Un pays, mais deux mondes divisés
Un nombre hallucinant de crimes sexuels
La violence domestique n’est pas réservée qu’aux mariages multiculturels. L’Agence nationale de police a déclaré 13 939 cas en 2023 contre 8 951 en 2021. L’année dernière, 138 femmes ont été tuées par leur conjoint, et 331 ont survécu d’après la Korea Women’s Hot-Line, la ligne d’assistance téléphonique pour les femmes victimes de violence. L’insécurité est grandissante au point que les Sud-Coréennes parlent de « safe breakup ». Cette rupture sans risque permet de quitter leur partenaire sans subir de violence et d’éviter un harcèlement ou le meurtre. L’assassinat de la jeune femme par son ex-petit ami qui avait obtenu la note maximale aux examens en médecine avait choqué la population. Mais pas suffisant vu le peu de réponses politique et judiciaire.
Si le ministère de l’Égalité des sexes et de la Famille existe encore, il n’y a plus de ministre depuis février. C’était une promesse de campagne de l’actuel président. La révision de la législation concernant le viol, la notion de non-consentement et l’élargissement des critères de qualification des crimes sexuels a été rejetée par le ministère de la Justice. Déjà en 2016, le meurtre d’une jeune femme dans le métro à Gangnam avait déclenché la colère. La police a refusé le « crime de haine », car le coupable serait schizophrène. Il a pourtant avoué avoir tué cette inconnue, car les femmes l’ont toujours ignoré.
La double peine peut arriver aux victimes. Porter plainte n’est pas un problème, mais rendre le crime public vaut d’être poursuivi au pénal pour diffamation. La loi est très stricte en Corée du Sud afin de ne pas ternir la réputation sociale et l’avenir d’autrui. Dans l’interview de D. par RTL, son agresseur relançait sans cesse ces plaintes, avant et après sa condamnation pour viol. Cette intimidation et ce harcèlement ont fini après une nouvelle condamnation. L’ONU a demandé au gouvernement de revoir sa définition de viol et de mieux protéger les victimes, sans grand succès. Les victimes sont accusées de vouloir tirer profit de la situation ou menaceraient l’ordre établi. D’après Christophe Duvert (page 134 du livre Les Voies de la justice en Corée du Sud aux éditions l’Atelier des Cahiers), la défiance envers le pouvoir judiciaire est très forte : « Les Sud-Coréens sont actuellement plus nombreux à percevoir la justice comme un instrument (punitif) cherchant à imposer un ordre et des normes politico-sociales des dominants. »
Difficile de passer à côté des articles mentionnant l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les crimes sexuels tellement ils sont nombreux. L’affaire de la Nth Room de l’Université nationale de Séoul n’est pas sans rappeler celle de la Nth Room en 2019… D’anciens étudiants ont créé et diffusé via Telegram des contenus sexuels modifiés par IA en exploitant les photos d’anciennes étudiantes. Ce que l’on appelle des deepfakes, un délit numérique. L’ampleur de cette nouvelle forme de pornographie n’est pas le seul problème : des mineurs sont impliqués, en tant que victimes et en tant qu’auteurs de ces crimes ! Les victimes mineures ont triplé de 2021 à 2023. Et 75,8 % des coupables sont mineurs. Dans la province de Gyeonggi Nambu, trois adolescents ont été arrêtés pour commercialisation de deepfakes ciblant des célébrités féminines, dont des mineures. Ils avaient téléchargé plus de 1 300 vidéos créées à l’étranger puis vendues sur Telegram.
« Le sexe – et même le fait d’en parler – reste un fort tabou dans la société sud-coréenne. Les discussions sur la sexualité sont évitées dans les foyers et dans les salles de classe. Par conséquent, de nombreux jeunes s’informent sur la sexualité par le biais d’internet et de la pornographie, ce qui conduit souvent à une vision déformée de la sexualité et à des attitudes malsaines à son égard. »
Huh Chang Deog, professeur de sociologie à l’université de Yeungnam (Korea Herald)
La loi coréenne est floue quant à la condamnation de ces crimes numériques à caractère sexuel. Elle peut punir les créateurs et les diffuseurs, mais pas les consommateurs. Les coupables peuvent s’en sortir si rien ne prouve une intention claire de diffusion dans le but de nuire. En creusant, les femmes victimes de ces deepfakes sont des amies, des conjointes ou des membres de la famille ! L’Human Rights Watch avait épinglé la Corée du Sud en 2021 et demander de mieux prévenir et de combattre ces crimes. Car les condamnations restent légères s’il y a condamnation. 43,5 % de ces délits ont été abandonnés par les procureurs en 2019. La plainte au civil expose aussi la victime à plus de risques : le nom et l’adresse sont mis à disposition du public.
Au cas où, ce genre de comportements existe aussi en France. Si vous voyez passer des contenus illicites, faites un signalement sur le site Pharos. Ne faites rien d’autre. Si vous en êtes victime, n’hésitez pas à vous faire accompagner d’associations d’aide aux victimes.
La violence envers les Sud-Coréennes semble avoir passé plusieurs niveaux tellement les articles à ce sujet sortent en masse. Comment s’exprimer et se sentir en sécurité face à ce déferlement de haine ?
La dénonciation d’un « féminisme radical » par les masculinistes
Est-ce que la faute ne reviendrait pas aux féministes ? C’est ce que pensent des Sud-Coréens masculinistes. Leur argumentaire se résume en deux points. Le service militaire, dont sont exemptées les femmes, contribue à un accès difficile au monde du travail entrainant une discrimination. Et le fait que les femmes les détestent au point d’être misandres. D’où peut venir cette fracture et mauvaise interprétation du féminisme ?
Le fait que le pays ne soit plus dans une croissance économique fulgurante n’est pas pris en compte. De même pour l’inflation, la crise financière et la concurrence toujours plus intense. Ne parlons pas de la pression sociale qui demande aux femmes de quitter leur travail pour se consacrer à la maternité. Les féministes deviennent un bon bouc-émissaire et l’histoire avec le site Megalia a été une occasion rêvée.
D’où vient ce soi-disant privilège des femmes ? La Solidarité des Hommes (maintenant l’Union) a été fondée par Seong Jae Gi en 2008. De ce que j’ai pu trouver, c’est cet homme qui a commencé à en faire un discours politique par le biais de sa fondation. En perte de vitesse et surtout d’argent, il promet de se jeter dans le fleuve Han à Séoul et d’en sortir vivant pour récolter des fonds. Son corps est retrouvé quatre jours plus tard. Je ne ferai aucune remarque sur la stupidité de cet acte. Pour les hommes se regroupant sur le site Ilbe, il est devenu un héros, symbole de leur lutte où les plus faibles résistent contre les plus forts, à savoir les femmes. Car ces hommes considèrent que le féminisme n’est pas un combat pour l’égalité, mais plutôt une forme de misandrie, de discrimination envers eux.
Ilbe (contraction de Ilgang Besutu) est à la base un site pour « stocker les meilleurs messages quotidiens ». Il est largement connu de nos jours pour ses positions d’extrême-droite, sa virulence et sa misogynie. On peut y trouver des photos sexuelles de femmes prises et diffusées sans consentement et des discussions pour échapper aux condamnations de viol. Ils s’organisent pour manifester dans la rue et réaliser des campagnes de cyberharcèlement. Les termes kimchinyeo (김치녀, femme-kimchi) et doenjangnyo (된장녀, femme-pâte de haricot) viennent de ces discussions. Utilisés contre les femmes diplômées, ils dénoncent en les traitant d’égoïstes, de croqueuses de diamant parce qu’elles profiteraient de leur argent et les manipuleraient. En 2013, le taux d’inscription à l’université des femmes avait dépassé celui des hommes.
Le féminisme est donc une insulte pour eux, voire une maladie mentale. Le site Megalia, à l’extrême opposé d’Ilbe, a été leur ennemi. Après le meurtre de la jeune femme à Gangnam, le site ouvertement féministe a recueilli de plus en plus de membres, âgées entre 20 et 30 ans. Megalia s’est construit autour de la « stratégie du miroir » : reprendre le discours des hommes entendu au quotidien et le retourner contre eux. Face à la haine des membres d’Ilbe, les propos sont devenus plus virulents et ont été accusés de misandrie. C’est dans cet environnement qu’est apparu l’émoji des deux doigts en forme de pince de crabe (jibgeson en coréen). Employé sur Megalia, c’est le « reflet de l’assujettissement constant et souvent cruel de l’apparence des femmes coréennes à l’examen des hommes ». Devenu le logo du site, il est en réponse aux membres d’Ilbe dont les gestes de la main servaient à exprimer leur appartenance au site et leurs opinions.
Depuis, le jibgeson est épié en permanence, souvent à tort ! Que ce soit dans la création de contenu ou dans les campagnes publicitaires, la dénonciation est systématique. Le retrait des publicités est demandé et les entreprises s’exécutent. Elles s’excusent et donnent malheureusement du crédit à cette parole en voulant éviter de perdre des clients.
« Accorder trop d’attention à ces voix peut en fait être la cause même de la perpétuation de la violence sexiste dans la société. En répondant à leurs besoins, les entreprises enfreignent les droits au travail et à l’expression des personnes, auxquels de nombreux artistes sont exposés. Cela donne du pouvoir à la violence et envoie le message que la violence fonctionne. Il faut y voir plus qu’un simple « conflit de genre » et les autorités doivent approfondir les questions sociales qui ont engendré de tels phénomènes. »
Oh Hye Min, maître de conférences à l’Institut des arts et du genre de l’Université nationale des arts de Corée pour Korea JoonAng Daily
Ce qui nous amène au cas des « cyber wreckers » (démolisseurs en ligne) : ce sont par exemple des YouTubeurs qui prennent les informations tendance et leur ajoutent leurs opinions très souvent véhémentes. Avec des miniatures de vidéos et des titres « putaclic », ils attirent l’attention dans l’objectif d’avoir toujours plus d’abonnés et donc de l’argent par la monétisation. Les médias se posent des questions concernant l’implication de ces personnes dans les crimes. Au niveau de la justice, ils ne sont « que » coupables de diffamation… Et encore. Jo Jang Mi (connue sous le pseudonyme BT Jammi) faisait du contenu sur les jeux vidéo et les meokbang. Elle se suicide en 2022 après une dépression et le suicide de sa mère survenu plus tôt, à cause d’un cyberharcèlement continu. En 2019, la jeune femme a fait un geste ressemblant à l’émoji en forme de pince de crabe et a été accusée d’être féministe. Le YouTubeur PPKKa a profité de l’occasion et a fait une vidéo dessus, puisqu’il est connu pour son contenu contre les progressistes et les féministes. Ceci a nettement contribué au cyberharcèlement. Après l’annonce du suicide de Jo Jang Mi, il a fait une vidéo d’excuses, mais les dégâts sont réels. Quand on sait que le cyberharcèlement peut durer des années, des excuses semblent très légères. D’autant plus qu’elles sont tardives et de mon point de vue, peu sincères. En effet, il fait partie des hommes qui se moquent des victimes de deepfakes et en minimisent la violence. La chaîne de PPKKa a été fermée à la suite d’une vidéo de ce genre, après des signalements.
Vous rappelez-vous de la baisse de la natalité ? Le président Yoon accuse les féministes d’en être responsables. Rien de surprenant quand il reprochait au ministère de l’Égalité des sexes et de la Famille d’aggraver les tensions du pays. Il voulait également de meilleures sanctions contre la dénonciation calomnieuse d’agressions sexuelles et de viols pendant la campagne électorale pour la présidence. Son choix était clair : séduire les anti-féministes. Toutefois, un grain de sable a entaché son image. Pour une interview avec le Washington Post, il s’est présenté comme féministe. Colère sur les réseaux sociaux ! Il change sa réponse et plaide l’erreur administrative. Il n’en fallait pas plus pour que les messages sur Ilbe dénoncent un pays gouverné par les féministes depuis ce moment.
« L’éducation est également nécessaire, mais elle devrait commencer par les politiciens qui s’attaquent correctement à l’inégalité structurelle qui est très réelle et tangible en Corée. Oui, les hommes peuvent avoir l’impression qu’on leur retire leur pouvoir, mais c’est uniquement parce qu’ils refusent de voir ce dont les femmes ont été privées pendant tout ce temps. Les politiciens ont le pouvoir de diviser les gens en groupes, ce qui ne devrait pas être utilisé pour les séparer mais pour les consolider. »
Kwon Kim Hyun Yeong, chercheuse invitée à l’Institut des femmes coréennes de l’université Ewha (Korea JoonAng Daily)
En Corée du Sud, les groupes masculinistes s’organisent et mènent des campagnes de harcèlement sur les réseaux sociaux envers quiconque est soupçonné d’être féministe. Sans compter les agressions physiques : une jeune femme de 28 ans a été attaquée sur son lieu de travail (une supérette) parce qu’elle avait les cheveux courts. Les personnalités politiques doivent comprendre et ne pas légitimer ce type de discours. Les femmes sud-coréennes sont néanmoins bien déterminées à résister à cette chasse aux sorcières et à faire entendre leur voix.
Le difficile combat des féministes
Comment se faire entendre dans un contexte pareil ? Que l’on soit en accord ou non sur la technique du miroir utilisée par les membres de Megalia, le militantisme des femmes pour défendre et améliorer leurs droits a su se diversifier.
Megalia a été considéré comme un site controversé. Pourtant, il a été à l’origine de la fermeture d’un site diffusant des images sexuelles sans consentement et facilitant la prostitution, notamment de personnes mineures. Cependant, son discours radical l’entraîne dans des accusations de haine contre les hommes et les dissensions ont commencé à voir le jour. Fallait-il s’en prendre aux homosexuels ? Fallait-il inclure les femmes trans ? Concernant cette question, les TERF (terme anglais pour les féministes radicales excluant les personnes trans) sont parties et ont créé leur mouvement Womad (contraction de women, femmes, et mad, furieuses). Le reste des membres s’est dispersé jusqu’à la fermeture du site en 2017.
C’est ainsi que le féminisme en Corée du Sud commence à changer pour devenir à la fois une lutte individuelle, collective et numérique. Le style de vie appelé « honjok » est une prise de conscience de la valeur de l’individu. Les femmes ne veulent plus se soumettre au nom de la société et s’opposent ainsi à l’idée prévalente que le bonheur passe par la famille. Les « honyeo » sont un cran au-dessus. Elles refusent de se marier et d’avoir des enfants. Enfin, arrivent les « 4B » dont la presse française a pu parler. « Bi » est une forme de négation en coréen et ceux du mouvement sont :
- biyeonae, le refus d’avoir des rendez-vous avec des hommes,
- bisekseu, le refus de rapports hétérosexuels,
- bihon, le refus de se marier,
- bichulsan, le refus d’avoir des enfants.
Du côté militant, un lesbianisme politique s’est mis en place. Avec WITH (Wolves in the Hell, « louves en enfer »), les femmes peuvent se regrouper pour des sorties, ou organiser des manifestations et des groupes de parole. L’Institut Guerilla offre un lieu d’apprentissage du français et de l’anglais dans l’esprit d’aider les femmes à s’émanciper. Dans ces « safe places » (lieux sûrs) réservés aux femmes, elles y apprennent la solidarité, à s’échapper et à résister à l’hétéronormativité. Bien entendu, le but ne se trouve pas dans la sexualité, mais de connaître autre chose qu’une vie dominée par le patriarcat. Enfin, certaines femmes deviennent journalistes, entrepreneures ou travaillent pour aider les femmes victimes de violences.
Il est compliqué d’estimer clairement le nombre de féministes en Corée du Sud. La fluidité des mouvements en ligne est l’une des raisons. Pour les adhérentes aux « 4B », certains parlent de 5 000, d’autres de 50 000. Toutefois, ce qui rend l’estimation variable est la sécurité. Se déclarer féministe expose à un danger. Il y a la peur de perdre son emploi, de cyberharcèlement, d’être menacée physiquement ainsi que la crainte des répercussions sur les proches. Un geste mal interprété ou des cheveux courts sans être forcément féministe ? Les Sud-Coréennes peuvent être prises en photo et mises sur Ilbe. La suite, vous la connaissez désormais. Alors l’assumer haut et fort… L’activisme en ligne, à l’aide de pseudonymes pour rester à l’abri de représailles, est un moyen d’expression plus sûr et de sensibilisation. La Team Haeil (tsunami en coréen) est un collectif cherchant à mobiliser l’opinion internationale et les médias étrangers sur la situation des Sud-Coréennes. Est-ce que le gouvernement et l’ensemble de la population comprendront que leur parole n’est pas là pour alimenter une « guerre des sexes » ? Le combat pour changer les mentalités est loin d’être gagné.
Conclusion
Un hiver démographique n’est pas qu’une mauvaise chose. D’un point de vue écologique, le ralentissement de l’activité économique et de la surpopulation peut être un bienfait. Mais, à aucun moment, cette raison n’a été évoquée par la population coréenne. Le déclin des couples devient un problème, car jugé comme la cause principale expliquant la baisse de la natalité. Mais que faire de cette insécurité grandissante que subissent les femmes et l’indifférence face à cette situation hautement problématique ? D’autant plus que la jeunesse est impliquée, en tant que victime et en tant que bourreau. Comment évoluer sereinement et améliorer les conditions de vie quand on ne se pose pas les bonnes questions ?
J’ai vraiment voulu réfléchir en partant de tous les articles et vidéos que j’ai pu voir. Cet article n’a pas vocation à être moralisateur. Et ce dont j’ai parlé n’est pas l’apanage de la Corée du Sud. Vous avez certainement en tête le « réarmement démographique » voulu par le président Macron en janvier de cette année. Et l’actualité française le montre bien : on a aussi des choses à revoir en matière de violences sexistes et sexuelles.
Sources : The Cut | GEO | Radio France | Courrier International | Revue La Déferlante | Résister à l’hétérosexualité en Corée du Sud (résumé de thèse) | Korea JoongAng Daily (1) (2) (3) (4) (5) | Korea Herald (1) (2) | Hankyoreh
Sources images : Yonhap | The Guardian | FreePik | Courrier International | The Economist
Traduction anglais > français : K.Owls






