôle sera finalement étendu suite à sa popularité auprès du public.
Enfin, vous pouvez également voir l’acteur Son Hyun Joo (The Good Detective) dans le rôle de Jung In Young, futur bras droit de Tae Soo.

Dis-moi K.OWLS, pourquoi c’est culte ?
Comme j’avais pu le faire lors de mon article concernant le succès du drama Jewel in the Palace, différents aspects de Sandglass expliquent les raisons de son succès et de ses très fortes audiences. Le drama se hisse parmi les cinq séries les plus suivies de l’histoire de la télévision coréenne avec un pic à près de 65 % de part d’audience. À en croire les témoignages de l’époque, l’engouement était tel que les restaurants, bars, cafés et autres établissements recevant du public voyaient leur fréquentation chuter au moment de la diffusion des épisodes. Mais pourquoi la série a-t-elle autant fasciné ?
Une fresque de la Corée des années 70 à 80
Si la série possède bien sûr un scénario propre avec des personnages fictifs, son contexte historique est loin de l’être. Sandglass retrace l’histoire contemporaine de la Corée comme une œuvre de télévision l’avait rarement fait auparavant. Si les conséquences de la Guerre de Corée (notamment à travers les parents des protagonistes) sont évoquées et parfois montrées lors de l’adolescence de Tae Soo et Woo Seok, c’est surtout les régimes dictatoriaux successifs de Park Chung Hee et Chun Doo Hwan qui sont représentés et occupent une place à part entière dans l’intrigue du drama.
La série commence d’ailleurs par une scène pouvant en rappeler d’autres à l’époque : engagé par un député, le gang dont fait partie Tae Soo doit troubler et arrêter le meeting d’un parti d’opposition. Mais ce n’est bien sûr pas tout. L’environnement politique de cette période se retrouve principalement au travers des personnages de Hye Rin et de son père.

Le président Yoon, bien que semblant se soucier sincèrement de sa fille, incarne cette Corée qui s’arrange avec l’autoritarisme, une classe privilégiée qui s’accorde avec le système pour s’enrichir. L’image d’une caste de la Corée ultra-conservatrice et accrochée à son statut tandis que le vent de la jeunesse souffle vers elle. Au début de la série, Hye Rin est la parfaite opposition de son père. Ne supportant que très peu ses activités malhonnêtes et envieuse de son frère parti vivre à l’étranger, elle se rebelle après son entrée à l’université. Membre active des associations étudiantes pour la démocratie, elle n’hésite pas à tracter et manifester avec ses camarades, au risque d’être arrêtée par la police. Hye Rin, mais surtout ses camarades, anonymes, nombreux, sont le reflet de ces mêmes étudiants qui ont œuvré pour une Corée démocratique, parfois en y laissant la vie, souvent en en gardant des blessures indélébiles.
À l’époque de la diffusion de Sandglass, ces mêmes étudiants d’alors n’ont que quarante ans, la mémoire encore fraîche de leur combat, des répressions violentes et emprisonnements injustes. Et pour la première fois, une œuvre de fiction se plonge, sans censure, sur cette période marquante et trouble de l’histoire coréenne. Mais ce n’est pas le seul évènement que la série retrace.
Première représentation sans filtre du soulèvement de Gwangju
Chaque mois de mai, depuis plus de quarante ans, les habitants de Gwangju honorent la mémoire de leurs concitoyens morts ou blessés dans ce qu’on appelle le soulèvement de Gwangju. Après l’assassinat du président Park Chung Hee en 1979, le général Chun Doo Hwan prend le pouvoir par un coup d’état militaire et poursuit dans la lignée de son prédécesseur avec un régime autoritaire et dictatorial. Les revendications pour la démocratie, de la part des étudiants et des citoyens en général, se font plus fortes et culminent à une manifestation pacifiste dans les rues de Gwangju, en mai 1980. Chun Doo Hwan coupe la ville du reste du pays : les entrées et les sorties sont bloquées, les lignes téléphoniques coupées. Le président d’alors envoie ensuite l’armée pour réprimer les manifestants dans ce que beaucoup appellent un massacre aujourd’hui. À l’époque, très peu d’images de ces évènements ont pu sortir de la ville. C’est grâce à quelques journalistes, dont Jürgen Hinzpeter, que le monde a pu constater la violence du régime de Chun.
Les années passant et les mouvements pour la démocratie aboutissant enfin, le soulèvement de Gwangju restait encore un épisode de l’histoire de la Corée du Sud évoqué mais souvent minimisé voire tabou. Sandglass décide de rompre avec cette idée. En se basant sur les témoignages des survivants de ces jours de mai 1980 et en entremêlant scènes et images d’archives, le drama nous offre un moment poignant et bouleversant, impossible à oublier. Dans un presque silence, la fiction fait place à la réalité dans un enchaînement d’images au ralenti, laissant le spectateur comme un nouveau témoin de l’horreur de la répression sanglante du général Chun Doo Hwan.


La série ne s’occupe pas que de montrer le soulèvement de Gwangju tel qu’il s’est déroulé mais en fait une partie prenante de son récit, dont les conséquences continueront d’influencer et de hanter les personnages de Tae Soo et Woo Seok : troubles de stress post traumatique, culpabilité du survivant et séquelles physiques ne sont pas éludées, bien au contraire.
Moins de quinze ans après le soulèvement de Gwangju, ces images sont un véritable choc pour beaucoup et engendre une émulation chez les artistes de l’époque : plusieurs films relatant l’histoire de ces évènements voient le jour comme A Petal (1996) de Jang Sun Woo ou Peppermint Candy (2000) de Lee Chang Dong. Après cet éveil collectif et plusieurs années de revendications, l’ancien président Chun Doo Hwan sera jugé et condamné pour sa répression des citoyens de Gwangju.
Toutefois, ce chapitre sombre de la Corée du Sud continue encore de hanter les habitants de la ville et les survivants du soulèvement, comme Liz a pu vous l’expliquer l’année passée.
Un air devenu mythique
Le travail de mémoire dont fait preuve la série n’est pas son seul aspect marquant. Peut-être vous est-il déjà arrivé de regarder une émission de télé coréenne (ou variety show) en entendant la musique ci-dessous (de 3mn07 à 3mn13) :
Cet air amer et nostalgique dont la musique hante et lui donne un sentiment solennel et pesant. Cette mélodie provient de la chanson russe White Cranes (Zhuravli en russe romanisé) interprétée par Losif Kobzon. Devenu symbole des soldats russes morts lors de la Seconde Guerre Mondiale, la chanson s’inspire en fait d’un poème de Rassoul Gamzatov datant de la fin des années 1960. En visite à Hiroshima, le poète explique avoir rencontré une petite fille malade qui avait plié d’innombrables grues en papier, dans l’espoir de guérir miraculeusement. C’est en voyant ces grues de papier que ces vers lui sont venus :
« Sometimes I feel that all those fallen soldiers,
Who never left the bloody battle zones,
Have not been buried to decay and molder,
But turned into white cranes that softly groan. »
Rassoul Gamzatov, traduction par Leo Schwartzberg, poète américain
Le poème s’est ensuite fait chanson et c’est donc sous ces vers russes et cet air obsédant que les tumultes auxquels font face Tae Soo, Woo Seok et Hye Rin se déroulent. Bien qu’aucune traduction de la chanson ne fut chantée à l’époque, le public coréen s’y identifia, d’autant plus quand on pense au massacre de Gwangju et aux activistes pro-démocratie comparables aux grues évoquées dans le poème.
Adaptations
Avec un tel succès, il n’était pas insensé d’imaginer des adaptations à Sandglass : des livres, un remake, etc. C’est finalement sur scène, sous la forme d’une comédie musicale, que la série s’offre une seconde jeunesse en 2017, un peu plus de vingt ans après la première diffusion de la série.

Vous pouviez retrouver au casting, entre autres, Shin Sung Rok (Doctor Lawyer) ou Kim Woo Hyung (My Liberation Notes) dans le rôle de Tae Soo, Cho Jung Eun (Les Misérables) ou Jang Eun Ah (Death Note) dans le rôle de Hye Rin, et Choi Jae Woong (My Lovely Boxer) ou Kang Pil Seok (Gone Tomorrow) dans le rôle de Woo Seok.
Après une première production saluée par la critique à en croire le Korea Times et KBS, le musical a de nouveau été produit en 2022 avec quelques changements et une partie des acteurs de la première production.
Et qu’il s’agisse de la promotion de la comédie musicale ou même de son ouverture, White Cranes est toujours présent, comme la marque de fabrique indélébile de la série originale.
Mon avis sur Sandglass
Loin des productions récentes, Sandglass se démarque par son récit sans concession qui regarde l’histoire contemporaine de la Corée du Sud droit dans les yeux. J’ai été happée dans cette époque et l’atmosphère de la série. Elle est pour moi un visionnage essentiel pour tout spectateur avide de séries coréennes. Aussi bien pour les liens qui unissent Woo Seok, Tae Soo et Hye Rin et leurs trajectoires parallèles, que pour son travail de mémoire, permettant de mieux comprendre certaines des blessures de la Corée. Sandglass est très certainement l’un des meilleurs dramas qu’il m’ait été donné de voir. Il me peine de ne pas voir ce drama disponible aisément et en bonne qualité pour le grand nombre.
Sources : Han Cinema | Asian Wiki | SBS | The Musical | TV Tropes | K-Drama: A New TV Genre With Global Appeal (KOCIS) | Korea Herald | Yonhap | The Korea Times | KBS K-Star | Libération | Britannica
Sources littéraires : Soviet War Songs in the Context of Russian Culture – Elena Polyudova (Cambridge Scholar Publishing)
Sources images : Han Cinema | SBS | The Musical | WBEZ Chicago | Korea Democratic Movements Foundation’s Archives
Sources vidéos : Play DB | The Musical | SBS Running Man | KBS Immortal Songs
Article rédigé par Ceci.

