En suivant l’actualité coréenne de ces derniers mois, il est difficile d’échapper aux articles traitant de la baisse de la natalité, des mariages, et même des couples ! Il y a de quoi être perplexe. Surtout quand d’autres informations – beaucoup plus graves – ne sont pas mises en corrélation… C’est pourquoi j’ai commencé à noter des thématiques et leurs imbrications qui pourraient donner de potentielles explications à un phénomène qui inquiète le gouvernement et les médias.
Des difficultés à se mettre en couple
Rencontres et relations amoureuses en berne
Selon une enquête de l’Institut coréen de la santé et des affaires sociales (KIHASA), 32 % des femmes et 25 % des hommes entre 20 et 40 ans étaient en couple en 2018. Ce sont des nombres assez bas pour une société qui met l’accent sur les relations amoureuses. Être célibataire peut être mal perçu. Pour rencontrer quelqu’un, il existe :
- les rendez-vous arrangés par le biais des amis ou de la famille (sogaeting, 소개팅)
- les réunions d’anciens élèves (dongchanghoi, 동창회)
- les sites de rencontres (meeting site, 미팅 사이트)
- et les agences matrimoniales.
Cependant, la rencontre doit se faire avec une personne issue du même milieu social et correspondre aux critères imposés par la société coréenne (être diplômé dans une bonne université, avoir un bon métier). Ce qui peut poser des difficultés pour les personnes divorcées et celles qui sont responsables de leur famille. Le divorce est encore mal vu, et le fait d’avoir déjà eu des enfants n’aide pas. Être en charge de sa famille astreint de payer les potentielles dettes financières et l’éducation des enfants ou de sa fratrie. L’aspect financier est non négligeable dans les esprits pour que le couple puisse perdurer.
Une fois en couple, il peut être compliqué pour les personnes d’avoir de l’intimité. La plupart habitent chez leurs parents jusqu’au mariage, et il est inacceptable de ramener son partenaire d’un point de vue social. C’est pourquoi vous avez peut-être vu passer des interviews de jeunes couples non mariés qui allaient dans des motels, en cachette. La société étant conservatrice sur les sujets autour de la sexualité, l’éducation sexuelle et la prévention (contraception, infections et maladies sexuellement transmissibles) sont peu connues. Il y a de quoi être confus. Surtout lorsque l’on passe d’une restriction des relations amoureuses à une pression sociale à ne pas rester célibataire. Pendant l’adolescence, les jeunes Coréens sont incités à se concentrer exclusivement sur leurs études. Mais à l’université, famille et amis peuvent nettement pousser à la mise en couple ou demander fréquemment si la personne voit quelqu’un…
Entre ce qui est admis et le contexte actuel, se mettre en couple n’est pas la priorité pour la jeunesse coréenne. La première cause du célibat est le travail, qui prend une part trop importante dans la vie. Les difficultés économiques sont aussi présentes : difficulté de trouver un emploi, de le garder ou d’être bien rémunéré, hausse du coût de la vie et hausse de l’immobilier. En 2014, la dette estudiantine était d’environ 9 millions de wons (l’équivalent de plus de 6 000 euros). S’ajoute à cela l’évolution des mœurs. Le terme « sampo » (삼포) le prouve bien : il définit les jeunes renonçant à sortir avec quelqu’un, se marier et avoir des enfants. Que ce soit par choix du célibat ou par dépit, les couples sont moins nombreux.
L’inquiétude s’empare des institutions coréennes. Il est prévu qu’en 2052, les ménages constitués d’une seule personne dépasseront les 40 % ! Ce qui va poser un problème du côté de la démographie et de l’économie de la Corée du Sud.
Les conséquences sur la société coréenne
Forcément, moins de couples donc moins de mariages. Et encore une fois, les finances sont au cœur du problème, notamment avec l’immobilier. Traditionnellement, le logement est financé par l’homme. La famille de la mariée doit s’occuper de l’ameublement, de l’électroménager, etc. Avec un prix de l’immobilier toujours en hausse, un salaire minimum qui n’augmente pas et une inégalité salariale subie par les femmes (l’écart étant de 26,3 % en 2023), la situation maritale peut paraître instable. Bien entendu, toutes ces questions ne s’appliquent qu’aux couples hétérosexuels.
Toutefois, la Corée du Sud a pratiqué l’avortement sélectif des filles. Dans les années 1980 et 1990, la naissance d’un garçon était privilégiée. Outre une place réduite de la femme dans la société, l’homme pouvait récupérer l’héritage, perpétuer la lignée, s’occuper de ses parents et du culte des ancêtres. Cette pratique s’arrête peu après la disparition du système patrilinéaire de registre familial (Hoju) en 2005. En résulte un déficit actuel : il y a plus d’hommes en âge de se marier que de femmes.
Et quant à avoir des enfants…
En plus du choix ou des soucis déjà énoncés, avoir un ou plusieurs enfants devient difficile. Pour les femmes, cela peut signifier une fin de carrière. La priorité est donnée à la famille et aux enfants dans les mentalités. Ajoutons le coût de l’éducation très important : selon la KIHASA, de l’entrée en école primaire jusqu’à l’entrée en université, l’éducation coûterait plus de 20 millions de wons (plus de 13 000 euros). Les hagwon (instituts d’enseignement privés) ont d’ailleurs été dans le viseur du gouvernement en 2023 pour leurs abus. Si les femmes veulent reprendre le travail lorsque les enfants sont suffisamment grands, la coupure est trop grande pour les entreprises : les portes ne s’ouvrent que sur les emplois les moins bien rémunérés.
La conséquence directe : une baisse de la natalité qui a fait entrer le pays dans une période d’« hiver démographique ». Au 2e trimestre 2024, les naissances ont augmenté, mais n’ont pas atteint le taux de 2,1 d’indice de fécondité, permettant à la population de se maintenir à un niveau stable. Les décès ont, eux aussi, augmenté, dépassant déjà les naissances depuis la fin de l’année 2019. Les effets se font sentir dans l’économie du pays :
« Aujourd’hui, la plupart des Sud-Coréens ne réalisent pas la gravité du déclin démographique, alors que les entreprises subissent déjà les conséquences du problème, telles que la pénurie de main-d’œuvre et un possible effondrement du marché de consommation national ainsi qu’une stagnation économique à long terme. »
Institut de la population pour le futur de la péninsule coréenne (KPPIF) – Les Échos
C’est le serpent qui se mord la queue. Avec une population de plus en plus vieille, la pauvreté des plus de 65 ans risque également de prendre de l’ampleur. En 2017, une personne âgée sur deux vivait sous le seuil de pauvreté. La situation semble alarmante sur plusieurs aspects. Pourtant, en interrogeant la population, si le soutien du gouvernement et des entreprises se renforçait, les Sud-Coréens pourraient changer d’avis.
Sources : Yonhap (1) (2) | Korea Herald (1) (2) (3) | Korea JoongAng Daily
Sources images : Unsplash | Yonhap



