Je vous avoue, je n’avais pas prévu d’écrire un coup de cœur ce mois-ci et encore moins sur le film Cobweb que je ne connaissais pas, il y a encore deux semaines. Mais, entre-temps, le Festival du Film Coréen de Toulouse est passé par là…
Lors du FFCT, j’ai visionné pas moins de treize films, mais celui qui aura le plus retenu mon attention est Cobweb ! Alors voici de plus amples informations concernant mon dernier coup de cœur.
Cobweb ou Ça tourne à Séoul
Réalisation et casting 5 étoiles pour Cobweb
Cobweb, ou Ça tourne à Séoul, est le dernier film en date du réalisateur Kim Jee Won. Personnellement, j’ai découvert le réalisateur récemment lors de mon passage au festival du film coréen de Toulouse avec, dans un premier temps, le visionnage de son film, I Saw The Devil. Mais vous pouvez aussi le connaître pour ses films Illang : The Wolf Prince, A Bittersweet Life, The Good, The Bad, The Weird ou son drama Dr Brain.
En ce qui concerne le casting, il n’en est pas moins à la hauteur de son réalisateur. Ainsi, vous pouvez retrouver Song Kang Ho (Parasite, Uncle Samsik, A Taxi Driver), Lim Soo Jung (Chicago Typewriter, Search : WWW, Single In Seoul), Oh Jung Se (Revenant, Hot Stove League, It’s Okay Not To Be Okay) Jeon Yeo Been (Chicken Nuggets, A Time Called You, Vincenzo), Jung Soo Jung (Crazy Love, Sweet And Sour, Prison Playbook) et tant d’autres acteurs…

Synopsis de Ça tourne à Séoul
En pleine censure artistique des années 1970, un réalisateur vient de terminer un nouveau film, mais fait des rêves lui montrant une fin alternative. Persuadé qu’il tient un chef-d’œuvre s’il peut ajouter cette fin à son film, il rajoute deux jours de tournage à son équipe. Mais rien ne va se passer comme prévu.
En savoir plus sur Cobweb
Le film sort le 27 septembre 2023 en Corée sous le nom de Cobweb (거미집). Pour ce qui est de la diffusion française, le film sort le 8 novembre 2023 en salle sous le titre Ça tourne à Séoul.
Si vous vous demandez pourquoi le titre change, c’est simplement dû au fait qu’une autre production du même nom sortait à la même époque (Cobweb, la maison du mal).
La diffusion du projet est gérée par la société de production française The Jokers Film qui est à l’origine de la diffusion au cinéma et/ou en VOD de Sleep, Parasite, Mademoiselle et L’Homme du président, entre autres.
Le film a aussi été diffusé à Cannes en 2023, car il faisait partie de la sélection des films hors compétition.



Les bandes-annonces
Point culture : le contexte historique derrière le film Cobweb
Pour mieux comprendre les enjeux du film ainsi que les difficultés auxquelles peuvent faire face les protagonistes de Ça tourne à Séoul, je vous propose une petite explication historique.
Le régime politique en place
Comme j’ai pu l’évoquer brièvement dans l’article consacré au drama Mr. Sunshine, la Corée a été colonisée par le Japon au début des années 1900. Par la suite, vient une longue période d’occupation.
Après la Seconde Guerre mondiale et la scission des deux Corées en 1948, le premier président de la République de Corée est élu (Rhee Syngman).
Ensuite, sont élus différents présidents dont Park Chung Hee qui, lors d’un coup d’État en 1961, accède au pouvoir. Dès sa prise de pouvoir, il commence une politique dictatoriale avec notamment un régime militaire particulièrement strict.
1970 : l’industrie du cinéma
En ce qui concerne la création du cinéma coréen, celui-ci naît officiellement en 1919 avec le film Fight for Justice de Kim Do-san. Bien que le développement de celui-ci soit entravé par le contexte historique (occupation japonaise, Seconde Guerre mondiale), en 1950, le gouvernement met en place une exonération fiscale qui permet au cinéma de passer de 15 films produits en 1955 à 229 longs-métrages en 1969. Ainsi, 178 millions de spectateurs sont dans les salles cette année-là.
À partir de 1960, et au début des années 70, les productions cinématographiques s’enchainent à un rythme effréné : vous pouvez compter moins de quatre semaines entre l’éclosion de l’idée et la diffusion en salle.
À cette époque, Kim Soo Yong, Jang Il Ho et Kim Kee Duk sont les cinéastes les plus prolifiques avec dix longs-métrages par an.
Pour suivre ce rythme délirant, des hangars mal isolés sont utilisés comme lieux de tournage et le manque de moyens oblige les équipes de tournage à se prêter les caméras et les plateaux. Enfin, concernant les acteurs, ceux-ci sont extrêmement sollicités. Ils peuvent alors enchaîner jusqu’à quatre tournages par jour. Avec cet enchainement rapide, les acteurs n’ont pas le temps d’apprendre leur texte et le découvrent parfois lors de la prise de vue sur des prompteurs.
Les voix que vous pouvez entendre ne sont que des voix de doublages enregistrées en postproduction. Les consignes données aux doubleurs sont d’adopter des « voix fluettes » qui n’ont bien souvent rien à voir avec les voix réelles des acteurs.
L’impact du régime politique sur le cinéma
Bien sûr, maintenant que vous en savez un peu plus sur le contexte historique et sur l’histoire du cinéma coréen, il est important de comprendre en quoi le régime en place joue un impact important sur celui-ci.
En 1961, le cinéma passe sous la tutelle du ministère de l’information. Ainsi, une nouvelle politique de « culture de masse » débute. En 1962, de nouvelles réglementations se mettent en place, notamment avec l’attribution des pleins pouvoirs du gouvernement concernant le contenu des films. Vous pouvez d’ailleurs le voir avec le film Une balle perdue de Yu Hyonmok, qui est interdit de diffusion dès le lendemain du coup d’État.
Les tournages sont alors soumis à des normes techniques et financières : les réalisateurs doivent concevoir au moins quinze films par an. Les producteurs ne sont pas en reste, car s’ils veulent pouvoir diffuser un film étranger, ils se doivent de produire un certain nombre de films nationaux avant. Le cinéma national devient donc prédominant sur le marché. Bien sûr, le cinéma japonais est complètement banni des salles.
Au vu de toutes ces normes, beaucoup de maisons de production mettent la clé sous la porte. En 1961, il en existait soixante-et-onze, deux ans plus tard, il n’en reste que quatre.
La demande du gouvernement est simple : favoriser les films anti-communistes, nationalistes et pro-régime. Si ces mesures ne sont pas respectées, les cinéastes peuvent risquer des amendes, des séjours en prison ou encore de disparaître mystérieusement du jour au lendemain.
Cette période connaît l’essor des « films de genre » (horreur, action, romance…).
En 1972, le président Park Chung Hee renforce la censure. En 1970, 3% des films faisaient l’objet de révisions. Cinq ans plus tard, 80% des scénarios passent par ce processus, ce qui diminue grandement le nombre de productions :
- 1969, 229 films produits
- 1970, 209 films produits
- 1979, 96 films produits
Ainsi, la forte censure de Park Chung Hee est évoquée implicitement au travers du scénario de Cobweb. De plus, son intrigue prend place dans cette période critique entre la fin de l’âge d’or du cinéma coréen et le début de son déclin.
Les messages cachés de Kim Jee Won
Avant toutes choses, je tenais à préciser que mon analyse prend en référence une autre analyse écrite par Bastian Meiresonne. Je vous conseille d’ailleurs d’aller lire son article qui vous donnera plus ample détail sur le processus de création et les références cachés dans Cobweb.
Cobweb : un questionnement profond sur la créativité
Pour remettre dans le contexte, Kim Jee Won imagine son film Cobweb lors de la période de la pandémie. Il explique, en parlant du film, ne jamais avoir autant réfléchi au sens du cinéma et sur la profession de réalisateur.
« La pandémie a entraîné des changements sans précédent dans nos vies et nous a poussés à reconsidérer diverses questions fondamentales. Qu’est-ce qu’un film ? Que signifie faire des films ? Qu’est-ce que la créativité et qu’est-ce que l’originalité ? ».
Dans Ça tourne à Séoul, les mésaventures de ce réalisateur et l’histoire dont il s’évertue à changer la fin se dépeignent devant nous. Les deux films, celui en couleur et celui en noir et blanc, prennent alors tout leur sens et finissent par s’entrecroiser.
Avec ce film dans le film, Kim Jee Won voulait nous transmettre « un message d’espoir et d’optimisme provisoire : le cinéma continuera, tout comme la vie continue en dépit de toutes ses ironies et de toutes ses difficultés. »






Des références aux grands maîtres du cinéma coréen
Kim Ki Young
Au travers du personnage de Kim Ki Yeol, Kim Jee Won cherche à rendre hommage à l’une des figures du cinéma classique, Kim Ki Young. Ce réalisateur est à l’origine de La Servante (1960), considéré encore aujourd’hui comme le film coréen le plus beau de tous les temps.
Bien que tombé dans l’oubli dans les années 70, la rediffusion de certains de ses classiques dans les années 80 le propulse au rang d’icône pour les futurs réalisateurs comme Kim Jee Won.
Kim Ki Young a donc fortement influencé le réalisateur de Cobweb et l’on comprend d’autant plus sa volonté de lui rendre hommage dans le film.
Dans Ça tourne à Séoul, Kim Jee Won n’hésite pas à cacher des références du cinéma de Kim Ki Young notamment en ce qui concerne les décors et les éclairages.



Shin Sang Ok
Kim Ki Yeol n’est pas le seul personnage de Cobweb qui est inspiré d’une figure majeure du cinéma coréen de l’époque. Le « mystérieux mentor », Shin Sang Ho, est lui aussi influencé par un autre réalisateur et producteur, Shin Sang Ok. Celui-ci est d’ailleurs à l’origine de Shin Films, l’une des sociétés de production les plus en vogue à l’époque.
En Corée, il inspirait deux sentiments totalement contradictoires : soit de l’admiration pour l’ensemble de son travail et sa réussite, soit de l’aversion, car les autres réalisateurs avaient l’impression d’évoluer dans l’ombre de Shin Sang Ok tellement son talent et sa mainmise sur l’industrie du cinéma étaient forts.

Des femmes à la production
Ça tourne à Séoul utilise deux actrices dans les rôles des productrices, et sachez que ce n’est en aucun cas un hasard. Bien que l’industrie du cinéma soit majoritairement masculine, d’autant plus que la Corée est une société patriarcale, les postes de productions sont globalement occupés par des femmes.
Le personnage de Madame Shin tire donc son inspiration d’une des productrices les plus influentes dans les années 70, Hwang Hye Mi.
De plus, vous pouvez voir ici des remerciements du réalisateur Kim Jee Won qui doit ses débuts à ces jeunes productrices.


La représentation d’une société et d’une époque
En ce qui concerne le personnage de la nièce, Shin Mido, c’est une représentation de la jeunesse de l’époque. Cette jeune qui a grandi lors de ces temps troublés ne s’identifie plus aux valeurs traditionnelles et craint pour leur avenir sous le régime de Park Chung Hee.
Le style vestimentaire et capillaire de Shin Mido est donc un rappel au mouvement Minjung qui dénonçait le régime militaire et promouvait la démocratie. Pour faire le lien avec le cinéma, ce mouvement a aussi permis une série de productions indépendantes en marge de ce qui pouvait se faire à l’époque.
De plus, Shin Mido est une jeune fille qui a été élevée au Japon. L’on peut voir ici un rappel sur l’histoire du cinéma coréen qui, du fait de l’occupation, s’est construit sous influence japonaise.


Mon avis sur le film Ça tourne à Séoul
Pour moi, Cobweb est l’apogée de Kim Jee Won. Ce film lui permet de nous dévoiler tout son talent, que ce soit au niveau de la réalisation, de l’écriture du script, des références et autres clins d’œil et de l’utilisation d’un contexte historique.
Tout fonctionne ! Entre la Famille Addams, Hitchcock et le film absurde, Kim Jee Won réinvente encore une fois les codes et nous embarque dans son univers dans un huis clos intimiste et palpitant. Comme le signifie son titre anglais, Cobweb (que je trouve plus juste que son nom français), vous allez vous retrouver coincés dans une toile d’araignée aux mille lectures !
L’intrigue ne cesse de vous surprendre, et ce, jusqu’à la dernière seconde. J’ai même envie de dire, jusqu’à la fin de la fin du film…
Bien qu’il n’ait pas forcément bien fonctionné en Corée, je vous conseille de regarder Cobweb qui est, je pense, mon coup de cœur de l’année ! J’ai hâte d’y retourner et de découvrir encore plus de détails cachés, d’admirer les efforts de réalisation et la qualité des acteurs et surtout… de me laisser porter par cette musique endiablée qui soutient parfaitement le rythme du film.

Sources : The Jokers Films ı Hallyuwood, Le cinéma coréen – Bastian Meiresonne ı SensCritique ı Festival de Cannes (1).(2).(3) ı Hancinema ı Il était une fois le cinéma

